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Culture / Eau de vie

La part des femmes - Louise Labé

Si les femmes sont présentes dans toutes les poésies du monde, on peut sans crainte de se tromper affirmer qu’elles occupent dans la poésie française la place centrale. De la "Cantate de Sainte Eulalie", qui est aujourd’hui considérée comme le premier poème en langue vulgaire, aux surréalistes, les femmes sont au cœur de notre poésie. Surtout comme sujet, lié à l’amour, au malheur et au bonheur d’aimer, qui est le thème non pas exclusif mais principal de notre poésie. (Dans d’autres langues et dans d’autres poésies, la Nature, Dieu, l’Histoire, voire l’amitié par exemple, ont une part plus grande. C’est le cas par exemple des poésies anglaises, allemandes ou chinoises.) La femme joue donc chez nous le rôle essentiel. Comme motif du poème, voire comme muse, mais non comme auteur.

On peut compter en effet sur les doigts des deux mains les femmes poètes qui ont marqué notre histoire. Leur parole mérite d’autant plus qu’on s’y arrête.

Il y eut au Moyen-Âge les auteures anonymes de certaines chansons de toile, mais aussi quelques femmes troubadours, les trobairitz, dont il nous reste une trentaine de chansons. Poétesses et compositrices, dont certaines de grand talent comme Béatrice, comtesse de Die. Plus au Nord, mais liée à la cour d’Aliénor d’Aquitaine et des Plantagenêts, Marie dite Marie de France, dont on ne sait pas grand chose, sauf qu’elle adapta la "matière de Bretagne". D’elle nous avons un des plus beaux poèmes d’amour qui soit : le "Lai du chèvrefeuille", inspiré de la légende de Tristan et Yseult. Il faudrait aussi citer Christine de Pizan (autrefois orthographiée Pisan), née à Venise et morte dans un couvent de Poissy en 1430, l’auteure de La Cité des Dames qui fut une des premières philosophes et qui combattit la misogynie de son temps.

Mais, de toutes la plus remarquable est sans doute Louise Charly, dite Labé. On la nomma la "Belle cordière", à cause du métier de son père et de son mari, tous deux fabricants de cordes. Elle fit partie du groupe des poètes lyonnais auquel se rattachent Maurice Scève, Olivier de Magny (l’ami de Louise) et Pernette du Guillet. Son œuvre est assez mince : une trentaine de sonnets, trois élégies et une prose de beaucoup d’esprit : Le Débat de Folie et d’Amour.

Certains (1) ont prétendu qu’elle n’avait jamais existé et qu’elle n’était qu’une créature de papier, le produit d’une supercherie littéraire inventée par des hommes poètes. (On a fait le même coup à Homère et à Shakespeare…) Il est vrai qu’on sait peu de choses de sa vie, mais il y a des écrits, comme son testament, dont la précision ne laisse gère de doutes. Et des témoignages de ses contemporains qui montrent qu’elle a de son vivant suscité à la fois l’admiration et le mépris. La liberté de ses mœurs (à moins que ce fût seulement celle de ses vers) lui ont ainsi valu de se faire traiter de « vulgaire courtisane », notamment par Jean Calvin, le réformateur genevois. Mais, à mes yeux, l’argument le plus fort qui plaide en faveur de l’existence à Lyon, au XVIe siècle, d’une grande poétesse prénommée Louise, ce sont ses poèmes eux-mêmes. Nul n’a dit comme elle, avec une telle ardeur, une telle passion et une telle authenticité, la force du désir féminin. (Si vraiment c’est un homme qui a écrit ces vers, cet homme était une "sacrée bonne femme" ! Et ce n’est pas le très précieux auteur de la Délie (2) qui peut rivaliser avec elle sur ce terrain).

« Baise m’encore, rebaise moi et baise

Donne m’en un de tes plus savoureus

Donne m’en un de tes plus amoureux

Je t’en rendray quatre plus chaus que braise. »

s’écrie-t-elle dans le célèbre sonnet XVIII. Cette vigueur dans la sensualité n’a pas été égalée… Elle fut bien sûr une lettrée disposant d’une des plus belles bibliothèques de son temps. Elle était familière des lettres antiques qu’avait remises à l’ordre du jour la Renaissance italienne, avec notamment Ficin et le mouvement du néo-platonisme. Et elle participa du mouvement d’adaptation en France du sonnet de Pétrarque. Mais elle passe outre les conventions du genre.

« Jouissons nous l’un de l’autre à notre aise », dit-elle dans le même poème.

Poètesse sensuelle, mais dont l’ardeur est portée par la passion amoureuse qui fait rechercher l’union avec l’autre. Sans pour autant qu’elle soit fusion :

« Lors double vie à chacun en suivra.

Chacun en soy et son ami vivra. »

Comme le fait remarquer un de mes amis poètes, les femmes poètes parlent de l’amour physique comme les hommes ne l’ont presque jamais fait. (Il n’y a guère chez elles la dichotomie, si fréquente dans la poésie masculine, entre le corps et l’esprit, le discours de l’amour sublimé côtoyant l’enfer des sonnets luxurieux.) Louise Labé en est l’exemple le plus éclatant. Cette liberté devait paraître à beaucoup insupportable. Mais elle s’en moque.

Dans son Débat de Folie et d’Amour (ou les deux divinités comparaissent devant Jupiter après que Folie eût crevé les yeux d’Amour), elle fait dire à Apollon qu’être poète, c’est être amoureux. Mais Amour, comme le défend Mercure, ne va pas sans quelque folie. Dans son jugement de conciliation, Jupiter décide donc que « guidera Folie l’aveugle Amour et le conduira partout où bon lui semblera ». (Sans qu’on sache d’ailleurs bien si ce "lui" désigne Amour ou Folie…)

Louise Labé, contemporaine de l’Éloge de la folie d’Érasme, y revient, dans le même sonnet :

« Permets m’Amour penser quelque folie :

Tousjours suis mal, vivant discrettement

Et ne me puis donner contentement

Si hors de moy ne fay quelque saillie. »

Il y a dans cette saillie quelque chose de très "viril". Sans doute Louise Labé sentait-elle déjà (bien avant les gender studies) que s’il y a en tout homme une femme, il y a aussi en toute femme un homme virtuel.

Même si le mot n’avait pas encore cours, Louise Labé fut une vraie féministe. Sa revendication du droit d’aimer s’accompagne, dans la filiation de Rabelais et de la Renaissance, de la revendication du droit à l’étude et à la science, pour les femmes aussi ; les femmes qu’elle invite « à regarder un peu au-dessus de leurs quenouilles et de leurs fuseaux ».

Ce faisant, elle précise : « Notre sexe y gagnera en réputation, (…) mais nous aurons surtout œuvré pour le bien public ; car les hommes redoubleront d’efforts pour se cultiver, de peur de se voir honteusement distancier par celles auxquelles ils se sont toujours crus supérieurs quasiment en tout. »

Et à l’usage des dames lyonnaises qui doivent lui reprocher ses écrits et ses actes, elle lance, dans son dernier sonnet, une proclamation pour le droit au bonheur, le droit de se jeter joyeusement dans les tourments de l’amour :

« Ne reprenez, dames, si j’ay aymé

Si j’ay senti mille torches ardentes (…)

Mais estimez qu’Amour, à point nommé, (…)

Pourra, s’il veut, plus vous rendre amoureuses :

En ayant moins que moy d’occasion,

Et plus d’estrange et forte passion.

Et gardez-vous d’estre plus malheureuses. »

1. Thèse défendue par Mireille Huchon ou Marc Fumaroli.

2. Maurice Scève.