Qui sommes-nous ? Charte du site Participer S'abonner Soutenir Liens

Appel

Horizons d'émancipation

La 4 de couv'

Note d'actualité

Sur le plateau

Rubriques

Altercommunisme

SE FÉDÉRER POUR L'ÉMANCIPATION

Altercommunistes

Séquences

Cerises

Sélection

Imprimer cet article

Monde / Le goût d'ailleurs

Le chocolat est bien amer

Matières premières et denrées sont inégalement réparties dans le monde. L’homme les exploite et les affaires s’en sont emparées. Elles sauvent ou font chuter les gouvernants, créent des déséquilibres écologiques, enrichissent les uns et appauvrissent les autres. Cerises vous propose quelques étapes autour du globe. Cette semaine, la Côte d’Ivoire et sa montagne de cacao.

« Prenez du chocolat afin que les plus méchantes compagnies vous paraissent bonnes », écrivait la Marquise de Sévigné, lorsque le chocolat apparut à la cour de Louis XIV, ramené des Amériques en passant par l’Espagne. L’engouement pour ce nouveau breuvage - le cacao était alors uniquement consommé en boisson chaude - , exotique et paré de nombreuses vertus curatives, fut immédiat. Même s'il resta à ses débuts seulement accessible à la Cour et à l’aristocratie. Les pauvres pouvaient bien demeurer en méchante compagnie.

Tout comme les enfants en Côte d’Ivoire qui, trois siècles plus tard, représentent une part essentielle de la main d’œuvre dans les plantations de cacaoyers. Une étude américaine(1) montrait qu’en 2010, dans ce pays qui en est le premier producteur mondial, plus de 800 000 enfants de 5 à 17 ans travaillaient dans la culture du cacao. Et quelques dizaines de milliers étaient des esclaves, victimes de réseaux de trafiquants qui les enlèvent ou les achètent dans les pays voisins pour les vendre aux paysans.

Le cacao est une culture tropicale qui se prête difficilement à des méthodes industrielles de production. Elle s’est donc développée sur de nombreuses petites exploitations familiales, et le travail manuel nécessaire pour couper à la machette les cabosses dans les arbres et en extraire les fèves repose en bonne partie sur ces ressources familiales supplémentaires, non rémunérées ni contrôlées par une réglementation sociale.

Ne rêvons pas : l’agriculture industrielle ne traite pas mieux ses travailleurs. Le sort des ouvriers dans les plantations de palmiers à huile en Indonésie ou en Malaisie, ou de soja au Brésil, exploités par de grands propriétaires latifundiaires, n’est pas différent de celui des ouvrières du textile aujourd’hui au Bangladesh, ou en Europe il y a deux siècles. La domination des propriétaires, qui disposent du capital pour investir et contrôlent les débouchés commerciaux, permet l’exploitation des travailleurs dans l’agriculture, s'ils ne réussissent pas à organiser un contre-pouvoir syndical ou politique, ou créer des filières coopératives de production et de commerce équitable.

Dans le cacao, cette domination économique est présente à tous les stades de la chaîne de transformation et de commercialisation. Les producteurs reçoivent une partie minime du pactole : la part du cacao acheté représente au plus 5 % du prix de vente final d’une tablette de chocolat. Et la concurrence entre producteurs africains (encore 70 % du total mondial), indonésiens ou sud-américains permet une pression forte des acheteurs. À l’autre bout, les industriels du chocolat - les multinationales Nestlé, Cadburry, Mars, Hershey… - s’engraissent.

En Côte d’Ivoire, la commercialisation du cacao a été libéralisée dans les années 2000 sous la pression – quelle surprise ! – de la Banque mondiale et du FMI, avec l’abolition de l’Office national créé après l’indépendance du pays par Félix Houphouët-Boigny. Les conséquences ont été terribles : corruption généralisée, prise de contrôle des circuits de commercialisation par des intermédiaires de mèche avec le clan Gbagbo, détournements massifs... Et maintien dans la misère des paysans. À la fin de l’année dernière, grâce à la chute de Laurent Gbagbo qui les protégeait, les principaux dirigeants de la filière, accusés de détournements de plusieurs milliards d’euros sur les ventes de cacao, ont été condamnés à de très lourdes peines de prison.

L’industrie du chocolat est très puissante ; elle pèse aujourd’hui 60 milliards d’euros de revenus par an dans le monde. À titre de comparaison, le commerce des armes et autres activités militaires représente, lui, 290 milliards par an. Encore une belle marge de progression, dirait mon dentiste.

Elle est dominée par de grands groupes qui, depuis une quinzaine d’années, sous la pression d’ONG et des enquêtes de certains media, ont commencé à faire quelques pas timides sur le travail forcé des enfants. Uniquement sous la contrainte : ces multinationales ont dépensé au total depuis 10 ans une soixantaine de millions d’euros dans des programmes de prévention et d’éducation contre ce travail forcé. Un millième en 10 ans d’une seule année de revenus…

Le travail forcé des enfants n’est pas une fatalité. Nous l’avons connu en Europe dans les mines ou les champs jusqu’au XIXe siècle et éradiqué grâce à la combinaison d’une volonté politique progressiste et de la scolarisation obligatoire. Il est en net recul en Chine, et les conditions de son éradication dans ce pays, usine du monde, progressent, à la fois sous la pression de l’opinion publique internationale et d’une prise de conscience interne.

En Côte d’Ivoire, les conditions y sont encore propices : l’école n’étant pas obligatoire, seule une minorité de ces enfants peut bénéficier d’une éducation, ce qui les enferme dans un cercle vicieux de pauvreté et de dépendance. La loi est laxiste ou absente. La domination économique des paysans qui ont des revenus trop faibles et ont besoin de ces bras pour arriver à survivre, les enferme dans un système d’exploitation. La passivité ou l’indifférence des structures politiques ou administratives, trop occupées à batailler pour le pouvoir et la captation de la richesse, sont fortes. Et la vie humaine a parfois bien peu de poids : une ONG qui a enquêté sur ce trafic d’enfants a eu des exemples de "prix d’achat" d’un enfant à sa famille à 30 dollars…(2)

Les solutions existent, la prise de conscience des consommateurs dans les pays du Nord se développe. Et les multinationales, qui nous vantent le plaisir, le bonheur de consommer du chocolat, et ses vertus : flavoïdes, magnésium, vitamine B3, propriétés anti oxydantes…, commencent à craindre pour leur image si propre et si lisse.

Le commerce équitable est une voie intéressante, malgré ses défauts ou les risques de récupération qu’il comporte. Il permet de redonner du pouvoir et des revenus plus décents aux producteurs, de contrôler les conditions de production et de court-circuiter de nombreux intermédiaires exploiteurs. Mais aujourd’hui, moins de 2 % de la production de cacao dans le monde est certifiée équitable.

C’est un défi politique pour les progressistes, dans les pays producteurs et dans les pays du Nord : informer les consommateurs et agir pour lutter contre l’inhumanité de la production de cacao.

Le chocolat peut être bien amer quand on y songe.

1. Tulane University 2010, mediavoicesforchildren.org/?p=8469

2. www.terry.ubc.ca/2013/11/26/child-slavery-the-bitter-truth-behind-the-chocolate-industry/