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La Ve République se meurt, quelle alternative construire?

Face à cette question de l’Atelier de Montluçon, Olivier le Troquer, historien, propose un rapport libre et ouvert au passé, en interroge les expériences et les conceptions de la république, de la nation, de l’Europe, pour construire le présent et l’avenir. Extraits.

Olivier Le Troquer est agrégé d'Histoire, chercheur associé sur la seconde moitié du XIXe siècle, en particulier sur 1870-1871 (du renversement du Second Empire à la Commune de Paris). Il est membre du Comité de vigilance sur les usages publics de l’Histoire (Voir page 4) Il a participé à plusieurs ouvrages collectifs dont Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France, (dir. De Cock, Madeline, Offenstadt, Wahnich), Agone 2008, La république dans tous ses états, (dir. Claudia Moatti et Michèle Riot-Sarcey) Payot 2009, Histoire d'un trésor perdu. Transmettre la Révolution française (dir. Sophie Wahnich) Prairies ordinaires, 2013.

La Ve République est à l'agonie, est-il dit dans l’invitation à cette rencontre1, faisons autre chose. Cette question est celle du présent et de l'avenir. À quoi peut servir un historien et enseignant d'Histoire pour penser l'avenir ? Cela peut prendre différentes formes. J’ai beaucoup travaillé avec Michèle Riot-Sarcey et Sophie Wahnich sur la façon dont on peut sauver les expériences perdues ou oubliées du passé, comme par exemple celles des groupements d'ouvriers au XIXe siècle, pour essayer de s'en servir aujourd'hui.

Un rapport libre et ouvert au passé

Un exemple. Fin avril 1871 la Commune de Paris est menacée par les Versaillais, la situation militaire est de plus en plus inquiétante, catastrophique, et annonce le massacre dans les rues de Paris. L'assemblée des communards discute de savoir s'il faut créer un Comité de Salut public, comme en 92-93 (et comme l'on fait les gens de l'extrême-droite le 13 mai 1958). Ils en discutent, ils ont des avis différents (il y a Courbet, il y a des inconnus, des cordonniers, etc.). Ce qui est intéressant quand on lit le Journal officiel de la Commune, où sont publiées les séances, c'est de voir que la question qui se pose, c'est celle du rapport avec le passé. Les uns disent que la situation est la même qu’en 1792, d’autres que non, qu’il faut oublier ce passé et être dans le présent, qu’il s’agit d’une révolution sociale et socialiste. Et d'autres encore qui établissent une relation avec ce passé tout en faisant la différence.

Partager l’Histoire, partager les savoirs

Le Comité de vigilance sur les usages publics de l’Histoire (CVUH) est né en réaction au vote de la loi du 23 février 2005 dont l'article 4 insistait sur les "effets positifs de la colonisation" et en prescrivait l'enseignement. Réunissant enseignants du supérieur, du secondaire, et des citoyens, les membres de l'association souhaitent exercer leur vigilance et porter un regard critique sur les usages et mésusages publics de l'Histoire.

Le CVUH organise des conférence et, dans le contexte de la campagne électorale, des ateliers intitulés "les mots du politique" autour de couples de mots : par exemple démocratie/liberté, civilisation/barbarie, souveraineté/souverainisme, etc., pour réfléchir à l’emploi des termes, leur signification, leur histoire, et leur récupération. L’atelier le plus récent portait sur réforme/révolution.

Plus sur le CVUH ici

Par rapport aux différentes expériences des républiques passées, ce qu’il faut parvenir à faire, c'est discuter de la relation qu'on a avec ce passé de façon libre et ouverte. Sans s’en sentir prisonnier et en essayant de ne pas en perdre ce qui peut nous être utile pour réfléchir.

C'est dans cette perspective que je me situe.

Je proposerai 3 questions à la fois simples et fondamentales :

- La république est-elle la réponse à toutes nos questions et à tous nos problèmes ?

- Une république nationale est-elle encore possible ?

- Est-il possible de construire une république qui soit à la fois l'unité et la multiplicité.

Dans ce que je vis et ce à quoi je suis confronté, comme vous, c'est la chose la plus difficile.

La république réponse à toutes nos questions ?

Regardons ce qui a été dit et pensé de la république au XIXe siècle, avec la Cité, le modèle de l'Antiquité (la République romaine ou Athènes). Un libéral, Benjamin Constant développe l’idée qu’il y a la liberté telle que la conçoivent les Anciens et celle des Modernes2. Celle des Anciens, c'était la Cité, la collectivité rassemblée, et celle des Modernes, c'est la vie privée et, en gros, ce qui est commun (la collectivité), ce qui peut faire république ou démocratie, n'est qu’une partie seulement de la vie publique, et le reste étant la vie privée, l'activité économique, etc.

Il y a, à l'inverse, la façon dont a réfléchi la Commune de Paris dans sa "Déclaration au peuple français" le 19 avril 1871 : la nation est une unité qu'il faut conserver et il faut en même temps la penser comme une fédération de communes, de territoires. Les communards associent ainsi l'idée du passé (les cités isolées, séparées) et l'idée d'une assemblée plus grande qui permettrait de travailler, de penser et de vivre ensemble.

Et il y a encore une troisième approche de cette question, celle des républicains modérés, Gambetta par exemple : il faut un État fort (donc l'unité), il faut une autonomie locale, celle des communes (mais qui ne s'occupent que de leurs petites affaires), et puis il y a la vie des entreprises et Gambetta fait partie des républicains dits fondateurs qui pensent que l'État ne doit pas intervenir dans la vie économique.

Voilà 3 façons d'envisager le rapport au passé, à la république, à la cité.

J’ajouterai que si on peut aujourd'hui penser que la république est malgré tout une réponse nécessaire aux questions qui se posent, à la crise actuelle, il y a quand même quelques garde-fous à poser, même si l’on n’est pas a priori directement menacé en France par un régime totalitaire. Certains étudiants, de jeunes élèves de Terminales tentés par le concours de Sciences Po, avec lesquels je discute, considèrent que la démocratie est une chose compliquée, que finalement la démocrature (ce mot qui est un mélange de démocratie et de dictature) est peut-être plus simple. Et cela nous montre la nécessité de penser la question de l'État et des limites du pouvoir de l'État, de la république comme État.

À l'opposé, à considérer ce qu’est l'économie capitaliste, dans laquelle nous vivons, on pourrait très bien parler, avec des guillemets bien sûr, de totalitarisme entrepreneurial. Finalement, nous serions censés être des citoyens réduits à l'état de consommateurs et de salariés, non autonomes. Il y a quelque chose d'une emprise quasi totale si on regarde les entreprises comme Foxconn en Chine, qui fabrique des Smartphones, Samsung ou iPhone par exemple) qui font penser à ce qu'est une emprise totalitaire. Je rappelle au passage les ouvrages de Hannah Arendt sur le totalitarisme – utilisés pendant la Guerre froide dans le sens d’une identité entre communisme et fascisme. Hannah Arendt avait développé toute une analyse - partie traduite bien plus tard, et sans doute pas par hasard - sur le colonialisme comme une des sources du totalitarisme3.

Il y là quelque chose dont il ne faut pas perdre l'usage et la pertinence.

Une république à l'échelle nationale ?

J’évoquerai d’abord la question du collectif, du "nous", ce nous qui justement n’est pas toujours facilement prononçable. Souvenons-nous de ce slogan de défense de Charlie Hebdo après le massacre : non pas "Nous sommes Charlie" mais "Je suis Charlie". Le "nous" collectif disparaissait derrière le "je" de l’individu se projetant sur un nom - qui était pourtant une rédaction toute entière. Autrement dit, on faisait disparaitre le collectif derrière un nom. Autre exemple : utilisant en cours la fameuse couverture de Hara-Kiri "Bal tragique à Colombey", j’ai vu certains élèves choqués par la caricature d’un chef d'État : l'individu exalté comme un chef ne doit pas être désacralisé. La question soulevée par ces deux exemples - la possibilité ou non d’un "nous", d’un collectif, et le rapport au chef de l'État ou au personnage qui serait le chef -, c'est celle de la démocratie tout court.

Un mot sur ce qu'on appelle la crise de la conscience nationale. La conscience nationale, c'était au XIXe siècle le printemps des peuples, quelque chose de positif, une émancipation collective. Rappelons la signification émancipatrice de La Marseillaise : « contre nous de la tyrannie l'étendard sanglant est levé », cette phrase, avec sa structure inversée, signifiait que le drapeau de la tyrannie (des rois, des tyrans) est levé contre nous, contre la liberté – ce qui n’est plus du tout compris. Il faut en réactiver le sens.

Aujourd'hui, la conscience nationale fonctionne comme une sorte de repli défensif, voire xénophobe. Les identités, qui sont des constructions très récentes fonctionnent non pas comme une idée émancipatrice mais bien comme un repli sur des frontières et un "nous" par rapport au "danger" que serait "l'afflux des migrants", etc.

Une république combinant l'un et le multiple

Une république articulant les différences, sans exclure les marges, en concevant des mécanismes de pouvoir et contrepouvoirs, et en facilitant l'autonomie individuelle et collective : arriver à penser ensemble mais en même temps en laissant les sujets que nous sommes et les citoyens penser de façon autonome.

Je prendrai deux exemples sur l'articulation des différences, c'est-à-dire comment au lieu de trancher sur les oppositions essayer de travailler avec elle.

Un premier exemple concerne le rapport à l'économie. Pendant la Commune de Paris, il faut des uniformes pour la Garde nationale. Des entreprises privées les fabriquaient, qui exploitaient les femmes - à l'époque le salaire des femmes étant encore bien plus inférieur à celui des hommes qu'aujourd'hui. La Commune discute, l'idée est de confier la fabrication des vêtements à des coopératives ouvrières, et les femmes protestent : elles craignent, si ce choix est fait, de se retrouver au chômage. Et donc au cœur de l'évènement, dans une situation concrète, le projet émancipateur se heurte à la réalité même de l'exploitation. Comment concilier ces contradictions ? On tranche alors dans l'urgence, on décide qu'une partie du marché va être laissée à ces entreprises qui exploitent les femmes, et une autre confiée à des coopératives ouvrières. Comment articuler ce qui est marché libre, c'est-à-dire féroce, et ce qui est économie sociale et coopérative ? Voilà une question qui mérite d’être posée et réfléchie.

Deuxième exemple : la question de la laïcité. Vous savez qu'il y a deux façons de la concevoir, la laïcité dite ouverte et la laïcité dite ferme ou forte. Je suis tout à fait en faveur du maintien de la loi interdisant le voile à l'école. En même temps, j'enseigne à des filles dont certaines se voilent à l'extérieur et lorsque je passe à l'université il y a des jeunes femmes voilées dans le public étudiant. Et je fais avec ;je trouve qu’il est intéressant de penser ces 2 situations et d'expliquer pourquoi, dans un certain contexte, il y a lieu de continuer à interdire le voile (qu'on le maintienne à l'extérieur de l'école primaire et secondaire) ; et pourquoi, une fois les étudiants devenus majeurs, le fait que le voile soit autorisé à l'université est une bonne chose. Pourtant, c'est une contradiction en soi. Mais cette contradiction est féconde pour essayer de penser le rapport à l'autonomie.

Le pouvoir d’agir

Dans son livre, La Révolution, Emmanuel Macron se présente comme ayant, lui, un projet pour la France et dit qu'il faut laisser les sujets, les citoyens, beaucoup plus libres et autonomes. Mais à y regarder de près, il est symptomatique de voir que les acteurs, ce sont les collectivités, les élus, les chefs d'entreprise. Et il y a les citoyens, des gens qui doivent servir, non pas subir, mais servir quand même. C'est-à-dire qu'au cœur de son projet qu'il appelle révolution, il y a quand même cette hiérarchie entre ceux qui font l'Histoire, et puis nous, les gens qui n'ont pas de nom, qui ne sommes pas des auteurs de l'Histoire mais simplement au service de l'Histoire, et de quelqu'un qui veut la mener.

Cela me semble une question fondamentale si on veut réfléchir à une autre république : comment faire que les anonymes, ceux qui n'ont pas de nom d'auteur, ceux qui sont simplement le peuple, c'est-à-dire nous, puissent exister collectivement et singulièrement en même temps, au-delà de la signature qui dit que le peuple "a voté", que le peuple est pour, le peuple est contre ? Je rappellerai cette formulation de Michèle Riot-Sarcey dans son livre sur le procès de la liberté au XIXe siècle4, où elle rappelle que la liberté n'est pas simplement le droit de s'exprimer librement, c'est au XIXe siècle pour les ouvriers le pouvoir d'agir. Et c'est fondamental aujourd'hui. Ce pouvoir d'agir doit être rendu possible - individuellement et collectivement – pour ne pas se retrouver dans la situation qui était celle de la première moitié du XIXe siècle où finalement le vote et le pouvoir, c'était le privilège des notables.


Dans le fil de la discussion. Extraits

Pas de modèle préconçu

Le déclenchement de la révolution républicaine à Paris avait stimulé les révoltes à Rome, Prague, Vienne, Berlin ou Francfort, pour l’instauration de la république. Ces soulèvements ont été vaincus. Mais ce n'est pas pour autant qu'une Europe conçue comme république ou animée par des pensées républicaines n'est pas possible.

La république peut être émancipatrice ou pas. Penser la république est un travail à mener à l'échelle européenne. L'Europe, pour moi, n'est par nature ni oppressive ni libératrice, c'est un enjeu. Comme il est un enjeu que la république en France soit conservatrice ou émancipatrice. Autrement dit, il n’y a pas de modèle préconçu, c'est à nous de la construire.

La nation, un conflit

Penser que les valeurs ouvrières sont identiques aux valeurs de la nation, c'est historiquement faux. Ce sont les luttes qui ont fait que l'État monarchiste d'abord, puis impérial, puis républicain, a dû intégrer dans les lois un peu de l'histoire ouvrière.

La république démocratique sociale du 19e siècle, c'est le drapeau rouge. Autrement dit la nation, l'unité de la nation n'est pas une évidence, la nation, c'est un conflit.

Souveraineté nationale ?

La souveraineté est-elle possible à l'échelle européenne, souhaitable ou pas, cela demande à être réfléchi. Mais pour moi si on s'arrête à penser la république à l'échelle de la nation, si on s'arrête à cette notion de frontières, on se situe dans un phénomène régressif. Cela ne veut pas dire supprimer la nation ou oublier le rapport émancipateur à la nation, la nation n’est pas régressive par nature, mais tout dépend ce qu'on en fait.

Le possible renouveau de la démocratie

C’est bien dans la possibilité d’élaborer un autre rapport des citoyens à la politique, de dire que c’est possible – et qu’on peut utiliser les expériences du passé pour penser autrement -, que réside un renouveau possible de la démocratie.

Transcription Nadia Pinson
Synthèse Michèle Kiintz

1. La vidéo de la rencontre est ici

2. Benjamin Constant, "De la Liberté des Anciens comparée à celle des Modernes", 1849.

3. Les Origines du totalitarisme, 1e édition 1951, traductions françaises : Tome 1 Sur l’antisémitisme, 1973, tome 2 L’impérialisme , 1982, Le Totalitarisme 1972.

4. Michèle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, La Découverte, 2016, 353 p.