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L'inflexibilité illusoire d’Erdogan face aux transformations de la Turquie

Si le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a semblé reprendre la main après les mobilisations populaires massives de juin, il apparaît pour la première fois depuis 2002 dépassé par une société en pleine transformation.

La réponse du Premier ministre Erdogan (AKP) à la mobilisation populaire.
La réponse du Premier ministre Erdogan (AKP) à la mobilisation populaire.

L’étincelle a été la répression contre des manifestants qui protestaient, le 28 mai dernier, contre le projet de transformation du parc Taksim Gezi, situé sur la rive nord de la Corne d’or d’Istanbul, côté européen, en centre commercial. Mais le mouvement turc vient de loin, et il a de multiples racines, ce qui explique son retentissement dans de nombreuses villes turques. Tout d’abord, il n’a pas lieu dans un pays sous-développé, dans une dictature totalement verrouillée, ni dans une société bloquée. Au contraire, il a lieu dans un pays en cours de transformation.

Des manifestations monstres considérées par le pouvoir comme des « opérations terroristes » menées par des « racailles ».
Des manifestations monstres considérées par le pouvoir comme des « opérations terroristes » menées par des « racailles ».

Développement des villes, dynamique économique

Ce qui est le plus visible aux yeux de n’importe quel touriste, c’est l’ampleur des travaux d’infrastructures et des chantiers d’habitations. Toutes les grandes villes sont en mutation. Des nouveaux quartiers sortent de terre, le secteur des services explose, et dans le même temps, la Turquie fabrique et exporte beaucoup à moindre coût. Au total, il existe un puissant décalage entre les villages, qui restent profondément traditionnels, et le phénomène urbain, qui cependant reproduit et amplifie en ville des inégalités profondes. Ces dernières apparaissent crûment à n’importe quel observateur : dans les capitales régionales, d’immenses faubourgs et quartiers à habitat dégradé jouxtent les tours destinées à de nouvelles populations qui accèdent à la propriété. On croit d’ailleurs reconnaître un peu partout les futures cités dortoirs stigmatisées en France à partir des années 80.

Le mouvement n’intervient pas non plus dans un pays sous-développé au plan éducatif. En amont du développement économique puissant - la Turquie est la 18e puissance économique du monde, du moins en terme de PIB - il existe là un élan éducatif, avec un accès massifs aux études supérieures. La Turquie est le 29e pays pour l’accès à une formation secondaire, le 26e pour l’accès à l’Enseignement supérieur. Soulignons cependant que l’indicateur de développement humain (IDH) des Nations unies, qui combine l’espérance de vie à la naissance, le niveau d’éducation et le niveau de vie, classe la Turquie en 90e position mondiale… Cela relativise quelque peu le succès, célébré par les libéraux européens, de la dernière décennie.

Erdem Gunduz, jeune chorégraphe stambouliote, a inauguré une nouvelle forme de protestation dans l’espace public : « l’homme (ou la femme !) à l’arrêt », debout, figé longuement sans rien dire.
Erdem Gunduz, jeune chorégraphe stambouliote, a inauguré une nouvelle forme de protestation dans l’espace public : « l’homme (ou la femme !) à l’arrêt », debout, figé longuement sans rien dire.

Le mouvement n’intervient pas non plus dans une dictature religieuse. Contrairement à une image véhiculée par certains médias européens, la Turquie n’est pas une théocratie où l’Islam règnerait par la force. D’une part, on est loin d’un pouvoir politique tel que celui de l’Iran, qui impose la charia (c’est-à-dire qui autorise et interdit des comportements à la fois dans la vie publique et dans la vie privée). Istanbul est ainsi une ville emblématique d’une très grande diversité culturelle, et cela depuis des siècles et malgré les tournants successifs de l’histoire. Et l’on peut citer des exemples précis de la grande tolérance des Turcs : dans les années 70 et 80, il y avait déjà à Istanbul des commerces et des lieux gays (il y en a toujours) ; autre exemple : dans toutes les villes turques, y compris celles ayant une tradition religieuse très forte, telle Konya, la diversité et la tolérance vestimentaires sont de mise. Et les visiteurs sont d’ailleurs surpris de l’absence de tensions urbaines, qui - pointons ce sujet au passage - pourrait faire réfléchir sur le rôle de l’économie informelle, omniprésente et tolérée.

Cependant, depuis 10 ans, l’influence politique de la religion s’accentue du fait du pouvoir central. Erdogan est un homme issu d’une droite dite modérée, libérale au plan économique mais soucieuse de résultats sociaux et de lutte contre la corruption (face à des partis laïcs précédemment discrédités). Comme maire d’Istanbul, il a porté des évolutions sociales importantes… tout en développant, à plusieurs occasions des options conservatrices en matière de mœurs et de religion. Ainsi, son mandat de mairie s’est-il terminé en 1998 après qu’il ait repris, lors d’un meeting, ces mots d’un poète nationaliste, Ziya Gökalp : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats. » Beau programme militaro-religieux !

Des résistances puissantes

Voilà qu’après 11 ans de pouvoir et de succès électoraux croissants, le premier ministre marque depuis quelques temps des intentions de plus en plus fortes, qui heurtent de fond la culture de toute une partie de la société turque, et tout particulièrement d’une partie de la jeunesse dont les yeux et les pensées sont tournées vers Internet et l’Europe… En 2007 et 2008 avaient eu lieu des mobilisations massives pour dénoncer la volonté d’autoriser le port du voile à l’université ? La continuité étant la base de son succès, Erdogan n’a nullement changé d’objectif. On citera à titre d’exemple parmi d’autres ces propos tenus début 2012 : « Attendez-vous du parti conservateur et démocrate AKP qu’il forme une génération d’athées ? C’est peut-être votre affaire, votre mission, pas la nôtre. Vous ne voulez pas d’une jeunesse religieuse, la voulez-vous droguée ? ».

Le portrait de Mustafa Kemal (Atatürk) sur un drapeau porté par un manifestant… référence incontournable du combat pour la laïcité, au sein d’une Turquie qui cependant se cherche ?
Le portrait de Mustafa Kemal (Atatürk) sur un drapeau porté par un manifestant… référence incontournable du combat pour la laïcité, au sein d’une Turquie qui cependant se cherche ?

Ou le pouvoir s’est crispé devant les évolutions de la société - crainte de perdre la main ?  -, ou il révèle son projet initial. Ou les deux. Erdogan évoque ainsi, en novembre dernier, l’idée de réintroduire la peine de mort, sous prétexte de lutte contre le terrorisme : « Le pouvoir de pardonner un meurtrier appartient à la famille de la victime, pas à nous. Nous devons faire les ajustements nécessaires. (…) La peine de mort existe aux États-Unis, en Russie, en Chine, au Japon. Donc nous devons réévaluer notre position. » Il s’agissait alors, contre une mobilisation des prisonniers kurdes du PKK (lire l’encadré), de flatter le point de vue hostile aux Kurdes d’une partie de la population. La force de ces positions est de s’inscrire à la fois dans la culture politique issue d’Atatürk - une « République nationaliste, populiste, étatiste… » et dans une orientation religieuse - concrétisée par une action sociale sur le terrain. Notons qu’une telle prise de position, qui avait alors une vocation intérieure, tourne radicalement le dos à l’Union européenne, dont les exigences vis-à-vis d’Ankara portent principalement sur les droits humains (et sur le problème chypriote). Un bon indice de l’évolution du régime dans la prochaine période sera la reprise ou non de ce projet de remise en place de la peine capitale.

Enfin, le Premier ministre a fait adopter, pendant la mobilisation populaire de Taksim, une loi pour interdire la vente d’alcool dans tous les commerces, entre 22 heures et 6 heures du matin et en permanence à proximité des établissements scolaires et des mosquées. Il s’agit là aussi de rechercher l’adhésion d’une majorité des Turcs, réceptifs aux arguments religieux et… (soi-disant) sanitaires. Mais, là encore, Erdogan se met en retard sur une société qui change. Peut-être le Premier ministre ne mesure-t-il pas que la perte d’influence de l’armée, traditionnellement acquise à la laïcité, et l’affaiblissement des contre-pouvoirs institutionnels, qu’il a voulu, ont commencé à être remplacés par d’autres formes de luttes issues de la société civile. Nous verrons dans la prochaine période si sa volonté de réduire les pouvoirs du Parlement au profit d’un régime présidentiel, dans la ligne d’une conception très personnelle du pouvoir, aboutira à un nouveau bras de fer dans la société, voire à une crise politique, ou si le déficit de mobilisation directement sur les enjeux de politique institutionnelle lui laissera le champ libre.

Au total, Erdogan entend relancer sa légitimité en incarnant, à la fois, la modernité représentée par l’intégration dans l’Union européenne et les racines culturelles et religieuses du pays. Comme l’écrit Tristan Coloma dans Le Monde Diplomatique (juillet 2013) : « M. Erdogan se façonne une image d’homme politique religieux, en mesure de s’adapter à la mondialisation ». Cependant, le rapport à la religion change, lui aussi. Dans un pays où 96 % des habitants se déclarent musulmans, les pratiques religieuses ont commencé à reculer. Ainsi, à Isanbul durant le ramadan, période de mobilisation intense des croyants, au moment où de nombreuses familles viennent partager le diner à la tombée de la nuit sur les pelouses voisinant les mosquées, la foule déborde tout autant dans les quartiers modernes comme n’importe quels autres soirs de l’année. Ainsi, les effets profonds de l’évolution des valeurs ne manqueront pas de s’exprimer, tôt ou tard.

Reste le lien à l’Europe. En 1959, déjà, la Turquie était candidate pour intégrer la Communauté économique européenne. Quarante années plus tard, fin 1999, l’Union européenne validait sa candidature, sous conditions. Puis les pays hostiles et certains politiques en particulier, comme Nicolas Sarkozy - pour des raisons à la fois xénophobes et électorales -, ont tout fait pour torpiller ce projet. Bonne nouvelle : de nouvelles négociations sont annoncées pour octobre 2013. Peut-être peut-on parier que si Erdogan confirme ses options - libérales en économie et peu ambitieuses pour la démocratie (euphémisme !) -, il trouvera de nombreux amis parmi les dirigeants qui soutiennent les politiques austéritaires et les régressions démocratiques qui les accompagnent ?

Turquie - Chronologie

Oct. 1923 Proclamation de la République. Mustafa Kemal (Atatürk), 1er président de la République

1925 Répression de la révolte kurde

1934 Droit de vote et d'éligibilité des femmes

1937 Amendement constitutionnel faisant de la Turquie un État « républicain, nationaliste, populiste, étatiste, laïque et réformateur »

1959 Candidature du pays pour devenir membre de la CEE

Août 1984 Début de la guérilla menée par le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan

Mars 1994 Victoire des islamistes aux élections municipales.

Déc. 1999 L'UE accepte la candidature de la Turquie, mais fixe des conditions à son entrée

Août 2002 Abolition de la peine de mort sauf en temps de guerre (2004, abolition totale)

Nov. 2002 Arrivée au pouvoir de l'AKP (Parti de la justice et du développement, islamiste). Erdogan devient 1er ministre

2007-2008 Manifestations massives pour défendre la laïcité

Mai-Juin 2013 Manifestations à Taksim (Istanbul), puis dans de nombreuses villes

Quelques repères

République de Turquie

75,6 millions d'habitants

Capitale : Ankara (4,5 millions d'habitants)

Population urbaine : 75 % des habitants

Espérance de vie : 71,5 ans pour les hommes, 76,1 ans pour les femmes

21e pays du monde pour l'obtention d'un diplôme de l'Enseignement supérieur

18e PIB mondial mais 90e pour l’Indice de développement humain (IDH)

1re puissance économique du Moyen-Orient, devant l'Iran et l'Arabie saoudite

Principal pôle économique, financier et culturel : Istanbul (12,6 millions d'habitants)