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Guignolet-Kirsch

R comme révolution

La notion de révolution a-t-elle encore un sens au XXIe siècle ?

Le discours politique dominant (celui que tiennent les élus ou ceux qui aspirent à l’être) rejette de manière quasi unanime la violence. (Sauf s’il s’agit du "maintien de l’ordre" dans les banlieues ou de "projeter nos troupes sur des théâtres d’opération extérieurs").

Cette condamnation générale de la violence justifie aux yeux du plus grand nombre le rejet de l’idée de révolution. La notion de révolution n’est acceptable que si on lui accole un adjectif. Parfois, celui-ci en détourne radicalement le sens, comme dans la révolution libérale prônée par Macron ou la révolution conservatrice des "néo-cons". Parfois il cherche à en délimiter et en préciser le sens, pour la rendre ainsi plus acceptable, comme dans le cas de la "révolution citoyenne". Cette révolution citoyenne entend changer les règles sociales par la voie démocratique et semble dans les faits accorder la priorité aux processus électoraux sur les mouvements sociaux. Dans cette optique, à la notion de révolution, on préférera parfois la formulation d'une "évolution révolutionnaire".

(Il) entre dans cette défiance à l’égard de toute violence la leçon que beaucoup tirent de l’expérience du XXe siècle, à la fois le souvenir des guerres mondiales et des génocides, mais aussi l’expérience des révolutions socialistes...

Il est évident qu’entre dans cette défiance à l’égard de toute violence la leçon que beaucoup tirent de l’expérience du XXe siècle, à la fois le souvenir des guerres mondiales et des génocides, mais aussi l’expérience des révolutions socialistes où la guerre civile imposée, le recours à la violence, à la dictature du prolétariat et l’instauration d’états d’exception censés être provisoires, ont sérieusement hypothéqué le devenir démocratique de ces révolutions, la capacité à instaurer des États de droit et à faire que socialisme et liberté deviennent synonymes.

S’ajoute à cela l’expérience des luttes qui montre que bien souvent (dans la plupart des cas, en vérité) les révoltes et les explosions de violence, spontanées ou pas, se retournent contre la cause défendue et renforcent le parti de l’ordre, voire l’extrême-droite…

Contre l’idée de révolution semble aussi se dresser le constat de la mondialisation. Comment changer les choses "dans un seul pays" (sans même parler de "construire le socialisme dans un seul pays") à une époque où les économies sont à ce point interdépendantes, où les multinationales et les marchés financiers paraissent plus puissants que les États et où l’action des États eux-mêmes, en Europe particulièrement, est encadrée par de nombreux traités et accords internationaux ?

L’argument n’est pas mince. L’exemple de la capitulation grecque, malgré l’élan initial, renforce le sentiment qu’il est impossible de faire face au "Moloch".

... la guerre civile imposée, le recours à la violence, à la dictature du prolétariat et l’instauration d’états d’exception censés être provisoires, ont sérieusement hypothéqué le devenir démocratique de ces révolutions.

En fait, cet exemple montre surtout qu’on ne peut rien changer véritablement sans rupture assumée. Sans désobéissance à la loi, la loi du marché et celle de l’Europe.

Cette rupture est évidemment une forme de violence. Elle entraîne la destruction des rapports établis, avec des risques d’instabilité, voire des reculs au moins provisoires et des sacrifices à consentir. Mais l’idée actuelle, diffuse dans la gauche qui se veut alternative et radicale, que le changement pourrait se faire de façon indolore conduit en fait à l’impuissance.

Dans le passage de l’Anti-Dühring (1878) sur Le rôle de la violence dans l’Histoire, Engels s’était attaché à remettre en cause la thèse selon laquelle la violence est au principe de l’Histoire. Il en relativise le rôle. Mais il ne le nie pas et maintient qu’elle en est la grande accoucheuse.

Mao Zedong, qui n’est évidemment pas une référence à la mode de nos jours, mais qui est un de ces rares révolutionnaires à avoir fait la révolution (et quelle révolution !), disait de son côté : « La révolution n'est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s'accomplir avec autant d'élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d'amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d'âme. La révolution, c'est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre. »

Le propos était évidemment adapté à une révolution qui, dans le contexte de la lutte antijaponaise et de l’affrontement avec le Guomindang a pris la forme d’une guerre populaire. Mais il y a là un noyau de vérité toujours valable.

Plus l’État se renforce, plus se renforcent les digues érigées pour protéger le système capitaliste et plus il faudra s’employer à les détruire si on veut faire du neuf. Il ne peut pas y avoir de construction sans destruction.

Ce n’est pas par nostalgie ou romantisme qu’il faudrait retenir l’hypothèse révolutionnaire mais parce qu’elle risque bien d’être la plus réaliste.

Même dans le contexte actuel d’économies ouvertes, il ne peut y avoir de changement sans mesures protectionnistes, sans contrôle des mouvements de capitaux, sans limitation de la liberté d’action des plus riches, sans récupération de souveraineté sur les banques, sur la politique monétaire et budgétaire.

Il ne peut y avoir changement sans renversement des priorités, pour affirmer un impératif catégorique écologique, social et solidaire, assigner à l’économie et à la politique d’autres priorités que la concurrence des capitaux.

Il ne peut y avoir changement sans renversement des priorités, pour affirmer un impératif catégorique écologique, social et solidaire, assigner à l’économie et à la politique d’autres priorités que la concurrence des capitaux. Il ne peut y avoir changement sans renversement des hiérarchies, sociales, médiatiques, culturelles.

Le système électoral et politique actuel est fait pour déposséder le peuple de toute capacité civique au profit des "élites" qui sont toujours celles de l’argent et des privilèges. D’où l’écho des discours perçus comme antisystème. Et la rupture de fait d’une grande partie du peuple avec le vote et le fonctionnement des institutions.

S’engager dans une voie révolutionnaire impliquerait de s’engager vraiment dans une voie démocratique pour remettre le peuple au centre du jeu. Et pas seulement en tant qu’électeurs.

Dans un article de septembre 1917, intitulé "Les bolcheviks peuvent-ils conserver le pouvoir ?", Lénine, affirmant que la cuisinière devait diriger les affaires de l’État, avait eu une formule devenue légendaire. En fait, après avoir pris part à la révolution, les cuisinières ont finalement été renvoyées à leurs fourneaux… Et aujourd’hui, cette idée (que le peuple puisse diriger) est sans doute l’idée qui paraît la plus utopique qui soit. Pourtant, c’est cela et cela seul qui serait une révolution.

Il ne peut y avoir changement sans renversement des hiérarchies, sociales, médiatiques, culturelles.

Cela signifie notamment qu’il nous faut rechercher et trouver des formes de mobilisation populaire différentes. L’expérience de la France Insoumise a montré la capacité à créer un élan et à remettre en mouvement bien des hommes et des femmes qui s’étaient écartés de l’action politique ou n’y avaient jamais pris part. Mais la logique électorale tend à faire de ce mouvement un nouveau parti. Nous n’en sommes pas encore à ce qu’apparaisse, indépendamment même des échéances électorales, des formes de Front populaire à la base, capables d’être des embryons de pouvoir populaire, comme le furent au départ les soviets. Les élections sont un moment important pour que le mouvement social devienne un mouvement politique, mais pour l’instant, la jonction ne se fait pas.

Demain, dans l’hypothèse d’une victoire de la droite voire de l’extrême droite, la résistance sociale devra sans doute passer par l’organisation de la désobéissance civique et l’auto-organisation.

L'auto-organisation du peuple (autre nom de la révolution) pourrait bien être le seul moyen de faire face à la violence antisociale et raciale que nous annonce le maintien de la domination capitaliste. Alors, comme nous y invitait déjà Paul Lafargue dans Le Droit à la paresse : «  Hardi ! mes amis, montons à l'assaut de la morale et des théories sociales du capitalisme, que notre critique démolisse les préjugés bourgeois en attendant que notre action révolutionnaire bouleverse la propriété bourgeoise. »