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Il ne faut pas prendre les enfants du Capital pour des canards boiteux

En 1997, un homme que tout le monde a oublié, Jean Gandois, avait démissionné du CNPF, organisation patronale qui allait se métamorphoser en MEDEF. Sans le connaître, le patron Gandois annonça que son successeur serait un « tueur » et marqua à la culotte Ernest-Antoine Sellière. Le baron fut alors baptisé Nénesse-le-tueur par Le Canard Enchaîné. Le règne des « killers », managers d’un type nouveau, était né. Il leur fallait tuer les RTT, le code du travail, les concurrents. Faire la guerre économique. Leur méthode ? S’affranchir de toutes les limites. Abolir les lois, saboter les règlementations sociales ou environnementales, contourner les fiscalités contraignantes, s’asseoir sur les contrats. Leurs outils ? Espionner, y compris illégalement, au nom de « l’intelligence économique » et de la protection des « actifs stratégiques et technologiques. ». Surveiller tous azimuts les salariés (badges, fichiers, contrôle des ordinateurs, intrusion dans la vie privée, accès aux comptes bancaires, écoutes, filatures…). Avec en prime le cynisme et le mensonge. Ces Ben Ali du capital ont acquis un pouvoir presque absolu sur les individus. Ils affichent leurs chartes, leurs labels, leurs codes, leurs règles. Et repoussent toujours plus loin les limites de la loi commune, de l’immoralité, de l’inacceptable. Ils roulent leur monde dans la farine et portent les habits blancs de l’éthique, l’écharpe verte de l’environnement, la breloque de la diversité… Ils sont les figures de proue de l’entreprise totalitaire, dont ils veulent faire un modèle pour la société.

Dans ce système, tous les coups sont permis. L’affaire des trois cadres de Renault licenciés pour faute lourde après avoir été accusés d’espionnage sans preuve, traités comme des truands, déshonorés publiquement par les dirigeants de Renault est à cet égard emblématique. Obsédés par la surveillance des marchés, de la concurrence et de la finance, ces dirigeants ont voulu enquêter eux-mêmes, sans passer par les autorités légales, s’interposant entre la loi et les salariés. Que le PDG surpayé du groupe automobile, Carlos Ghosn, déclarant au 20 h de TF1 avoir des « certitudes et des preuves multiples » à l’encontre de ces cadres, les ait licenciés et diffamés, ait menti à son personnel et au monde entier, que cet homme ne soit pas viré et condamné est la marque du pouvoir sans limites de l’oligarchie économique.

Pour François Baroin, cette « fausse affaire d’espionnage » relève de l’« amateurisme ». Un amateurisme qui a consisté à mettre en place, sciemment et scientifiquement, via des élites passées jusqu’à Polytechnique, un système de contrôle, de pouvoir et de domination.

Renault canard boiteux ? Ces pratiques managériales ne sont pas accidentelles. Selon des informations révélées en avril 2009 par Mediapart, EDF a fait surveiller, par l'intermédiaire de deux responsables de sa sécurité, l’association écolo et antinucléaire Greenpeace. L’électricien aurait mandaté Kargus Consultants pour des missions « d'appui opérationnel à la veille stratégique sur les modes d'action des organisations écologistes.» L'officine sous-traitante se serait tournée vers un informaticien, qui aurait piraté l'ordinateur de Greenpeace. Selon Médiapart du 4 septembre 2010, le procureur de Nanterre, a signé, le 30 août, un réquisitoire au terme duquel le magistrat réclame le renvoi devant le tribunal correctionnel, en tant que personne morale, du géant énergétique français, ainsi que celui de deux anciens hauts responsables de son département sécurité, poursuivis pour « atteinte à un système automatisé de données».

Les groupes du CAC 40 seraient-ils seuls ? La PME Taser a rémunéré l'officine privée Dussaucy pour enquêter sur Olivier Besancenot, après que celui-ci ait remis en cause en 2007 le caractère « non létal » du pistolet à impulsions électriques. Selon Le Nouvel Observateur (1er déc. 2008), un rapport d'enquête a été découvert par la police au siège de SMP Technologies-Taser France, ainsi qu’une clé USB contenant des photos de filature du leader d'extrême gauche et de sa compagne.

Last but not least : le groupe SUEZ, oie blanche du capital, mais impliquée dans l’Électragate. Le géant énergétique, actionnaire majoritaire d'Electrabel, a été reconnu coupable de « hacking » pour avoir tenté d'espionner en 2004 un salarié d'Electrabel (Le Soir - 09 janvier 2008). La Chambre du Conseil de Bruxelles a estimé qu'une infraction était établie et qu’Électrabel avait bien été mise sur écoute illicite. Fin 2007, le parquet de Bruxelles avait réclamé le renvoi en correctionnelle du n° 2 du groupe énergétique, ainsi que de Patrick Ouart, conseiller personnel pour la justice de Sarkozy, à l'époque secrétaire général de SUEZ.

Ces barbouzeries, auparavant, se passaient entre États. Elles sont maintenant à la portée de n’importe quel groupe. Il est bien temps de mettre fin au règne de ces killers.