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Confitures et déconfitures / Monde

Pleasantville

Angela Walker, de l’Illinois, a 45 ans. Elle habite une ville à 120 km de Chicago, que appellerons Pleasantville. Ah ! Pleasantville, sa fête de la citrouille (de toutes tailles (1), nombreuses recettes de cuisine…), son église, son magasin d’armes en vente libre, ses institutions de charity-business. Son supermarché Wall-Mart et ses coupons de réduction. Enfin, sa cérémonie de remise de diplôme aux étudiants, avec chapeau carré et toge.

Comme les autres villes des Etats-Unis, Pleasantville a aussi ses vétérans multi-guerres et son mort en Irak, un cousin d’Angela. John, le mari, fait deux métiers : chargé d’affaires dans l’automobile en journée, pharmacien sans qualification le soir et le samedi. Il faut bien vivre. Il sait qu’il peut être licencié du jour au lendemain de ses deux boulots. La dernière fois, ni une, ni deux, son précédent patron l’a viré de son bureau à plantes vertes un matin. Ordre de l’actionnaire au paradis capitaliste. Le mari d’Angela n’a pas fait de dépression. Une chance qu’il ait pu rebondir. Et puis, il y avait les deux gosses qui étudient à l’école privée et payante, ce 4x4 à rembourser, qui te suce une essence, mais une essence ! Grâce à une amie française, John a réussi à venir en France pour se faire opérer de la cheville, le tendon d’Achille. Vingt fois moins cher, deux fois plus sûr. Pour cette intervention, il a pris ses quinze jours de congés annuels. Il a été ébahi par la Carte Vitale. S’il savait !

Angela Walker a voté pour Barack Obama il y a deux ans. Elle s’est forcée. Cette couleur café au lait, tout de même… Elle n’est pas Angela Davis. Madame Walker, informaticienne, travaillait à la station-service. Hamburgers, huile de vidange. Elle fait aujourd’hui partie des 6 millions de personnes inscrites depuis six mois au chômage, un chiffre record, qui a doublé en 18 mois. Elle appartient aux 42 millions d’Américains (14 % de la population) qui mangent au « stamp-food », des chèques alimentaires. Elle s’est débarrassée de son clébard trop cher à nourrir, mais a pu garder le perroquet. Elle ne sait pas que dans deux mois, la bestiole sera saisie par un employé de sa banque. Pourtant, elle et John ont toujours remboursé à temps leur emprunt à la JPMorgan Chase. Cela n’empêchera pas l’agent de leur couper l’électricité et l’eau, de vider leur maison, de remplir les toilettes d’antigel, de cadenasser la porte. John et Angela devraient regarder plus loin que leur nez : il y a eu 96 000 saisies de ce type aux Etats-Unis pour le seul mois d’août dernier, avec ou sans « erreur de procédure », reposant aux trois-quarts sur de faux documents. Sept millions de foyers Américains ont ainsi perdu leur toit. Ceux-ci sont devenus citrouille. à la lecture d’un projet de loi écrit par les banques, pour faciliter les expulsions, et auquel Obama a fini par mettre son veto.

Bernard Delanoë et Jacques Chriac à Singapour en 2005 (Reuters)
Bernard Delanoë et Jacques Chriac à Singapour en 2005 (Reuters)

Car Pleasantville, ce sont aussi des banques. Et des banquiers qui n’ont cessé, obsédés par le business, de vendre du crédit très cher à des particuliers modestes (mais désireux de devenir propriétaires) et de refourguer ces crédits à d’autres (la fameuse titrisation). Non sans avoir encaissé des commissions plantureuses. À ce système toxique, s’est ajouté le fait qu’une partie des prêts titrisés – placés donc sur le marché financier – ont été entachés d’irrégularités : les revenus des emprunteurs ont été sciemment surévalués ; les valeurs des maisons, garanties des prêts, ont été surestimées.

Angéla et John ont écrit à un ami de France, qui mange des grenouilles, avale des couleuvres, etc. « Heuwreus seman que viou les Français, ne connai pas le tuiitrissation » leur a-t-elle dit. Son ami s’est gratté le front gauche, à l’endroit des pensées, plus broussailleux. La titrisation ? Bon sang, mais bien sûr ! Cette opération qui consiste à transformer un ensemble de créances communes en titres financiers négociables sur le marché ! La titrisation et son introduction en France par les gouvernements Rocard (loi du 23 déc. 1988) et Bérégovoy (loi du 4 janv. 1993). « La titrisation, l’outil miracle qui accroît la liquidité du marché » (L’Euro - 21 février 1997) »

A Pleasantville, une conférence, intitulée Les crises du capitalisme, a été annoncée. L’économiste marxiste anglo-américain David Harvey (2) y prendra la parole. « Serait-il temps de regarder au-delà du capitalisme, vers un nouvel ordre social qui puisse nous permettre de vivre ensemble, au sein d’un système qui soit responsable, juste et humain ? » De quoi rétablir quelques tuyaux de la pensée et de commencer à couper ceux, petits et grands, du système.

(1) la plus grosse : 130 kg

(2) David Harvey : Géographie et capital. Vers un matérialisme historico-géographique - Editions Syllepse, Paris 2010, 279 pages, 22 euros