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Mystère flambé

Le goût râpeux du rap

Autant l’avouer d’emblée, le rap n’est pas la musique que nous nous passerions en boucle sur l’autoradio. À la différence du fils aîné et de quelques millions de jeunes et de moins jeunes, en France et dans le monde… Le rythme scandé de ces mélopées non seulement ne suscite chez nous guère de plaisir musical mais rend souvent difficile pour nos oreilles la compréhension du texte, alors qu’il est censé le servir. Question de génération peut-être, et de culture certainement. La société actuelle est ainsi faite d’un puzzle de cultures différentes dont les pièces ne rentrent pas les unes dans les autres, ni par la forme ni par le dessin. Cela ne concerne évidemment pas que la musique ou la chanson. « Les gens vivent si proches et les cultures s’ignorent, dit le rappeur Akhenaton, comme des jumeaux qui sont ainsi dos à dos. »

C’est pourquoi, conscients de notre ignorance, nous avons voulu y regarder de plus près et avons profité de la parution d’une anthologie du rap français1 pour nous plonger dans la lecture des lyrics de NTM, I Am, MC Sollar, Passi, Booba, Oxmo Puccino, Assassin, Kabal, Keny Arkana, Sexion d’assaut, Sniper, Sinik et quelques autres…

Commençons par congédier une question de "label", (mais qui risque de rentrer par la fenêtre…) Souvent les rappeurs sont présentés par la presse comme les "poètes d’aujourd’hui", ce qui tend à énerver les "poètes du livre" que la même presse ignore le plus souvent. Mais nous éviterons de tomber dans ce travers. La poésie n’est la propriété de personne… Dans la mesure où beaucoup de rappeurs écrivent des vers, pourquoi leur dénier le droit d’écrire des poèmes  ? L’un des aspects d’ailleurs les plus intéressants du rap est qu’il témoigne (comme le slam, mais de manière plus forte et plus radicale) de la présence, ou plutôt de la renaissance, dans nos sociétés, d’une poésie populaire ; alors qu’on aurait pu croire celle-ci morte depuis un bon siècle. À ce titre, ce que disent les rappeurs, quelle que soit la qualité littéraire de leurs textes, mérite d’être écouté.

Souvent il est fait procès aux rappeurs (parfois sous forme de vrais procès) de tomber dans l’incitation à la haine et à la violence. De manière générale, on leur reproche l’obsession du bizness, le sexisme, le "communautarisme", voire le racisme, … Cela peut être vrai, mais on ne peut pas faire endosser aux rappeurs la responsabilité de tous les propos qu’ils rapportent. Ils se font en effet souvent les reporteurs de la réalité qu’ils connaissent. Comme le dit I Am : « Je parle de ce que mes proches vivent et de ce que je vois (…) je parle du quotidien. Écoute bien, mes phrases ne font pas rire (…) ici le rêve des jeunes, c’est Golf GTI, survêt’ Tachini ».

La plus grande force des rappeurs, c’est leur réalisme. Alors que la "délicate question d’argent" est en général pudiquement passée sous silence dans la littérature et la poésie modernes, eux parlent abondamment de l’obsession du fric dans une jeunesse déchirée entre la pauvreté, la précarité, le RSA et la tentation de l’argent dit facile, mais en fait très dangereux, des trafics en tous genres, en particulier de drogue.

Ils témoignent d’un état de la société où l’objectif de changer la vie a fait place à celui de changer sa propre vie, de réussir, par tous les moyens, "même légaux"… « On veut tous le million et la Porsche Carrera », s’exclame Fonkie Family. La chose se dit avec insistance, et parfois surenchère (c’est la loi du genre). Comme chez Ärsenik : « Qu’est-ce qui fait courir les scar-las ? Sexe, pouvoir et biftons, le respect passe par là. » . Ou Booba : « J’m’en bats la race, sauf des potes, la famille et l’cash / Y faut d’la maille, plein d’sky, y faut qu’j’graille ». La volonté de provocation est claire : « J’suis obscur, dors d’un œil comme un missile scud / J’suis pas le bienvenu mais j’suis là / reprends ce qu’on m’a enlevé, j’suis venu manger et chier là ».

Les rappeurs disent aussi le besoin de s’évader dans la drogue. « Sors le chichon, la réalité tape trop dur, besoin d’évasion » (I Am).

Souvent, la rébellion du bad boy, le "mauvais garçon", se place sous le signe de Satan-Sheitan, en verlan Tan-shei. Déjà en son temps, (et sous une autre forme il est vrai), Baudelaire se revendiquait des "fleurs du mal". Et avant lui, Nerval, El Desdichado : « Je suis le ténébreux ». (Nerval qui a aussi écrit, avant Rimbaud, « Je suis l’autre »).

Mais les modèles d’aujourd’hui viennent sans doute plutôt d’outre-Atlantique.

Au titre du réalisme, leurs textes disent aussi la guerre sociale menée à la jeunesse des quartiers pauvres, (les "quartiers", comme on dit par euphémisme…). Une société mal décolonisée et inégale où l’ordre sécuritaire peine à contenir les effets du désordre social. Et, donc, les démêlés permanents avec la police. « Mon putain d’quartier ressemble aux territoires occupés », dit Ministère A.M.ER. dans "Sacrifice de poulet".

« Zone rouge, personne ne bouge, on tire sur tout ce qui bouge » (ce qui n’est peut-être pas une référence à Musset, dans "Le quartier est agité", de 113).

Leurs textes disent la guerre sociale menée à la jeunesse des quartiers pauvres. Une société mal décolonisée et inégale où l’ordre sécuritaire peine à contenir les effets du désordre social.

Du point de vue de la forme, plus que la rime encore, c’est le rythme, le flow, qui compte et l’assonance qui domine. Souvent massive, redoublée, triplée ou plus. On pourrait en donner de nombreux exemples. Cette forme dit quelque chose du fond. Elle correspond aux nécessités de la mise en voix, mais elle exprime aussi le caractère répétitif de la réalité décrite, l’enfermement dans la cité et dans une vie sans perspective.

La langue elle-même est passée au laminoir. L’élégance et l’harmonie supposées du français en prennent un coup. D’un côté, c’est un appauvrissement. (On pourrait même dire du rap qu’il est une protestation contre la misère, avec des moyens de misère). D’un autre côté, c’est une forme d’enrichissement. Outre le verlan, le lexique de ces textes accueille pas mal de mots d’aujourd’hui, abrégés par les SMS, des mots venus du gitan ou de l’arabe. « C’est certain, les plombs vont sauter, ma 6T va cr… foutre le dawa, niquer la rhala », écrit par exemple Passi.

Le rap est la poésie de la colère, voire de la rage.

Pour certains, cela ne va pas au-delà d’un certain nihilisme, d’un anarchisme pas toujours progressiste. Quelques-uns, par opposition, tombent dans la prédication moraliste ou religieuse. D’autres font preuve de ce qu’on pourrait appeler une conscience politique, parfois révolutionnaire, comme dans les textes d’Assassin ou de Singe des rues qui dit : « Des prolétaires bâtissent des taules, leurs gosses y font des aller-retour / et y a plus de taf dans la zone / dressés les uns contre les autres, compét’ à tous les étages ». Ou encore « à la guerre de classe comme à la guerre ».

Mais peu de place est laissée à l’espoir. « Je pense pas à demain parce que demain, c’est loin », dit I Am. (En ce sens, le rap est un acte d’accusation, même en ce qu’il ne dit pas). Tout se passe même comme si l’amour, la simple tendresse, l’accord avec le monde qui poussent à l’élan lyrique, étaient en quelque sorte interdits aux rappeurs. Peu de place aussi est laissée à l’utopie, au rêve d’un futur meilleur.

Qui dit lyrisme dit chant. Le chant est ce qui nous transporte et nous porte au-delà de nous. Or le rap, par son style psalmodié, se refuse à la mélodie, au chant.

La forme, là encore, révèle le fond. De même, la métaphore (qui manifeste en poésie la capacité à transformer le monde par l’imagination) est une figure de style poétique que l’on rencontre peu dans les textes de rap. Faut-il en faire reproche aux rappeurs ? Non sans doute. Le même constat pourrait être fait dans les productions qui relèvent de la poésie "savante" d’aujourd’hui. La raison en tient à la fois au genre et à l’époque. Et les rappeurs, espérons-le, n’ont pas dit leur dernier mot.

1. Rhapsodes, anthologie du rap français, choisie et présentée par Félix Jousserand, éditions Au diable vauvert, 2016, 272 p., 18 €.