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Unifier et personnaliser

En 1967, Paul Ricoeur pointe dans une série de conférences1 deux évolutions contradictoires du monde.

Il souligne le développement divergent du monde : des pays de plus en plus riches, les pays pauvres de plus en plus pauvres. Le développement du racisme. Étonnement, déjà le retour des nationalismes. Alors que les idéologies et les grands projets de rassemblement (l’Occident, les démocraties populaires...) lui semblent s’effondrer, il voit déjà ressurgir les vieilles nations avec leurs égoïsmes. En conséquence, une des tâches du temps est pour lui de promouvoir un horizon d’Humanité globale, une Humanité capable de se réunir au-delà de ses divisions, un désir de réconciliation.

Dans le même temps, un autre objectif lui semble urgent : la lutte pour la personnalisation. Dans la vie dans les grandes villes, dans le rapport au loisir, à la consommation, il voit se développer l’uniformisation, la conformation de chacun à tous. La publicité uniformise en invitant chacun à… personnaliser sa maison, ses toilettes... Il souligne combien la jeunesse est en pointe dans ce mouvement, s’habillant par exemple des mêmes vêtements, alors que le jean devient le vêtement à la mode. À la veille de mai 68, il souligne qu’ « il y a uniformisation jusque dans la révolte, c’est un destin effroyable : ceux qui veulent lutter contre l’uniformité s’uniformisent dans la révolte. »2

Voilà le défi : retrouver un projet commun à l’humanité, toujours revenir sur ses divisions et en même temps individualiser les personnes contre l’uniformisation.

Cinquante ans après, nous pourrions faire le même constat. D’un côté, une fragmentation du monde, des grands ensembles – l’Europe ou le peuple par exemple. La montée du nationalisme et du racisme, l’explosion des inégalités, entre pays et dans chaque société. De l’autre l’uniformisation des modes de vie, notamment par le biais des outils techniques mondialisés : téléphone, internet, télévision…

Bien sûr, les choses ne sont pas univoques. La défense du climat réunit au-delà des frontières et un mouvement social mondial – paysan par exemple – commence à exister. Les outils techniques peuvent uniformiser mais aussi être le support de la créativité individuelle ou de cultures nationales, voir la spécificité du Bollywood indien par exemple.

Dans ce contexte, les mouvements politiques peuvent-ils jouer un rôle ? Que serait un mouvement politique qui prendrait au sérieux ce double impératif d’unir la diversité et de personnaliser contre l’uniformisation ?

L’image de la nouvelle Assemblée nationale, féminisée mais où il n’y a – finalement – pas un seul ouvrier – pas même dans les groupes de la gauche de gauche dont c’était longtemps la spécificité - montre qu’un des grands enjeux reste la mobilisation des milieux populaires. Unir la diversité signifie alors unifier la très grande majorité de la population – classes intellectuelles, moyennes, ouvriers, employés... - qui est marginalisée dans le système politique, partis de gauche compris. Comment faire pour que les organisations ne soient pas un entre soi - au mieux - des classes moyennes ? Comment faire pour que la question de la division raciale ne se reproduise pas dans des organisations pourtant idéologiquement antiracistes ? Comment faire pour que l’ouverture sur le monde, l’internationalisme irriguent la vie militante ?

Dans le même temps, lutter contre l’uniformisation signifie ne pas recréer des organisations où tout le monde pense et agit de la même manière mais, au contraire, aide chacun à penser par lui-même, à développer ses propres capacités, talents et initiatives.

L’éducation populaire reste sans doute un état d’esprit et une ressource d’outils qui permettraient aux organisations politiques de penser et d’agir pour prendre à bras le corps ces questions. Alors qu’à la suite des ces élections, la question de la recomposition politique se pose une fois de plus pour la gauche de la gauche, voilà un des enjeux...

1. Paul Ricoeur, Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale, Labor et Fides, Genève, 2016.

2. ibid., p. 54.