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Confitures et déconfitures

Exécuter, savoir ou penser ?

Le penseur de Rodin.
Le penseur de Rodin.
Je connais un cadre dit « supérieur », dont le père était ouvrier dans un grand groupe de l’industrie automobile. Pour le paternel, la vie avait pour nom travail à la chaîne, 3 x 8, chronométrage des tâches, bruit des presses, émanations de peintures toxiques…

Les accidents de travail étaient légion, les primes à la tête du client, les petits chefs en service commandé. Les journées de chômage technique succédaient aux samedis travaillés et quasi obligatoires. Les salariés qui relevaient la tête avaient droit à la milice patronale. Le top. Nous étions après 1968. «OS, c’est pas une vie» titrait l’hebdomadaire Révolution. Les collègues de cet ouvrier étaient dans la même galère. Des immigrés marocains, turcs et algériens étaient eux aussi enrôlés, sous-payés, logés dans des foyers insalubres. Ce qui sauvait l’ambiance à l’atelier, c’était les repas quotidiens à la gamelle, le départ en congés chaque 30 juillet, quelques bouteilles de Ricard apportées en douce à l’usine, un peu de perruque. Ces employés avaient un petit salaire leur permettant… de s’endetter pour acheter une maison et un bout de jardin. Ils furent de plus en plus nombreux, chômage aidant, à accepter ce système coercitif et aliénant : la taule. «On ne peut pas faire autrement. Ils nous nourrissent.» Des tracts syndicaux redonnaient un peu de dignité et de respect. Quelques syndicalistes, peu nombreux et trop peu entendus, parlaient de solidarité entre Français et Immigrés… Des luttes exemplaires et autogestionnaires (Lip) furent oubliées. Le féminisme passa à la trappe. Le programme commun de la gauche devait résoudre tout cela.

Cet ouvrier est parti en préretraite à 58 ans, en retraite à 60. « La quille » a-t-il dit en quittant l’usine comme on sort d’une caserne. Il a profité de ces jours heureux et a eu la chance de ne pas passer tout de suite l’arme à gauche après sa libération. C’était au temps irraisonnable où de grands groupes patronaux « tenaient » une région : Michelin à Clermont-Ferrand, Peugeot dans le Pays de Montbéliard… Dans ces zones de mono-activité, après avoir fait suer le burnous, ce patronat a délocalisé. En 2010, le chômage est massif, la précarité la règle. Beaucoup de ces immigrés sont partis, d’autres sont venus. La politique a déserté la vie et les électeurs les urnes. Le Front national atteint des scores inégalés. Le racisme est banalisé. Des élus tentent de revivifier le tissu économique et le commerce.

Aujourd’hui, notre cadre « supérieur » fait un tout autre travail que son père dans l’automobile. Il ne produit pas de voitures (ou de pneus) pour se payer… une voiture (ou des pneus) et partir au ski avec la cinquième semaine de congés. Il passe les ¾ de son temps devant un écran, ¼ en réunions et le cinquième quart dans des TGV, branché sur son e-phone et son ordinateur portable. Ses parents se demandent d’ailleurs comment on peut être payé à écrire des documents, faire des rapports, des mails, des présentations Powerpoint, de la communication. «Du travail virtuel» dit la mère. Au-delà de toutes ces heures sans horaire de référence, le fiston n’a plus de temps pour lire, créer, bricoler, aimer, faire du vélo, élever ses mouflets, s’occuper d’une association, penser. Si peu de temps pour la société et pour soi n’est pas humain.

La penseuse de Grandji.
La penseuse de Grandji.
Aujourd’hui, qu’est-il demandé à ce cadre comme à tant d’autres ? Concevoir et promouvoir des objets ou des services plus ou moins utiles ? Certes. Mais peu importe que tout soit dans le mot « utile », on demande surtout à ces cadres de savoir. Et de savoir tout sur tout. Pour le business, le bonheur des actionnaires, du cours de Bourse, de l’augmentation de capital, de l’ « excédent brut d’exploitation », qui résume si bien les choses. Pour le capitalisme, le cadre, la technicienne, les experts doivent performer comme les ouvriers doivent être productifs. Tout l’être physique, intellectuel, temporel et psychologique doit servir un système binaire et oligarchique, ses critères et ses codes. L’individu doit adhérer, sous peine d’être broyé. Et avoir des valeurs orthogonales au capital n’est pas pardonné.

Le patronat a toujours les mêmes fantasmes. Il veut des salariés qui au pire exécutent et au mieux savent, mais jamais ne pensent. Penser par soi-même, c’est déjà faire autrement. Penser et agir ensemble, c’est se libérer de nos prisons mentales et de nos chaînes. Et civiliser le 21e siècle.