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Une politique d'éducation entre rupture et... continuité

Effets d’annonce, tournant partiel ou véritable changement de fond, la politique éducative du nouveau gouvernement suscite de nombreuses interrogations. Entretien avec Frédérique Rolet, secrétaire générale du SNES, principal syndicat des enseignants du second degré et membre de la Fédération syndicale unitaire (FSU).

Quelle est votre appréciation globale de la politique d’éducation du gouvernement Ayrault et de son ministre Vincent Peillon ?

Le Président de la République a dit l’importance qu’il accordait à l’éducation (…). Mais, passé la bienveillante attente des premiers mois, la patience des collègues s’émousse et le mécontentement grandit.

Le nouveau gouvernement, contrairement au précédent, a un discours positif sur l’Éducation, plus globalement sur la Fonction publique, non plus présentée comme une dépense mais un investissement.

Le fait que le Président de la République ait, à plusieurs reprises, dit l’importance qu’il accordait à l’éducation, le tableau qu’il a tracé du système français avec ses faiblesses mais aussi ses réussites, la restauration d’une formation professionnelle des maîtres, ont redonné un peu de moral aux enseignants, très malmenés précédemment.

Mais, passé la bienveillante attente des premiers mois, la patience des collègues s’émousse et le mécontentement grandit. Aucune mesure d’urgence n’a été prise pour adoucir les effets des réformes Chatel, les choix économiques du gouvernement entravent les possibilités de revalorisation, la future loi d’orientation inquiète.

On a le sentiment que le gouvernement n’a pas vraiment tranché avec la vision de ses prédécesseurs en matière éducative et que la refondation risque surtout de comporter des éléments revus et corrigés de la même veine qu’antérieurement.

Y a-t-il un véritable effort budgétaire en faveur de l’Éducation nationale ?

Si l’on regarde le projet de loi de finances 2013, le budget de l’Éducation nationale apparaît bien comme un budget prioritaire alors que d’autres ministères connaissent des suppressions ; cependant, hors pensions, ce budget augmente d’à peine 0,4 % en euros courants, pour une inflation estimée en septembre à 2 % pour l’année 2012. Il est prévu la création de 8 281 emplois d’enseignants (premier et second degrés), 350 emplois d’auxiliaire de vie scolaire-1 Document à téléchargeren charge de l’aide à l’accueil et à l’intégration individualisés des élèves, 100 de personnels administratifs, 50 de personnels médicaux-sociaux.

Nous faisons donc le constat d’un budget global marqué par l’objectif de réduction du déficit public à 3 % du PIB dès 2013, avec un effort pour des ministères prioritaires au détriment d’autres.

Mais dans l’Éducation, d’autres mesures devront être prises pour résorber les difficultés créées par les 80 000 suppressions faites par le gouvernement précédent.

L’idée de constituer un "socle commun de connaissances et de compétences" - un socle minimum pour les élèves défavorisés ? - continue de hanter les discours ministériels. Quels sont pour vous les fondamentaux d’une conception moderne du système éducatif ?

Partant de l’idée de l’éducabilité de tous, un projet de lutte contre les inégalités doit se donner comme objectif l’élévation du niveau de formation de tous. Il s’agit d’assurer une entrée dans une culture commune riche et émancipatrice.

Le SNES-FSU, avec sa fédération, a présenté un certain nombre de propositions dont les moyens étaient une condition mais pas la finalité. Il s’agit bien pour nous de nourrir une loi d’orientation en rupture avec celle de 2005, fondée sur un vrai projet de lutte contre les inégalités, sociales, territoriales, scolaires, se donnant comme objectif l’élévation du niveau de formation de tous. On ne peut alors procéder par touches successives, traitement des différentes questions sans les penser dans leur globalité : ainsi des questions du temps scolaire, de l’aide aux élèves, des contenus et pratiques d’enseignement, du rôle respectif des différents membres des équipes pluri-professionnelles. Or, les propos du ministre de l’Éducation et les expressions retenues après les concertations ne donnent pas cette ligne de force. Pour notre part, nous affirmons qu’il faut partir de l’idée de l’éducabilité de tous et assurer une entrée dans une culture commune riche et émancipatrice.

Ce projet nécessite ensuite de décliner plusieurs thématiques : celle du rôle du service public d’éducation et de la gratuité, d’une carte scolaire repensée permettant le brassage social dans les établissements, la fin des logiques de concurrence développées durant le dernier quinquennat, une refondation de l’éducation prioritaire. Il suppose de s’atteler à la question du temps scolaire (et non pas seulement des congés d’été !), non pour le diminuer, ce qui ne ferait qu’accentuer les inégalités, mais pour en penser autrement les différentes composantes (diversification des situations d’apprentissage, réalisation de projets par les élèves, interdisciplinarité prenant sens par des objets communs dans les programmes, études surveillées). Il suppose de travailler les objectifs de l’évaluation des élèves et pas seulement les modalités, de réfléchir à des contenus d’enseignement ouvrant sur les problématiques du monde contemporain, tissant des liens et donnant aux élèves des outils d’analyse. Et il suppose enfin de donner aux enseignants une formation leur permettant de repérer les problèmes didactiques.

La récurrence, même sous des formes évolutives, de la notion de "socle commun" comme panacée a de quoi inquiéter car elle sous-entend une absence de rupture idéologique avec le projet éducatif ségrégatif de la droite, une scolarisation limitée pour certains (6-16 ans) tandis que d’autres seraient programmés pour le lycée et l’enseignement supérieur (bac moins 3 / bac plus 3) 

Aucune analyse sérieuse des causes des difficultés scolaires ne transparaît et la corrélation aux inégalités sociales débouche sur la conclusion d’aptitudes différenciées des élèves et d’ambitions différentes. Les difficultés scolaires nécessitent une autre approche ; construites tout au long du cursus scolaire, déjà fortement ancrées à l’entrée au collège pour 15 à 20 % des élèves, elles supposent que l’école prenne mieux en compte les exigences de la culture scolaire pour les enfants notamment de milieux populaires (rappelons qu’ils constituent une majorité), bannisse les implicites, intègre toutes les cultures. Faire le lien entre différentes activités, entre les connaissances et dépasser la simple exécution de tâches prescrites ne va pas de soi ; l’enseignant doit disposer dans sa formation des moyens de décrypter les processus cognitifs, revenir sur ses pratiques, trouver les voies pour amener tous les élèves à un vrai cheminement intellectuel.

La question des créations de postes n’oblitère-t-elle pas les autres enjeux pour une école plus égalitaire ?

Si un véritable effort a été fait en termes de créations de postes et en volume de recrutements, il reste au gouvernement à prendre à bras-le-corps véritablement les enjeux du système éducatif. Pour relancer la démocratisation et diminuer les inégalités, des mesures fortes seront nécessaires, mesures qui doivent être inscrites dans un projet global affirmant l'éducabilité de tous les jeunes et l'élévation de leur niveau de formation. Le système français ne peut se contenter de former des élites, disposant d'outils d'analyse et de concepts riches et laisser perdurer un échec scolaire lourd pour une catégorie de jeunes, d'autant que les inégalités scolaires, sociales et territoriales se sont creusées ces dernières années.

La situation entre le gouvernement et les organisations syndicales (FSU et SNES en particulier) semble aujourd’hui radicalement différente des années Allègre, et des années Sarkozy. Quelle est votre conception de l’action syndicale dans la nouvelle situation ?

Dès son élection, le nouveau Président de la République a affirmé la légitimité des organisations syndicales représentant les salariés et sa volonté de rechercher des accords issus de négociations dignes de ce nom. La Grande Conférence sociale de juillet entrait dans cette orientation. Dans l’Éducation, comme à la Fonction publique, la tonalité des échanges entre ministres et partenaires sociaux a radicalement changé par rapport à la période précédente et l’écoute des organisations syndicales est réelle, même si tous les niveaux de représentation n’ont pas encore intégré le changement et si certains hauts fonctionnaires renâclent à changer de posture. Cependant, s’il est de bonne méthode de ne pas précipiter les choses et de respecter les différentes phases du dialogue social, des discussions aux négociations en passant par la concertation, sur plusieurs sujets le gouvernement tarde à en venir aux mesures concrètes. Le maintien prioritaire de l’objectif de réduction des déficits entrave les possibilités d’amélioration des services publics, les salaires des fonctionnaires sont toujours bloqués par exemple.

Dans ce contexte, le SNES FSU, fidèle à son attachement à l’indépendance syndicale, continue de porter ses revendications et d’avancer fortement des propositions pour le système public d’éducation et ses personnels , la situation politique permettant d’être moins dans la défensive et davantage dans une stratégie offensive. Il est particulièrement nécessaire d’informer régulièrement nos syndiqués et de faire l’analyse des projets gouvernementaux, d’impulser les débats dans nos professions pour faire avancer notre projet éducatif, de rappeler au gouvernement les attentes auxquelles il doit répondre.

Comment concevez-vous les rapports avec les autres fédérations syndicales de l’Éducation nationale et avec les autres organisations (telle la CGT, avec laquelle vous avez initié un rapprochement) ?

La division syndicale et le nombre d’organisations ne font plus forcément sens pour les salariés et ne facilitent pas la syndicalisation. Alors que la vocation du syndicalisme est de rassembler, l’émiettement est une des causes du faible taux de syndicalisation en France, même si la Fonction publique s’en tire mieux que le privé. C’est pourquoi le SNES a, au Congrès de Perpignan en 2009, lancé un appel à l’unification syndicale en proposant que les organisations qui partageaient l’objectif de construction d’un nouvel outil syndical, porteur d’un syndicalisme de transformation sociale, à vocation majoritaire, produisent des analyses et corpus revendicatifs communs, travaillent ensemble à tous les niveaux de leur implantation. Depuis, des initiatives ont été prises, notamment avec la CGT, des habitudes de travail se sont nouées entre militants. Dans l’Éducation, les différences de plates-formes et d’appréciations sur les réformes entre les fédérations rendent difficiles un travail régulier au-delà de ce qui a pu motiver des actions communes sur le budget pendant la période Sarkozy. Cependant, à chaque fois que c’est possible et que cela contribue à renforcer les mobilisations, nous cherchons à construire l’unité car c’est une aspiration des salariés. L’unité d’action ne peut être une fin en soi mais c’est une étape pour tendre vers l’objectif de l’unification. Le prochain Congrès de la FSU devrait, je l’espère, avancer dans les pistes permettant de concrétiser les rapprochements avec les organisations partageant nos orientations et de nourrir des débats larges avec les syndiqués et au-delà.

La période de troubles que nous traversons implique de revisiter les rapports entre syndicats et partis politiques si l’on veut rendre crédibles les possibilités d’alternatives aux politiques libérales.

Quelle est votre réflexion sur les questions de l’alternative politique et quels sont vos rapports avec les forces politiques ?

Il me semble que la période de troubles que nous traversons implique de revisiter les rapports entre syndicats et partis politiques si l’on veut rendre crédibles les possibilités d’alternatives aux politiques libérales actuellement dominantes et répondre aux aspirations à la justice, l’égalité, la démocratie. Instrumentalisant la crise écologique, économique et sociale qu’ils ont eux-mêmes engendrée, les représentants du capitalisme déploient une véritable stratégie de combat visant à remettre en cause l’équilibre social post seconde guerre mondiale et à détruire les acquis sociaux. C’est d’autant plus facile que, face à eux, le monde salarial est fragmenté, la précarité et l’insécurité sociale gagnent du terrain. L’extrême droite cherche à en tirer profit et attise les divisions en opposant les uns aux autres. La confiance envers les partis politiques s’émousse, la vie et la représentation démocratiques traversent une passe difficile. Il est donc nécessaire que le mouvement syndical renforce son travail avec toutes les forces progressistes, associations, partis… afin de rendre la parole aux salariés, de faire qu’il y ait débats et contributions. Le syndicalisme a depuis longtemps pris en charge un certain nombre de questions transversales et considéré qu’on ne pouvait laisser aux seuls partis politiques le soin de les penser. Il faut, chacun dans son champ de responsabilité, que syndicats et partis élaborent des propositions aptes à répondre aux enjeux de notre société.