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Gilets Jaunes : L’extrême-droite en embuscade ?

Frédéric Bodin
Frédéric Bodin

A moins d’être député-e LREM ou éditorialiste sur BFM, personne ne peut résumer le mouvement des Gilets jaunes à un mouvement d’extrême droite. Pour autant, que des militant-es d’extrême droite y participent, que ce courant politique et ses multiples chapelles aient très vite décidé de le relayer, que des actes abjects aient eu lieu durant certaines initiatives sont des évidences qu’on ne peut et ne doit pas balayer d’un revers de la main en se contentant d’ânonner « qu’aucun mouvement populaire n’est chimiquement pur », avant de passer à autre chose. Cette présence, multiforme, de l’extrême-droite explique, en partie, la méfiance dont ont fait preuve nombre de militant-es et d’organisations de « notre camp » lors de l’émergence de ce mouvement, qui par ailleurs ne reprenait pas les codes et le vocabulaire habituel de nos milieux.

Du confusionnisme, sans doute, mais pas que chez les Gilets jaunes.

D’un mouvement parti sur des revendications concernant des taxes sur l’essence et soutenu dans un premier temps par les petits patrons du transport routier on pouvait légitimement craindre un certain confusionnisme. Cela a évidemment été le cas, et nous avons été nombreux-euses à nous interroger (et à continuer à le faire) par exemple sur le sens réel de ces références incessantes au drapeau tricolore ou à la Marseillaise ou le caractère inter-classiste du mouvement. Nous avons pu nous agacer de voir, dans un premier temps, cette volonté de convaincre les « forces de l’ordre » de rejoindre ce mouvement, avant d’être étonné-es de la violence de certains affrontements avec la police de la part de manifestant-es peu habitué-es à ce genre de pratiques et pas seulement dans les manifestations parisiennes une fois qu’il était clair que « la police n’est pas là pour nous protéger ».

Mais le confusionnisme est aussi venu de là où on ne l’attendait pas forcément. François Ruffin rendant hommage à Etienne Chouard, l’idiot utile du soralisme, et le remettant sur le devant de la scène, c’est affligeant. Mais cela l’était sans doute moins que les propos d’Eric Hazan expliquant que « Les ennemis de mes ennemis ne sont pas vraiment des amis, mais un peu quand même. » On sait ce que à quoi de telles positions peuvent conduire certaines organisations, par exemple au plan international. Mais au-delà de donner de la matière à ceux qui rêvent ou fantasment un front des « anti-système » (et qui jusque là ne se trouvaient pas vraiment dans le camp des révolutionnaires) c’est un coup porté à celles et ceux qui luttent contre la présence et la banalisation de l’extrême droite dans ce mouvement et ses suites.

C’est à travers la vidéo, aux 4,5 millions de vues, de Franck Buhler que le grand public, et le milieu militant, ont découvert les Gilets jaunes. Ce militant de Debout la France, exclu du FN l’an dernier après avoir publié des tweets racistes, ne sera pas considéré longtemps comme un représentant des Gilets jaunes, sauf par quelques médias comme la BBC. Il continue cependant son petit bonhomme de chemin et interviendra en mars dans un colloque de Riposte laïque. Parmi les nombreux « porte-parole », souvent auto-déclarés ou choisis par les chaînes d’information en continu parce que « bons clients », il n’est pas le seul à avoir des idées politiques extrêmement droites : Benjamin Couchy, l’un des plus médiatisés, est un ancien du « syndicat » étudiant UNI, et resté proche du groupuscule d’extrême droite UCODEL. A Limoges, les médias choisissent comme figure du mouvement Christophe Lechevallier, militant du FN. En novembre, l’exercice imposé de tout-e journaliste était d’examiner et de publier les comptes Facebook des autres « porte-parole » : cela révélera des fréquentations pour le moins douteuses, de sites complotistes au soutien aux « policiers en colère ». Avant de faire le ménage sur ses comptes, Eric Drouet, qui reste le plus médiatisé, avait publié des messages très problématiques. Tant mieux s’il a changé, on y croirait d’autant plus s’il rompait tout lien avec le journaliste, ex-soralien mais toujours d’extrême droite, Vincent Lapierre, adulé par certains Gilets jaunes.

Cette présence, multiforme, de l’extrême-droite explique, en partie, la méfiance dont ont fait preuve nombre de militant-es et d’organisations de « notre camp »

Dans les semaines qui précédent les manifestations du 17 novembre, alors que le mouvement social peine toujours à savoir comment se positionner, toutes les composantes de l’extrême droite vont appeler à y participer : de Riposte Laïque au RN, de Philippot à Soral, de l’Action Française à Debout la France, tout le monde veut en être, sentant « qu’il se passe quelque chose ». Et parce qu’il ne perd jamais une occasion de se faire un peu d’argent, l’escroc antisémite Dieudonné en profitera même pour faire fabriquer en urgence et vendre (20 euros !) des gilets jaunes floqués de son ananas.

La journée du 17 novembre confirmera les craintes de celles et ceux qui trouvent que l’extrême droite est quand même bien intégrée dans cette mobilisation, à défaut d’être à la manœuvre : à Bourg en Bresse, un élu local et son compagnon sont victimes d’une agression homophobe ; à Saint Quentin, une femme est contrainte de retirer son voile à un barrage routier ; à Cognac, une femme est victime d’insultes racistes devant ses enfants… et dans la Somme, des migrants cachés dans un camion sont dénoncés à la police par des Gilets jaunes. De nombreuses figures de l’extrême droite, de Gabriac aux cadres du RN, des responsables de Civitas à ceux du Parti de la France, multiplieront les selfies aux ronds points tenus par les Gilets jaunes, montrant qu’ils sont « aux côtés du peuple français ». Lors de la première manifestation parisienne, plusieurs figures de l’extrême droite radicale arriveront très tôt sur les Champs Élysées.

Vous avez dit complotisme ?

De Jacline Mouraud, présentée comme la première représentante officielle des Gilets jaunes et qui colporte les fumeuses théories comme les délires sur la « disparition de la France » suite au « pacte de Marrakech », du retour « les juifs tiennent les banques et les médias » au « tous les commissaires de police sont francs-maçons », en passant par les « questionnements » sur l’attentat de Strasbourg, ces dernières semaines ont été riches en diffusion parfois simplement réactualisées, des thèses complotistes, souvent ridicules, parfois ignobles.

On le sait, le souci principal avec le complotisme, c’est qu’il crée des leurres et des diversions et évite de nommer les choses et le système pour ce qu’il est : le capitalisme. Mais l’autre souci avec le complotisme, c’est qu’il permet aux défenseurs du capitalisme et de L’État de dénigrer et disqualifier facilement toute critique de ce qui est présenté comme la vérité officielle.

Ainsi, dès le début décembre, c’est l’ensemble des Gilets jaunes qui étaient présentées comme des complotistes… ce qui dans la bouche d’un ministre ou d’un éditorialiste est une insulte suprême… quand bien même ce ministre ou ces éditorialistes tentent pendant 48 heures de nous expliquer que les violences sur les Champs Elysées, c’est la faute à Julien Coupat !

Au-delà de cette présence « physique » aux côtés des Gilets jaunes, c’est surtout sur les réseaux sociaux que l’extrême droite a manœuvré pour véhiculer ses idées et faire passer au premier plan ses obsessions et notamment celles autour de « l’invasion migratoire ». Dans les discussions des Gilets jaunes, ces questions ont été présentes, abordées sur des tons très différents selon les endroits, donnant lieu au meilleur comme au pire. Parfois, elles n’étaient pas évacuées, parce que trop clivantes au sein d’un même rond-point. Mais avouons que la situation est bien souvent la même sur nos lieux de travail !

avouons que la situation est bien souvent la même sur nos lieux de travail !

La poursuite du mouvement en janvier va faire un peu changer la stratégie de l’extrême droite radicale : elle tente de se rendre plus visible, et de la façon qu’elle maîtrise le mieux, par la violence. Dans plusieurs manifestations, des militant-es syndicaux ou d’organisation de gauche ou des manifestant-es racisé-es, seront victimes d’agressions, parfois extrêmement violentes. A Paris deux faits extrêmement préoccupants auront lieu en janvier. La présence dans la coordination du S.O. des Gilets jaunes de Victor Lenta, paramilitaire d’extrême-droite. Il est vite repéré et dénoncé, sans que cela ne change rien… jusqu’au 2 février, où il tentera une grossière manipulation, voulant faire croire que des militant-es antifascistes avaient attaqué Jérôme Rodrigues, ce qui sera clairement démenti par l’intéressé lui-même.

Moins grotesque, l’attaque à deux reprises le 25 janvier du cortège du NPA par les Zouaves, groupe affinitaire d’extrême droite, montre une escalade préoccupante. Si depuis le début des manifestations, à Paris comme dans d’autres villes, des heurts avaient pu avoir lieu entre militant-es d’extrême droite et des manifestant-es qui refusaient leur présence, l’attaque d’un cortège constitué, et la revendication de cette agression, montre bien que l’extrême droite n’a pas changé de nature.

Frédéric Bodin est membre du Secrétariat national de l’Union syndical Solidaires. Sur l’extrême droite dans le mouvement des Gilets jaunes, comme sur tout ce qui touche à l’extrême droite en général, de nombreuses informations sont disponibles sur le site de La Horde