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Confitures et déconfitures

Papy fait de la finance

Il y a toutes sortes de papys. Ceux qui font de la résistance (Stéphane Hessel, Edgar Morin...) et ceux qui font de la finance (Jacques Servier...). Entre eux, mon cœur balance.

Que Jacques Servier ait été décoré de la Légion d’honneur par François Mitterrand (1985), puis par Nicolas Sarkozy (2009) n’est pas pour rien dans mon hésitation en faveur du PDG du laboratoire pharmaceutique ayant promu et commercialisé le Médiator. Je suis sensible aux compliments d’un certain monde politique ne tarissant pas d’éloges à l’égard du patron Servier. Le Président de la République par exemple, le 7 juillet 2009 : «Vous critiquez l’empilement des mesures, des normes et des structures et vous avez raison (...) La nation vous est reconnaissante de ce que vous faites. C’est un grand Français que je vais décorer au nom de la République française.» Mais foin des breloques. Je suis prêt à parier que Papy Servier est d’abord un bon père de famille et un affectueux grand-père...

Le PDG Servier a cependant des soucis qui ne sont pas familiaux. Son laboratoire a vendu pendant des années un coupe-faim dangereux présenté comme un traitement contre l’obésité et le diabète, en s’efforçant de masquer, à toutes les étapes, les effets toxiques et mortels de ce produit. L’AFSSAPS (ex Agence du Médicament) a publié les résultats d’une étude qui, en s’appuyant sur les données de l’assurance maladie, estime à 500 le nombre de décès imputables au Médiator depuis sa commercialisation. Et si l’on prend en compte la mortalité à long terme, l’estimation se situe entre 1000 et 2000 décès. L’agence a ainsi démasqué non l’imposture, mais la politique du laboratoire dirigé par Servier. J’entends dire aujourd’hui que Papy Servier est un menteur. Certes. Mais parler comme lui de «seulement 3 morts» consécutifs au Médiator marque d’abord le cynisme de l’époque.

Il y a surtout le lobbying, cette pratique patronale de défense des intérêts privés, loin de la pratique de femmes et d’hommes libres construisant un destin commun. L’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales), par la voix du Professeur Aquilino Morelle, «a eu connaissance des pressions exercées sur certains acteurs du dossier par des employés de Servier ou des professionnels en contrat avec la firme». Or cette collusion n’est pas nouvelle, pas plus qu’elle n’est spécifique au secteur...

Comme le dit Stéphane Horel, réalisatrice du documentaire Les Médicamenteurs (2008) : «Ce que Servier fait pour s’assurer des marchés, tous les laboratoires le font.» Aujourd’hui, Papy Servier est devenu un repoussoir facile, un vilain canard, et, tant qu’on y est, un monstre. Comme pour Jérôme Kerviel, on crie à la brebis galeuse, quand le capitalisme enfante des loups. Notez que ceux-là ne se mangent pas entre eux : Mamy Bettencourt, la disparue des écrans, s’est réconciliée avec sa fille... Le problème, c’est qu’on veut frapper le criminel en l’absence de loi interdisant le meurtre. Et que certains s’étonnent des effets d’une cause qu’ils chérissent.

Jacques Servier n’est pas un patron voyou, mais un patron comme les autres. Sa vie a été tendue vers un objectif : la rentabilité. Celle des médicaments. C’était sa marotte, son dada. Mais c’est surtout l’essence même de sa fonction d’actionnaire. Ici, comme ailleurs, revendiquée. Par lui, comme par les autres. L’affaire du Médiator n’est que la signature de la course au cash-flow via des biens communs comme l’eau, l’énergie, les transports, de la course à la maximisation des gains sur les opérations de crédit, de change ou sur les matières premières. Ce qui gêne les promoteurs actifs de ce système, oligarchie discrète et puissante, c’est que Servier, dans son domaine, fasse mauvais genre. Car il est LE genre.

Nous pouvons remercier Papy. Il a rendu visible le conflit d’intérêt entre la santé publique et le rendement du capital. Il a mis en lumière le pouvoir exorbitant des actionnaires sur la société. Et ce qui vaut pour la santé, vaut pour les délocalisations, la crise bancaire...

Il faut couper tous les tuyaux, petits et grands, qui existent entre l’intérêt général et les intérêts privés, rendre le système de pharmacovigilance totalement indépendant des laboratoires et de leurs "experts", le faire financer à 100 % par l’État, via l’impôt sur les sociétés. Allons-nous continuer de laisser la santé et la politique du médicament dans les mains des actionnaires ? Une piste d’action existe : la socialisation de grands groupes pharmaceutiques. L’emprunter c’est parler, sans dogme et sans tabou, de propriété publique, de responsabilité sociale et de gestion démocratique. Un front de gauche pour une alternative sociale et écologique ne devrait-il pas y travailler ?