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Que disent les enquêtes sur les Gilets Jaunes ?

Henri Mermé
Henri Mermé

La principale enquête regroupant 70 chercheur-e-s. sous forme de questionnaires et entretiens en tête-à-tête sur les ronds-points et les manifestations a été faite à l’initiative de chercheur-e-s du Centre Émile Durkheim de Bordeaux. Une première communication a été faite en décembre 2018 sur un échantillon de 166 questionnaires et une autre portant sur environ 700 questionnaires dans les villes suivantes (Bordeaux, Caen, Rennes, Grenoble, Montpellier, Marseille, Paris) et leurs régions est actuellement en cours. Les principaux résultats encore partiels sont les suivants :

Le profil des manifestant-e-s montre une assez grande mixité avec une proportion de 57 % d’hommes contre 43 % de femmes, certes sans réelle égalité mais supérieure par exemple à ce qui avait été constaté lors de Nuits Debout où la proportion était de 2/3 hommes, 1/3 femmes. Lors des manifestations il y a une plus grande visibilité des femmes avec en particulier des marches de femmes mais aussi une grande hétérogénéité des revendications certaines étant très traditionnelles (maternité, enfants, familles) et d’autres relevant de la tradition féministe.

La moyenne d’âge de 47 ans est légèrement supérieure à celle de la population française 41 ans.

Répartition par catégories socio-professionnelles : agriculteurs 1 %, artisans-commerçants-chefs d’entreprises 9 %, cadres 8 %, catégories intermédiaires 8 %, employés 20 %, ouvriers 16 %, inactifs dont retraités et chômeurs 33 %

Revenu médian 1800 euros par mois soit un tiers de moins que le revenu médian français

Niveau de formation : aucun diplôme 8 %, CEP-Brevet 6 %, CAP/BEP 28 %, Bac 20 %, Bac +2 : 23 %, Bac +4 : 5,14 %

Engagements. 40 % des interrogés déclarent n’avoir jamais fait de manifestations et le rapport à la politique est le suivant : outre 7 % qui refusent de répondre, 33 % se déclarent ni de gauche ni de droite et pour ceux qui répondent 43 % sont plutôt de gauche et 17 % plutôt de droite avec une préférence pour les extrêmes.

40% déclarent n’avoir jamais fait de manifestations

33% se déclarent ni de gauche ni de droite

43% sont plutôt de gauche

17% plutôt de droite avec une préférence pour les extrêmes

7% refusent de répondre

Ce mouvement très hétérogène dans son rapport aux questions sociales et politiques est en évolution ce qui se traduit par des changements dans ses revendications. Au départ lancé sur le prix du carburant il a d’abord débouché sur trois thèmes principaux (pouvoir d’achat, injustices fiscales et critique du gouvernement dont spécialement le Président Macron) puis enfin débouché sur des revendications institutionnelles en particulier le fameux RIC. Des questions comme l’immigration ou l’Europe n’apparaissent pas.

Une autre enquête a été menée par le collectif critique composé de chercheur-e-s et doctorant-e-s de Lille et Sciences Po Paris à partir de facebook et de 80 questionnaires dans la région de l’Oise ; celui-ci apporte des renseignements sur des aspects plus qualitatifs en particulier sur la taille des entreprises où travaillent les Gilets Jaunes et leurs rapports aux patrons. Si la méthode et la taille de l’échantillon induisent un biais il n’en demeure pas moins que les indications sont intéressantes. L’essentiel des Gilets Jaunes interrogés appartient aux milieux populaires hors de la fonction publique (ouvriers et employés) et aussi chômeurs et précaires et ceux qui travaillent sont dans des petites entreprises où le syndicalisme n’existe pas. Pour ce qui est du rapport aux patrons à la question posée : « Avez-vous fait une demande d’augmentation de salaire ? » il est répondu soit la réponse a été négative soit ce n’est même pas la peine de demander. Ces réponses sont des indications fortes pour expliquer que la question salariale ne se pose pas en direction des employeurs comme c’est le cas dans la tradition sociale habituelle mais en direction de l’État qui est directement interpellé.

Au total ces enquêtes montrent l’irruption d’un nouvel acteur. Certes d’origines diverses mais principalement issu des couches parmi les moins visibles de la société, les classes populaires (employés et ouvriers) surtout des petites et moyennes entreprises, à laquelle s’agrègent des fractions de la petite-bourgeoisie et proches (socialement et spatialement) des classes populaires, ainsi que des retraités-e-s issu-e-s des mêmes catégories. Extérieur tant à la représentation politique, souvent rejetée, qu’au mouvement syndical qui par ailleurs a été ces dernières années en échec et depuis longtemps absent de ces secteurs, il unifie salarié-e-s et indépendants en dehors de l’entreprise, lieu habituel des luttes sociales, et se dresse directement contre l’État.

Henri Mermé