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Idées / Guignolet-Kirsch

B Comme Bloc historique

Antonio Gramsci recourt à la notion de "bloc historique" à plusieurs reprises, particulièrement quand il aborde la question du Mezzogiorno. Ce faisant, il enrichit sérieusement le marxisme (qu’il nomme « la philosophie de la praxis ») en pensant spécifiquement la politique, la question du pouvoir. S’appuyant sur Lénine et la notion d’hégémonie, il pousse celle-ci plus loin. L’hégémonie, selon lui, repose non seulement sur la capacité du bloc au pouvoir à exercer sa domination sur les classes subalternes mais aussi sur son aptitude à obtenir un certain consensus. Ce consensus qui permet la constitution d’un "bloc historique" est produit à la fois par l’idéologie et par les rapports sociaux. En ce sens, le bloc historique est l’union réalisée des structures et des superstructures.

La vision de l’État qui en découle en est modifiée. L’État n’est pas seulement un outil de coercition aux mains de la classe dominante, selon l’interprétation marxiste courante ; ni seulement un appareil idéologique de domination. Il joue aussi un rôle d’organisation de la société civile. Sa fonction est donc complexe et pour une part contradictoire. L’État est un appareil global d’hégémonie qui doit concourir à organiser un compromis entre classes et couches sociales.

Gramsci insiste à plusieurs reprises sur le fait que pour rendre le consensus possible, il faut que la classe dominante consente certaines concessions aux subalternes (dans la limite de ses intérêts). Et cela vaut sous le capitalisme comme pour l’ordre nouveau socialiste. Ainsi, au moment du débat interne au parti soviétique, à la fin des années vingt, suite à la NEP (nouvelle politique économique) et aux prises de position de Trotski, Zinoviev et Kamenev, dans la Lettre au comité central du PCUS (Parti communiste d’Union soviétique) sur la situation au sein du parti bolchevik1, il écrit : « La classe dominante, pour assurer son hégémonie, doit faire certains sacrifices dans ses intérêts corporatifs. »2 Et il y revient dans plusieurs textes.

Appliquée à la situation française, cette grille d’analyse n’est pas sans intérêt. On peut en effet considérer qu’au lendemain de la Seconde guerre mondiale s’était formé un "compromis historique", marqué par le maintien des rapports de production capitalistes, mais avec des avancées sociales, sur la lancée du programme du Conseil national de la Résistance, telles la Sécurité sociale et les nationalisations ou le rôle des comités d’entreprise. Ce compromis a été conforté au plan « conomico corporatif », comme dirait Gramsci, par la croissance et l’élévation du niveau de vie des trente glorieuses et, au plan "éthico politique", par le gaullisme et l’isolement des communistes consécutif à la guerre froide et au stalinisme.

Les choses commencent à changer avec le tournant néo-libéral des années quatre-vingts.

Dans leur ouvrage, La Grande Bifurcation, Gérard Duménil et Dominique Lévy3 considèrent que le bloc historique caractéristique du néo-libéralisme (en Europe comme aux États-Unis) repose sur l’alliance entre la classe capitaliste et la classe des cadres, particulièrement des cadres financiers, qui acceptent la domination des actionnaires sur les gestionnaires, en échange de certaines compensations, notamment salariales.

Leur conception de la répartition de la société en trois classes, capitalistes possesseurs des moyens de production, salariés privés de ces moyens et cadres qui ont une fonction d’organisation et participent à l’extraction et à la réalisation de la plus plus-value, peut sans doute être discutée.

Mais le développement massif des catégories de cadres est un fait indéniable. L’ouvrage de Jean-Claude et Quyn Delaunay4 en rend compte avec précision. Il est lié à la tendance à la socialisation et à la part croissante du travail intellectuel.

Toute la vie politique (mais aussi la culture, l’idéologie, le mode de vie) de la France post-68 a ainsi été marquée par l’émergence et la "prise de pouvoir symbolique" des couches moyennes, qu’incarne en particulier la montée du PS.

Michel Clouscard, dans plusieurs de ses ouvrages, a analysé cette transformation «^ libérale-libertaire », à la fois économique, sociologique et intellectuelle qui a procédé à la valorisation du « capitalisme de la séduction », de l’individu consommateur, en refoulant toujours le producteur4.

Le fait nouveau est que la politique d’austérité remet en cause les bases de ce compromis et menace d’effondrement ce bloc historique qui s’est constitué au fil des trente dernières décennies.

Dans les pays du Sud, la violence de l’austérité ouvre visiblement une porte à des solutions alternatives, de gauche. Dans les pays du Nord, moins touchés, prévaut pour l’instant du moins, la réaction de droite et d’extrême droite du "petit blanc" qui sent sa situation menacée par la montée de la misère en provenance du Sud…

Il est grand temps de travailler à la formation d’un nouveau bloc historique rassemblant cadres et producteurs. Potentiellement, dans un pays qui compte plus de 80 % de salariés, ce rassemblement peut être très majoritaire. Le PCF en avait esquissé les contours quand il parlait d’Union du peuple de France, ne laissant en dehors que la mince couche directement liée au capital financier. Puis cette stratégie a été en pratique abandonnée, en même temps qu’était abandonnée toute référence à une analyse de classe de la société.

Aujourd’hui, avancer dans la constitution d’un nouveau bloc historique suppose prioritairement d’être capable d’énoncer une plate-forme anti-austérité, reposant sur la souveraineté populaire, pour renouer avec le progrès social tout en faisant largement place à l’efficience dans la gestion et à de nouveaux critères économiques. La formulation populaire du programme est essentielle.

Gramsci a dit qu’il avait emprunté la notion de "bloc historique" à Georges Sorel, le penseur du syndicalisme révolutionnaire dont les Réflexions sur la violence avaient été traduites en italien avec une préface de Benedetto Croce. Quand il évoque cette source, il est en prison et n’a pas sous la main le texte original. En fait, il semble qu’on ne trouve nulle part chez Sorel, formulé tel que, le concept de bloc historique. Mais on peut comprendre pourquoi Gramsci pense l’y avoir trouvé. Sorel, qui fut l’un des introducteurs du marxisme en France, insistait sur le rôle du mythe dans l’histoire, et il opposait mythe et utopie. C’est un penseur romantique qui fait leur part au sentiment et à la passion dans l’histoire.

Gramsci aussi. Pour lui, pas de formation d’une nouvelle hégémonie sans « réforme culturelle et morale ». D’où la fonction qu’il attribue aux intellectuels « organiques », c’est à dire liés à leur classe d’adoption, au peuple. Ce qu’il dit de ce point n’est pas sans résonances pour aujourd’hui : « L’erreur de l’intellectuel consiste à croire qu’on peut savoir sans comprendre et surtout sans être passionné (non seulement du savoir mais de l’objet du savoir), c’est à dire croire que l’intellectuel peut être un intellectuel véritable (et pas seulement un pédant) s’il est distinct ou détaché du peuple-nation, s’il ne sent pas les passions élémentaires du peuple ; les comprenant et les justifiant dans la situation historique déterminée, en les rattachant dialectiquement aux lois de l’histoire, à une conception du monde supérieure, élaborée suivant une méthode scientifique et cohérente, le "savoir" ; on ne fait pas de politique-histoire sans cette passion, c’est-à-dire sans cette connexion sentimentale entre intellectuels et peuple-nation. »6

1. PCUS : Parti communiste d’Union soviétique

2. Antonio Gramsci, Textes choisis, choix établi et présenté par André Tosel, le Temps des Cerises, 2014.

3. Gérard Duménil et Dominique Lévy, La Grande Bifurcation, La Découverte, 2014.

4. Jean-Claude et Quyn Delaunay, Lire le capitalisme contemporain, le Temps des Cerises.

5. Michel Clouscard, Les métamorphoses de la Lutte des classes, le Temps des Cerises, Le capitalisme de la séduction, et autres titres, éditions Delga.

6. Antonio Gramsci, o.c.