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Confitures et déconfitures / Mouvements / Monde

El pueblo, unido…

Ma mère était femme de ménage dans un immeuble de bourgeois d’une ville de province. Quatre heures par jour à faire les vitres, récurer le sol, nettoyer l’ascenseur, sortir et désinfecter les poubelles, décrasser des moquettes murales… Elle préférait au travail à la chaîne dans une usine automobile. Je la comprends. Les grands-bourgeois, les notables, ma mère a bien connu. Le cadre « supérieur » qui passait à côté de la « domestique » sans même la regarder. La vicomtesse à bagouses qui reprochait une trace de doigt sur une vitre. Le joueur de foot professionnel qui jetait au riblon les joggings neufs reçus en pagaille. Le notaire libidineux qui tentait de la coller de près, quand elle briquait l’ascenseur à 11 heures pile. La pire des périodes, c’était Noël : les foies gras, les saumons à peine entamés au réveillon et jetés aux ordures. Bien entendu, ces gens-là n’avaient pas tous l’arrogance de leur classe. Il arrivait à certains de dire bonjour (si !), de donner des étrennes dignes de ce nom, un cadeau aux enfants, une fleur en pot. L’un d’eux, chef d’entreprise et de famille, arrivé mais resté simple, avait même invité ma mère, mon père et les mioches à dîner un soir chez eux. Cela nous avait mis dans un état ! Nous avons goûté à de la lotte à l’améquiraine, à la raie qui mène…, à l’américaine, à l’armoricaine… enfin je ne sais plus. Mon père a bu le premier whisky de sa vie. Ma sœur a découvert les fléchettes. J’ai prêté Pif Gadget, en échange de Picsou.

Ma mère a comme copine une femme de chambre – un autre métier –, qui est espagnole. Grands hôtels et tout le tralala. De la tenue. Parmi les loustics qu’elle côtoie dans l’établissement madrilène qui l’emploie, Dolorès voit de tout. Et en particulier ceux qui se permettent à l’hôtel ce qu’ils ne feraient jamais chez eux. Elle retrouve parfois de ces choses, sous et dans les lits. Plus rien ne l’étonne.

Ma mère et Dolorès ont parlé l’autre jour au téléphone de Nafissattou, femme de ménage guinéenne qui bosse au Sofitel de New York, mère célibataire élevant un enfant, et qui habiterait le quartier du Bronx ou de Harlem, allez savoir. Vous connaissez les femmes : bavardes, jalouses, toujours prêtes à se crêper le chignon. Comme les hommes sont concupiscents et bourrins… Les Italiens voleurs, les Polonais alcooliques, les Noirs physiques, les Blancs techniques, les homosexuels pervers…

Nafissattou Diallo ! Un nom qui a tellement tourné en boucle sur le Net et les médias que chacun s’en souvient avec précision. Eh bien, la copine de ma mère était verte que Nafissattou, qui affirme avoir été victime d’une tentative de viol par un type dans son hôtel, ait fait la une des journaux et des télévisions du monde entier. Et « Nafi: la chute » par-ci, et « La prisonnière de la chambre jaune » par-là. Pendant dix jours. Dolores, pendant 40 ans, n’a pas eu droit à la moindre ligne. L’indécence. Ma mère a dit à sa copine que Nafissattou Diallo avait bien fait de porter plainte si elle avait été victime d’une tentative de viol. Bien entendu, elles n’ont pas exclu le coup monté du type pervers qui tend un piège pour piquer le boulot de la femme de chambre… Elles allaient en rester là, quand Blanca, la petite-fille de Dolores, a débarqué dans leur conversation avec son manifeste « Une Vraie Démocratie Maintenant ! »

« Nous sommes tous préoccupés et indignés par le panorama politique, économique et social actuel ; par la corruption des politiques, des chefs d’entreprises, des banquiers… Par le manque de défense des citoyens normaux et ordinaires. Cette situation nous blesse quotidiennement. Mais si nous nous unissons, nous pouvons la changer. Il est temps de bouger, de construire tous ensemble une société meilleure. Les priorités de toute société moderne doivent être l’égalité, le progrès, la solidarité, le libre accès à la culture, l’écologie durable et le développement, le bien être et le bonheur des personnes.

Puerta del Sol, Madrid, mai 2011
Puerta del Sol, Madrid, mai 2011

La démocratie appartient au peuple (demos = peuple ; cratie : gouvernement). Le gouvernement doit alors être celui du peuple. Sa fonction ne doit plus être celle de s’enrichir et de prospérer sur notre dos, en s’occupant uniquement du diktat des grands pouvoirs économiques et du pouvoir à travers une dictature de la particratie menée par les inamovibles sigles du PPSOE(1). L’avidité et l’accumulation de pouvoir entre les mains de quelques-uns génèrent inégalités, crispation et injustice, ce qui conduit à la violence, que nous rejetons. La volonté et l’objectif du système est l’accumulation de l’argent, en le faisant prévaloir sur l’efficacité et le bien être de la société. Le système gaspille les ressources, en détruisant la planète, et en générant du chômage et des consommateurs frustrés. Nous les citoyens, nous faisons partie de l’engrenage d’une machine destinée à enrichir une minorité qui ne connaît rien de nos besoins. Nous sommes anonymes, mais sans nous, rien de cela n’existerait, puisque nous faisons bouger le monde. »

Dolores a alors décidé d’aller rejoindre les « Indignés » de la Puerta del Sol. Et ma mère s’est demandé si ses petits-enfants organiseraient un tel rassemblement, dans sa ville et Place de La Bastille. Sur un air de révolution démocratique.

1) Contraction du PP parti populaire (droite) et PSOE parti socialiste ouvrier espagnol.