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"La révolution blanche"

Matières premières et denrées sont inégalement réparties dans le monde. L’homme les exploite et les affaires s’en sont emparées. Elles sauvent ou font chuter les gouvernants, créent des déséquilibres écologiques, enrichissent les uns et appauvrissent les autres. Cerises vous propose quelques étapes autour du globe. Cette semaine, la Thaïlande et sa montagne de riz.

L’histoire commence en 1997. Souvenez-vous. Une crise financière inédite fait vaciller l’Asie du Sud-Est.

Inondés de crédits par les marchés financiers internationaux, les "nouveaux tigres" asiatiques (Thaïlande, Corée du Sud, Indonésie) avaient en effet beaucoup investi dans des projets spéculatifs : immobilier, infrastructures, etc. La corruption prélevant au passage sa lourde part. Les bulles éclatèrent, entraînant panique, fuite des capitaux, dévaluation massive des monnaies locales. Mais aussi faillites en chaîne et retour vers les campagnes d’anciens paysans sans emploi. Le FMI intervint pour "sauver" les États étranglés, admonesta, exigea en retour des restructurations économiques drastiques. Bref, la loi ordinaire et dévastatrice du marché et du libéralisme. Elle se répètera une décennie plus tard en Grèce.Entre alors en scène Thaksin Shinawatra, ancien officier de police reconverti dans les affaires, devenu immensément riche dans les années 1990 grâce au boom de la téléphonie mobile. « Dans un parfum entêtant de corruption pour l’attribution des licences publiques », diront ses détracteurs. Mais la fortune ne lui suffisait plus. Profitant de la crise de 1997 et du rejet massif par la population d’un système politique exsangue et corrompu, il lance un nouveau parti, y met beaucoup d’argent(1), importe le marketing politique à l’américaine et, fait nouveau, centre sa campagne sur les paysans du Nord du pays, plus de 45 % de la population à l’époque.

Thaksin(2) avait compris que les paysans, jusqu’alors délaissés et méprisés par les gouvernements successifs, possédaient plus que leur force de travail : une quantité de bulletins de vote. Il va donc les caresser dans le sens du poil et proposer une révolution sociale: investissement dans les infrastructures villageoises (transports, éducation), subventions, développement de centres médicaux gratuits, etc.

Des paysans dont l’activité principale était la riziculture.

Thaksin, qui remporte facilement les élections de 2001, est nommé Premier Ministre par le Roi. Il sera triomphalement réélu en 2005, mais des accusations d’enrichissement massif de son clan familial, sa pratique brutale du pouvoir (notamment la répression sanglante d’un soulèvement séparatiste dans le Sud du pays) entraîneront finalement sa chute ; renversé par un coup d’État militaire en septembre 2006, il fuit à l’étranger.

Quelques années après, sa sœur, Yingluck Shinawatra, manœuvrée par son frère exilé à Dubaï, reprend le flambeau. Car en Thaïlande, les oligarchies familiales, regroupant enfants, proches, affidés et obligés, dominent l’économie et organisent les factions politiques. Elle est élue en juillet 2011, avec une nouvelle promesse encore plus audacieuse faite aux paysans : un programme gouvernemental d’achat de leur riz, à un prix très supérieur à celui du marché. Cette promesse se révèlera être un gigantesque pari spéculatif. La Thaïlande étant alors le premier exportateur mondial de riz, Yingluck et ses conseillers pensaient qu’en stockant ce riz et en bloquant les exportations, ils réussiraient à créer une pénurie sur le marché international et à faire grimper fortement les prix, pour le revendre plus tard avec profit. En quelque sorte un "achat gratuit" du vote paysan.

Patatras, la manœuvre a fait long feu. L’Inde s’est remise à exporter, les Philippines, grand pays importateur, a développé rapidement des cultures domestiques, et le prix du riz s’est effondré. Le riz stocké devenait invendable, et les pertes financières pour le gouvernement thaïlandais ont explosé : près de 15 milliards € depuis 2011.Les paysans ont cru cette manne éternelle, et sont en colère parce que le gouvernement ne peut plus poursuivre ces achats, alors qu’ils s’étaient mis à emprunter massivement pour acheter voitures, équipements, développer leurs exploitations, des commerces… Maintenant non solvables, ils risquent de retomber rapidement dans leur pauvreté antérieure(3). ...

Et ces spéculations sur le marché international ont des répercussions pour les pays pauvres d’Afrique, qui importent des quantités massives de riz et sont victimes de ces manœuvres et d’intermédiaires qui se gavent sur toute la chaîne4.

L’armée s’énerve, car depuis décembre 2013 des manifestations, parfois violentes, opposent les différentes factions, et les militaires n’aiment pas le désordre. Quant aux classes moyennes urbaines, elles ont pris encore plus de poids qu’en 2005, et demandent que le pouvoir ne soit plus partagé alternativement entre l’armée et les oligarques.

La montagne de riz s’est dressée, et va bientôt ensevelir Yingluck, cernée de toutes parts. Aujourd’hui, les dominants - la monarchie paternaliste et sa cour d’aristocrates, les militaires et les classes moyennes - continuent à se partager le gâteau économique et le pouvoir, tandis que les forces politiques de gauche ou progressistes, très affaiblies, ne sont pas en mesure de renverser la table.

Et l’émancipation et la prise en main de leur destin par les paysans de Thaïlande restent toujours à construire.

Quatre facteurs majeurs...

… pour interpréter l’histoire et la politique en Thaïlande : la monarchie, le Roi actuel, personnage vénéré, est facteur de stabilisation ; l’armée, très puissante : des coups d’État périodiques, 18 dont 11 réussis, depuis l’instauration de la monarchie constitutionnelle en 1932 ; le bouddhisme, religion dominante pratiquée par 95 % de la population, influe sur la société et la politique ; l’émergence de classes moyennes urbaines, éduquées et bousculant l’ordre traditionnel.

Particularité sur le continent asiatique : la Thaïlande n’a pas été colonisée. Ses gouvernants ont composé avec les Anglais et les Français qui entouraient le Royaume du Siam, mais qui ont néanmoins grignoté une partie de son territoire historique. Et les régimes militaires des années 60 et 70 ont servi cependant d’annexe aux Américains dans la guerre du Vietnam et leur lutte anticommuniste.

Les manifestants à Bangkok et ailleurs se regroupent et se rallient selon leur "couleur de chemise" : rouges pour les paysans soutenant le clan Thaksin / Yingluck, jaunes pour les classes moyennes urbaines ou les étudiants demandant le départ de Yingluck et des mesures anti-corruption, et blanches pour des sous-marins de l’armée ou de l’aristocratie royale, qui demandent le remplacement du gouvernement par un "Conseil du peuple" non élu…

1. Toute ressemblance avec une ville de l’Essonne serait pure coïncidence.

2. En Thaïlande, le prénom est habituellement utilisé pour désigner les personnes.

3. La comparaison avec les emprunteurs pauvres en subprime aux États-Unis est pertinente.

4. Voir l’intéressant : www.financialafrik.com/2013/10/13/riz-importe-en-afrique-une-chaine-alimentaire-juteuse/