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Guignolet-Kirsch

L comme laïcité

Plus d’un siècle après l’adoption de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, la notion de laïcité continue de susciter les passions et les polémiques, en France, mais aussi à l’étranger. Même si la grande majorité des citoyens français s’en réclame, et si la laïcité est perçue comme une valeur fondamentale de la République, son interprétation et son application font régulièrement l’objet de controverses.

La polémique lamentable sur le burkini montre comment, au nom de la liberté et du droit des femmes, la laïcité peut être détournée de son objet et instrumentalisée par la droite (une partie des socialistes compris) et l’extrême-droite. La crispation identitaire (qui est le fait de certains musulmans et de certains non musulmans, chrétiens ou non) nourrit la division du peuple, oppose les communautés les unes aux autres et constitue une diversion utile pour détourner les gens des luttes sociales. Qu’il y ait une volonté de provocation de la part d’intégristes qui font de la burqua un drapeau est évident. Raison de plus pour ne pas tomber dans le piège. Bien sûr, le fait de cacher le corps des femmes, y compris sur les plages, n’a rien d’émancipateur. C’est une régression vers le costume de bain de nos arrière-arrière grand-mères… Mais que des maires prennent des arrêtés à ce sujet en dit long sur une dérive de la République. Le port du voile qui suscite tant de débats n’est apparemment pas une obligation religieuse dans l’islam, comme viennent de le confirmer les docteurs de l’Université Al Azhar, considérée habituellement comme la plus haute autorité théologique de l’islam sunnite… Mais ce ne devrait pas être une affaire d’État. Qu’on ait voulu, en 2004, proscrire tout signe ostentatoire dans les écoles (où les jeunes sont censés apprendre sans distinction d’appartenance religieuse ou philosophique) peut se comprendre ; encore eût-il fallu que cela s’appliquât à tous et cela ne méritait sans doute pas une loi. Et qu’on ait étendu cet interdit à l’espace public par la loi de 2010 sur la burqua pose problème. La laïcité apparaît ainsi pour beaucoup non comme la protection de la liberté individuelle mais comme une atteinte à cette liberté. Et tout cela contribue à diviser inutilement et dangereusement le peuple.

La crispation identitaire (...) nourrit la division du peuple, oppose les communautés les unes aux autres et constitue une diversion utile pour détourner les gens des luttes sociales.

Le coup de gueule de Jean-Luc Mélenchon sur BFM TV (le 31 août) s’écriant « la France ne va pas passer son temps à discuter de religion » est des plus salutaires. Il a raison de dénoncer l’hypocrisie de ceux qui, comme Valls, Sarkozy, ou Hollande ont en permanence à la bouche les valeurs de la République mais qui pratiquent une laïcité à sens unique. Ils fustigent l’intégrisme salafiste mais sont du dernier mieux avec l’Arabie Saoudite, à qui ils vendent des armes et dont ils décorent les souverains. Ils répètent que la République respecte la liberté de conscience et la liberté de culte, mais ils font régulièrement des entailles au principe d’indépendance de l’État envers les religions, quand il s’agit de la religion chrétienne. Ainsi, à toute occasion, on peut voir nos hommes d’État se rendre à Notre-Dame. Et tous les présidents de la Ve République ont accepté d’être chanoines de la basilique de Latran à Rome. Ce titre symbolique avait été accordé par le Vatican à Henri IV car il avait permis à Rome de percevoir les rentes de l’abbaye de Clairac, en terre protestante. Cette tradition dont ont bénéficié les rois de France avait été abandonnée sous la Révolution. Elle a été rétablie par Louis XVIII, Charles X et Napoléon III. Délaissée ensuite jusqu’à René Coty, elle a été restaurée sous la Ve !

En fait, il faut renouer avec la conception égalitaire et émancipatrice de la laïcité.

Celle-ci n’est pas la simple tolérance à l’égard des divers cultes, telle que pratiquée dans les pays anglo-saxons. Cette tolérance, dans une société où cohabitent différentes religions est bien sûr nécessaire. Elle a souvent le caractère d’un droit concédé aux minorités par la religion majoritaire. C’était le cas avec l’Édit de Nantes, quand Henri IV, en 1598, mit fin aux guerres de religion. De même, dans de nombreuses sociétés musulmanes, chrétiens et juifs avaient droit de cité (dans la mesure où ils se soumettaient à la zakat, l’impôt religieux). Aujourd’hui, on nous prône souvent le modèle anglo-saxon, jugé plus tolérant que le nôtre. Mais dans ces sociétés, la religion empiète sur le domaine public et être athée est un droit à peine reconnu. Le Président américain jure sur la Bible et les billets de banque arborent la devise In God we trust

La laïcité va plus loin que la simple tolérance. Elle repose sur trois principes : l’indépendance de l’État envers toute religion, le droit de croire ou de ne pas croire et l’égalité de traitement envers tous les citoyens.

Ce n’est effectivement pas une simple neutralité. Elle prend sa source dans l’esprit des Lumières du XVIIIe siècle et a été préparée par la Révolution. Rompant avec la monarchie de droit divin, celle-ci fonde la possibilité de la démocratie et de l’égalité.

La Déclaration des droits de l’Homme de 1789 stipulait déjà dans son article 10 : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public ». Avec la constitution civile du clergé, les prêtres devaient prononcer deux serments : se conformer aux enseignements de leur foi et être fidèle à la Nation. Le 18 septembre 1794, la Convention supprimait le budget des cultes et, par le décret du 3 ventôse an III, affirmait que la République ne salariait aucun ministre du culte.

Remis en cause par l’Empire et la Restauration, ces principes ont été réactualisés par les vifs débats autour de la loi de séparation lors desquels s’opposaient déjà deux conceptions de la laïcité. Il n’est pas sans intérêt de revoir ce qu’écrivait Jaurès à l’époque. Dans son discours de Castres, en juillet 1904, il avait déjà défini deux principes clairs : « (La République) assure l’entière et nécessaire liberté de toutes les consciences, de toutes les croyances, de tous les cultes, mais elle ne fait d’aucun dogme la règle et le fonctionnement de la vie sociale ».

(Pour Jaurès) l’émancipation laïque qui proclame l’égalité de principe des individus implique l’action pour l’émancipation sociale(...) C’est bien la question d’aujourd’hui.

Jaurès n’était pas un partisan tiède de la laïcité qui, pour lui, ne se résumait pas à la neutralité. « Il n’y a que le néant qui soit neutre », répétait-il. « L’enseignement public, déclarait-il dans son discours "Pour la Laïque", ne doit faire appel qu’à la seule raison et toute doctrine qui ne se réclame pas de la seule raison s’exclut elle-même de l’enseignemen  ». Il s’est ainsi opposé à Clemenceau (la grande référence de Valls !) partisan de la "liberté de l’enseignement", (loi Falloux de 1850). Selon lui, l’idée jauressienne d’un service public national de l’enseignement était un « projet collectiviste ». Mais Jaurès s’est aussi opposé à l’anticléricalisme d’Émile Combes. Il a soutenu l’ancien socialiste Aristide Briand qui temporisait et, face aux cléricaux, disait : « La seule arme dont nous voulons user vis-à-vis de vous est la liberté ». Et lors des débats sur les associations cultuelles, il s’est prononcé pour une forme de compromis. « Il est grand temps, disait-il, que le grand mais obsédant problème des rapports entre l’Église et l’État soit enfin résolu pour que la démocratie puisse se donner tout entière à l’œuvre immense et difficile des réformes sociales. »

Selon lui, l’émancipation laïque qui proclame l’égalité de principe des individus implique l’action pour l’émancipation sociale. « Laïcité de l’enseignement, progrès social, ce sont deux formules indivisibles » ("Pour la Laïque", 25 janvier 1910).

C’est bien la question d’aujourd’hui. Si dans de nombreux quartiers, des jeunes issus de l’immigration ont le sentiment que la République ne les respecte pas "comme musulmans", (selon ce qui ressort d’enquêtes sociologiques), c’est moins parce qu’ils n’auraient pas le droit de pratiquer leur culte que parce qu’ils sont souvent sans emploi et sans perspectives d’avenir.

Pour en finir avec l’opposition stérile et dangereuse d’un identitarisme musulman et d’une laïcité qui serait en fait une catho-laïcité, il n’est qu’une voie : reprendre le chemin du progrès social et se battre pour unir dans ce combat le peuple dans toutes ses composantes. Maurice Thorez avait lancé la formule de la main tendue aux travailleurs chrétiens. Il serait urgent de faire de même avec les travailleurs et les chômeurs musulmans d’aujourd’hui.