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De quoi la politique est-elle le nom ?

Émergence d'affirmations "politiques", de revendications de société, dans les mouvements populaires les plus récents et, parallèlement, rejet d'une certaine "politique" avec, par exemple, une abstention croissante. Alors qu'est-ce que la politique ? Entretien avec Laurent Lévy dont paraît Politique Hors-champ.

1. La conception dominante aujourd'hui de la politique est celle d'un champ séparé de la vie sociale, à part de la vie quotidienne, avec des "temps forts électoraux". Pourquoi et avec quelles conséquences ?

Pourquoi ? Sans doute à l’issue d’un long processus de dépossession, qui plonge ses racines très loin dans le passé : j’essaie ainsi de montrer que l’on comprend, à lire par exemple les auteurs de l’aube des temps modernes, que la séparation politique était déjà un fait acquis en Europe depuis longtemps – sans même que les "temps forts électoraux" ne viennent y apporter un bémol. Mais les conséquences de cette vieille histoire sont incalculables : la séparation politique est en effet un frein essentiel à tout progrès démocratique, à toute politique d’émancipation.

La principale conséquence de la séparation politique est l’appropriation de la politique par des groupes séparés de la société dans son ensemble – et en corollaire la dépossession du plus grand nombre de toute politique légitime.

C’est également la racine de la "forme-parti", telle que je l’analyse longuement dans le livre. En fait, c’est la notion même de "champ politique" qui est en cause, d’où mon titre de "politique hors-champ". Pour Pierre Bourdieu, qui a théorisé cette notion, elle était le moyen de penser la politique en sociologue : de la penser autrement que politiquement. Mais si cette approche peut avoir ses mérites, ce qui m’apparaît essentiel pour les militantes et les militants de l’émancipation, c’est justement de penser politiquement la politique. La principale conséquence de la séparation politique est l’appropriation de la politique par des groupes séparés de la société dans son ensemble – et en corollaire la dépossession du plus grand nombre de toute politique légitime. Quant aux périodes électorales, dans la mesure où leur seul objet est la désignation de "représentants", on ne peut soutenir qu’elles mettraient en cause cette dépossession : elles confortent à l’inverse l’appropriation séparée de la politique par une "classe politique" jalouse de ses prérogatives.

2. Quels enjeux derrière les notions de "société civile" de "sociétal", ou de "classe politique" ?

On ne peut développer de véritables politiques émancipatrices sans dépasser les limites que ces expressions – société civile, sociétal, classe politique – imposent à la vie politique en y confortant la séparation.

Ce sont là des notions centrales dans le débat public contemporain relatif à la politique, qui portent en elles-mêmes les limites de ce débat. La "société civile" par exemple : elle se distingue a priori de la "société politique", et sanctionne donc la séparation, l’autonomisation de cette dernière. À cet égard, j’insiste dans le livre sur le risque que recèle l’insistance avec laquelle les mieux intentionnés s’attachent à valoriser ladite "société civile", sans mesurer à quel point ils contribuent à avaliser la séparation politique – et ainsi leur propre impuissance. Le mouvement féministe avait dans les années soixante dix du siècle dernier affirmé que « tout est politique ». On peut bien sûr discutailler à l’infini sur la pertinence de ce mot d’ordre, et dire que l’on ne fait pas de la politique lorsqu’on se brosse les dents, mais ce serait un mauvais procès. En fait, il s’agit là de dire qu’il n’y a pas dans les relations sociales un domaine qui échappe à la politique. Cela porte une critique, par exemple, de la notion de "sociétal", considéré comme un domaine distinct du "social", plus lié à la structure anthropologique de la société, et dont la politique serait plus éloignée. On voit d’ailleurs dans certaines luttes contemporaines à quel point cette distance s’amenuise – ainsi lorsque l’on combat pour le droit au mariage pour tous les couples, quelle que soit leur orientation sexuelle. Ce sont là des résistances, non seulement à l’ordre dominant, mais aussi à la séparation politique, à la réduction du politique à un champ particulier le la vie sociale.

Il va sans doute de soi que l’on ne peut développer de véritables politiques émancipatrices sans dépasser les limites que ces expressions – société civile, sociétal, classe politique – imposent à la vie politique en y confortant la séparation. C’est là l’un des fils rouges de mon travail.

3. Les "mouvements sociaux" sont, est-il écrit dans l'ouvrage, "le cœur de la politique", mais les organisations qui y participent ne confortent-elles pas elles-mêmes cette séparation du "social" et du "politique" ?

Ce ne sont pas simplement les prétendus "politiques" qui portent la responsabilité de la séparation ; ce sont aussi les acteurs et actrices du mouvement social qui, en l’assumant, la renforcent.

Bien sûr : c’est toute notre tragédie. Le caractère politique du mouvement social est rarement assumé par ses propres acteurs – et en particulier par ses organisations. Ce ne sont pas simplement les prétendus "politiques" qui portent la responsabilité de la séparation ; ce sont aussi les acteurs et actrices du mouvement social qui, en l’assumant, la renforcent. Si l’on peut, en France, identifier dans la Charte d’Amiens l’origine de la rupture dans le mouvement ouvrier entre le domaine "social" pris en charge par le mouvement syndical et le domaine "politique" pris en charge par les partis, il n’est pas anodin de remarquer que cette charte est celle de la CGT : c’est une défiance des syndicalistes à l’égard des politiques – et singulièrement des élus – qui est sa cause, ou son origine. Cela dit, cette posture n’a pas été sans chassé-croisé au cours du XXe siècle, à travers les relations étroites entretenues par la CGTU, puis par la CGT avec le PCF. Une figure comme celle de Benoît Frachon, à la fois dirigeant syndical et dirigeant politique de premier plan, est significative à cet égard.

Cela dit, oui, les mouvements sociaux sont le cœur vivant de la vie politique : c’est là que se mobilisent le plus grand nombre de personnes, qui participent ainsi effectivement aux combats pour changer le monde, même si elles ne mesurent pas tout ce que leur action apporte de concret à la vie politique. Et lorsque, par exemple, le mouvement contre le CPE fait reculer le gouvernement, c’est bien d’une victoire démocratique, d’une victoire politique qu’il s’agit.

4. Comment favoriser la réappropriation populaire de la politique ?

Une politique d’émancipation est d’abord une politique de dominés, et la question, d’un point de vue communiste, me semble être d’abord celle de l’appropriation de la politique par les dominés. Cela passe déjà par une prise au sérieux des dominations elles-mêmes, de leur multiplicité, de leurs interrelations, de leurs intersections. Je m’attache à montrer qu’un rôle décisif, si non central, est joué ici par les "multidominés", celles et ceux qui se trouvent au carrefour de plusieurs dominations ; l’idée n’est pas entièrement nouvelle : elle était mise en avant dès le début des années cinquante du siècle passé par Claudia Jones, dirigeante afro-caribéenne du PC des USA.

Un rôle décisif, si non central, est joué par les "multidominés", celles et ceux qui se trouvent au carrefour de plusieurs dominations.

Mais ce n’est là qu’un aspect des choses. Un autre est la nécessité d’en finir avec l’appropriation de la politique par la "classe politique" ; et là encore un effort d’analyse est nécessaire, car ce à quoi on a affaire ne tombe pas sous le sens. C’est ce que j’appelle la forme-parti, en m’efforçant d’en donner une analyse rigoureuse. La forme-parti, ce n’est pas la même chose que la forme des partis, c’est une forme sociale, de même que la marchandise est la forme sociale des biens matériels dans une économie séparée, c'est-à-dire où les producteurs sont socialement séparés les uns des autres. La forme-parti, c’est la forme sociale de la vie politique lorsque celle-ci est séparée du reste de la vie sociale. Je développe longuement ce point, qui peut sembler par trop abstrait, dans le livre. Il en résulte que, si les réflexions sur les meilleures structures organisationnelles ne sont pas inutiles, on ne peut sortir de la forme-parti qu’en la dépassant. Au demeurant, en l’état d’une vie politique structurée par la forme-parti, les efforts strictement organisationnels risquent toujours d’être vains, et les réflexes délégataires qui sont le produit de la séparation politique tendent toujours à s’imposer dans les organisations, quels que soient leurs statuts et quelle que soit la bonne volonté des personnes qui les animent. Le dépassement de la forme-parti passe par le dépassement de la séparation politique : là encore, on peut faire le parallèle avec la forme-marchandise, qui ne peut disparaitre que par le dépassement de la séparation marchande.

Il y a de ce point de vue une certaine identité entre politique et démocratie, que je qualifie dans le livre d’unité précaire entre ces deux notions. La démocratie, en effet, n’est pas avant tout question d’institutions, question de droit, mais de mobilisation populaire, question de fait. Ce qui permet le dépassement de la séparation politique, c’est l’investissement effectif dans la vie et l’action politique de millions et de millions de citoyennes et de citoyens. J’évoquais il y a un instant les luttes contre le CPE comme une victoire démocratique ; on pourrait évoquer celles contre la réforme des retraites comme une défaite démocratique, le projet ayant été maintenu malgré le mouvement, et malgré des sondages qui montraient qu’une grande majorité y étaient hostile. Or, cette défaite et cette victoire sont intervenues dans le cadre des mêmes institutions, et qui plus est dirigées par la même droite au pouvoir. C’est dire si la démocratie n’est pas affaire d’institutions, mais bien de mobilisations et de rapports de forces qu’il s’agit de mettre en place… Je propose pour cela de distinguer les notions de pouvoir et de puissance : contrairement à ce que l’on dit souvent sur la base d’une étymologie approximative, la démocratie est non pas le pouvoir, mais la puissance du peuple ; c’est une question de fait, non une question de droit. C’est pour cela que j’ai intitulé la deuxième partie du livre "L’Illégalité démocratique". Et le fait l’emporte toujours sur le droit.

5. L'organisation de l'action politique interpelle aujourd'hui toutes les structures existantes : quels en sont les apports, les obstacles, voire les pièges. Quelles perspectives ?

Mon livre ne prétend pas donner des recettes pour l’action politique, et la solution des problèmes que nous rencontrons ne peut être que le fruit du travail collectif. J’espère seulement donner quelques instruments à travers cette contribution communiste à la critique de la politique. Je suggère tout au plus quelques fils à tirer. Quoi qu’il en soit, la critique serrée que je propose de la forme-parti ne signifie pas, au contraire, qu’il faudrait renoncer à organiser au mieux les collectifs militants, et favoriser leur unité d’action. Mais ces collectifs ne peuvent prétendre parler au nom de tous, comme s’ils étaient le parti du peuple tout entier, voire le "parti de la classe ouvrière". Ils doivent savoir à la fois parler pour eux-mêmes et avoir la préoccupation de rassembler. Par ailleurs, ils ne doivent pas faire de leur simple existence un critère de leur efficacité. Si l’on pense par exemple à la FASE, elle n’a pas d’autre raison d’exister que le fait d’être la cristallisation de ce que, à un moment donné, ont pu être certains débats internes de la gauche radicale. Mais le processus fédératif que nous avions envisagé ne s’est pas réalisé – ou plutôt tend à se réaliser ailleurs, dans le Front de gauche. La vocation de la FASE est dès lors sans doute de disparaitre à l’intérieur d’un collectif plus large. Je ne pense pas ici tant au Front de Gauche dans son ensemble, qui va rassembler de manière durable des organisations distinctes, qu’à une composante radicale élargie de ce rassemblement. Mais l’avenir est par définition ouvert, et si la politique est le ferment de l’histoire, celle-ci peut toujours réserver des surprises…

Politique hors champ, Contribution à une critique communiste de la politique, Laurent Lévy - Éditions Kimé, Coll. Philosophie en cours, sept. 2012 - 411 pages, 28 €

La "gauche", les Noirs et les Arabes, Laurent Lévy - la fabrique (2010) - 200 p., 13 €. Voir l'entretien dans Cerises n ° 60 du 12/02/2010 : "Les dessous politiques de la prohibition du voile"

L'Etat et la révolution, Lénine, introduction de Laurent Lévy - la fabrique (2011) - 240 p. - 13€