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Mystère flambé

De Lévi-Strauss à Johnny

Détour par la notion de culture

Il y a, on le sait, au moins deux grandes conceptions de la culture. Tout d’abord, celle qu’on pourrait dire classique, et qui a longtemps été la conception dominante. C’est une conception restreinte, même si son périmètre a évolué au fil du temps pour englober finalement non seulement ce qu’on appelait les "humanités", mais aussi la culture scientifique et les arts, voire le sport, comme culture du corps. Cette conception classique nous vient de l’Antiquité. C’est Cicéron qui dans Les Tusculanes est un des premiers à la formuler : « Un champ, si fertile qu’il soit, ne peut être productif sans culture, et c’est la même chose pour l’homme sans enseignement ». Dans cette acception, la culture renvoie à la fois à l’effort des individus pour s’éduquer (ce que les Allemands nomment Bildung) et au thesaurus des œuvres de l’esprit accumulées par l’humanité au cours de son histoire et qui forme le legs transmis de génération en génération. Dans cette vision, défendue par de nombreux philosophes, la culture est ce qui s’oppose à l’état de nature et permet à l’homme de progresser. Le marxisme de Marx est largement héritier de cette conception classique, car il inscrit sa vision de l’Histoire dans la perspective d’un progrès général de la civilisation humaine.

... la culture englobe et imprègne tous les actes de la vie sociale. Pétroglyphe de la réserve de Gobustan, Azerbaïdjan, 10 000 avant notre ère.
... la culture englobe et imprègne tous les actes de la vie sociale. Pétroglyphe de la réserve de Gobustan, Azerbaïdjan, 10 000 avant notre ère.

Mais le mot culture se prête à d’autres interprétations. Il vient du latin colere, qui désignait à la fois l’acte de cultiver la terre et celui de célébrer. D’où la proximité linguistique en français entre l’agriculture, la culture et les cultes… Cette ambiguïté, ou ce champ élargi, se retrouve dans la conception de la culture que l’anthropologie a fait émerger au XXe siècle. Ainsi, pour Claude Lévi-Strauss  : « Toute culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l'art, la science, la religion. Tous ces systèmes visent à exprimer certains aspects de la réalité physique et de la réalité sociale, et plus encore, les relations que ces deux types de réalité entretiennent entre eux et que les systèmes symboliques eux-mêmes entretiennent les uns avec les autres ».

Dans cette conception, non seulement la culture englobe et imprègne tous les actes de la vie sociale, mais elle définit aussi l’identité d’une société. Cette notion élargie de la culture a contribué à faire reculer le racisme et à mettre en évidence la valeur des civilisations des peuples qu’on n’ose plus dire "primitifs", mais "premiers". D’autant qu’elle a coïncidé avec la prise de conscience que le progrès matériel dans nos sociétés se payait de nombreuses pertes, par exemple de l’esprit solidaire de la communauté, du sens du don, du sens de l’appartenance de l’Homme à la nature et au cosmos…

Cela s’est accompagné d’une critique structuraliste du marxisme, perçu comme euro-centré et prônant une vision linéaire du progrès. Selon Lévi-Strauss, le « marxisme est une ruse de l’Histoire pour occidentaliser tous les peuples ». Ce qui contenait un grain de vérité.

Mais, en contrepartie, cette vision structuraliste a nourri une conception a-historique de la culture et un relativisme culturel aujourd’hui très répandu, relativisme qui, au nom du fait que toutes les cultures se vaudraient, aboutit en pratique à désarmer le combat nécessaire pour le progrès, l’émancipation, l’universalisme.

Sans doute aurions-nous besoin d’une conception plus dialectique, qui comprenne la culture à la fois comme fait sociologique, définissant une identité, mais aussi, et contradictoirement, comme un processus d’auto-éducation, qui nous permet de progresser, collectivement et individuellement.

L’Histoire n’est pas linéaire mais elle existe et, dans son développement, elle acquiert un sens. Tous les peuples ne sont pas obligés d’emprunter le même chemin mais tous sont confrontés au besoin d’évoluer.

La mondialisation qui pousse à l’uniformisation culturelle, est un fait suffisamment massif pour que l’on s’interroge sur le devenir de la culture comme trésor accumulé par l’Histoire des peuples, dans leur multiplicité et leur diversité. C’est un domaine où les jugements de valeur non seulement ne peuvent pas être écartés mais s’imposent.

Plusieurs événements, qui ont marqué la fin de l’année 2017, donnent à réfléchir de ce point de vue. Prenons-en seulement un.

L’enterrement de Johnny Hallyday

Nous sommes de ceux qui écoutaient, appréciaient et même aimaient ce chanteur. Il n’était pas qu’une "bête de scène", d’un métier et d’une longévité exceptionnels ; il a su aussi être porteur de quelque chose qui le dépassait. La foule présente à son enterrement le dit. Ce quelque chose n’est pas facile à définir. Cela tient non seulement au fait qu’il a été de ceux qui ont acclimaté le rock en France, mais aussi au fait qu’il a su incarner une certaine culture de la jeunesse populaire, voire ouvrière. (Pas du tout, pour autant, révolutionnaire, ni même contestataire). Une culture à la fois virile mais prônant une image romantique de l’amour, de la passion et du drame… Il s’est ainsi inscrit (avec ses paroliers et musiciens) dans toute une tradition de la chanson et de la culture françaises dont c’est le fil rouge. Il y a de ce point de vue une certaine continuité entre Edith Piaf et Johnny Halliday.

Bien sûr, cette culture n’est pas aujourd’hui le fait de tous. Ce réac’ de Finkielkraut n’a pas manqué de le faire remarquer. La France qui est descendue dans la rue est sans doute, en partie, plutôt celle qui se sent bousculée dans son identité, par la mondialisation, l’immigration, le rap… tous phénomènes confondus… (Ce qui est un paradoxe à propos d’un chanteur qui a importé tant de standards américains.)

une époque où les industries culturelles modifient le rapport entre culture populaire et culture élitiste. La culture de masse est devenue la culture dominante. Le spectacle prime sur la création.

Mais si nous l’avons bien aimé, nous sommes aussi de ceux qui ont jugé qu’on en faisait beaucoup et qui ont eu du mal à supporter la surenchère dans l’éloge funèbre auquel on a assisté.

Il y a eu émotion populaire, mais il y a eu aussi orchestration par les médias. Voire tentative de manipulation par l’État. Ce fut un bel exemple de spontanéité dirigée, frisant le "panurgisme". Un moment de communion apolitique comme la République en connait et en commet de temps en temps.

Toute société a besoin de rituels qui permettent à la tribu de se rassembler. Maître Kong (Confucius) l’avait déjà dit… un peu avant Lévi-Strauss.

Ce qui mérite peut-être d’être noté, c’est que l’objet du rite change.

Des commentateurs ont comparé ses obsèques à celles de Victor Hugo. Du point de vue de la foule réunie, cela parait en effet comparable. Et pourtant… Ce n’est pas faire offense à Johnny que dire qu’il n’était pas Hugo. Il ne fut ni un grand poète, ni un écrivain et un penseur hors du commun, ni un homme politique courageux qui aurait choisi le chemin de l’exil politique. (Son seul exil fut fiscal… Même si tout semble pardonné dans le deuil national). Johnny n’était pas non plus auteur-compositeur ; il était interprète et comédien. Ce qui est déjà pas mal… Aujourd’hui, aucun grand poète ou penseur n’aurait pu recevoir un tel hommage populaire.

Voilà qui est révélateur d’une époque où les industries culturelles modifient le rapport entre culture populaire et culture élitiste. La culture de masse est devenue la culture dominante. Le spectacle prime sur la création. Dans tous les domaines. (Et même les politiques publiques des collectivités censées dirigées par des élus progressistes s’alignent sur cet impératif). C’est toujours panem et circenses… Et la culture se perd dans le culturel.