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Gratuité vs capitalisme

Paul Ariès, Auteur de Gratuité vs capitalisme (Larousse, 2017)
Paul Ariès, Auteur de Gratuité vs capitalisme (Larousse, 2017)

Le besoin et la rareté

Le besoin, tel qu’il se construit au sein du capitalisme, doit être mis en relation avec la nécessité de maintenir une situation de rareté, qui n’est plus (au sein des nations opulentes) une conséquence du manque, mais de la manipulation des névroses. Nos sociétés souffrent ainsi de plus en plus du « manque du manque », pour reprendre la formule du philosophe Günther Anders. La rareté est la conséquence d’un mode de vie centré sur la consommation, consumation de soi, sur l’obsolescence programmée, le gaspillage, la gadgétisation des produits, etc. J’avais montré, dans « Putain de ta marque ! » que le capitalisme est une religion du salut par l’argent.

La gratuité n’annonce pas une société de la rareté, mais de l’abondance

Le besoin et le Désir

Le passage du « À chacun selon ses moyens » au « À chacun selon ses besoins » serait une sacrée révolution que ni le capitalisme ni le socialisme stalinien n’ont pu commencer à réaliser. Mais la société de la gratuité vise plus haut et plus loin, en rompant non seulement avec la tyrannie des moyens (stade du capitalisme), mais avec celle des besoins (stade de l’économisme). Elle doit donc dépasser les deux conceptions jumelles du besoin : celle, consumériste, qui conduit à la dévoration du monde et de soi, et celle, ascétique, qui conduit à l’austérité et au renoncement à la vie. La société de la gratuité dépasse cette fausse alternative en mettant le Désir (avec majuscule pour le distinguer des envies) à la place du besoin. Ce dialogue entre le Désir et le besoin ouvre des perspectives grandioses pour les amoureux de la gratuité. Guy Debord écrivait : « La vie quotidienne est la mesure de tout : de l’accomplissement ou plutôt du non accomplissement des relations humaines. » Ce refus du sacrifice anima Henri Lefebvre pour sa « Critique de la vie quotidienne » ouvrage paru en 1981. Conflit entre les pulsions de vie et de mort comme l’évoquait Freud ? Marx parlait de « besoins radicaux » pour désigner tout ce qui permet le plein épanouissement de la plénitude de l’être. La société de la gratuité vise donc le Désir (le grand désir de vivre) qui ne porte jamais sur la consommation d’objets spécifiques, mais sur un dépassement de soi, sur la relation aux autres/au monde non pas sur la logique de l’avoir, mais sur celle de l’être. La gratuité change en cela le régime même du besoin, sans qu’il soit nécessaire de distinguer entre faux et vrais besoins, comme le pratiquent généralement les gauches et les milieux écologistes. Tous les besoins sont authentiques, y compris celui de dominer, mais tous n’ont, en revanche, pas vocation à être assouvis. C’est pourquoi la société de la gratuité ne se place pas du point de vue de la satisfaction des besoins, mais de la logique des droits, celle du droit à l’eau, à l’alimentation, au logement, à la santé, au beau, etc. Ce changement de registre rend inutile de s’interroger sur le caractère légitime/illégitime, légal/illégal des besoins individuels. La gratuité n’a pas à s’en mêler – s’emmêler serait juste, car débattre de la véracité du besoin équivaut à parler du sexe des anges ! Une fois ces droits reconnus et garantis, chacun peut bien faire ce qu’il veut avec ses envies et ses propres (ré)pulsions ! La part excédant le bon usage n’est en soi ni illégitime ni illégale. Le droit au mésusage existe, mais il fonctionne dans le cadre de l’économie de la rareté, donc de la répartition des richesses. Les individus resteront libres de leurs choix dans ce domaine dans le respect des possibilités, ils seront même beaucoup plus libres, si l’on considère la situation du plus grand nombre. Les 99 % accéderont davantage au mésusage (à ce qui n’est pas gratuit) et le 1 % apprendra à partager, car certains mésusages deviendront illégaux.

Valeur d’échange et valeur d’usage

La société de la gratuité change le régime du besoin en faisant également primer la valeur d’usage sur la valeur d’échange. La valeur d’échange est le prix que le marché donne à un bien. La valeur d’usage est l’utilité que l’on peut retirer de ce même bien. Ces deux valeurs peuvent être très différentes : ainsi, l’or possède une valeur d’usage presque nulle, mais une valeur d’échange très élevée ; l’eau possède une valeur d’usage considérable, mais une valeur d’échange très faible. La qualité de vie des huit milliards d’humains dépend exclusivement de la valeur d’usage des choses. L’échange marchand est beaucoup moins performant que la gratuité pour répartir ou même créer des valeurs d’usage. Le capitalisme est déjà moins efficace en termes de répartition, car sa survie impose de privilégier la valeur d’échange sur la valeur d’usage, on ne met pas des valeurs d’usage dans son coffre ! La gratuité maximise la valeur d’usage de deux façons. La gratuité est déjà créatrice de valeur, grâce à la différence de valeur d’usage pour celui qui donne et pour celui qui reçoit. Ainsi, la collectivité qui distribue de l’eau ou de l’énergie vitale gratuitement donne beaucoup moins que l’usager ne reçoit. Le bien que j’offre, car je ne l’utilise plus, apporte plus d’utilité. Le livre que je donne, après l’avoir lu, apporte plus de satisfaction. L’eau pour boire prime sur celle de la piscine.

La définition collective des droits

La gratuité change la logique du besoin en faisant primer sa définition collective qui prend alors la forme de droits créances. J’attends beaucoup de ce double passage de l’individuel au collectif et de la logique des besoins à celle des droits, car les expériences établissent que, comme par magie sociale, les collectifs d’usagers s’avèrent beaucoup plus responsables que les consommateurs et font, spontanément, la différence entre une consommation d’eau jugée « normale » et son gaspillage. Cette construction collective du besoin prend donc acte de ce qu’une politique menée au seul niveau individuel du consommateur se trouve nécessairement piégée dans le fonctionnement capitaliste. Marx disait que la première aliénation de l’homme est d’être réduit à ses besoins, mais nous comprenons trop ce jugement comme relatif aux seuls besoins vitaux quasi biologiques alors que c’est la notion même de besoin qui s’avère en cause. Le besoin n’est jamais neutre car, comme le stipulait Hegel, il est issu de la société civile, c’est à dire in fine de l’idéologie des échanges. Réduire l’humain à ses besoins le réduit à correspondre à la société capitaliste, c’est à dire aux nécessités de la production. Construire collectivement les droits constitue un raccourci permettant de passer du règne de la nécessité à celui de la liberté. Un besoin défini collectivement n’est plus vraiment un besoin, mais déjà un droit.

L’échange marchand est beaucoup moins performant que la gratuité pour répartir ou même créer des valeurs d’usage

La gratuité n’est pas une machine à réprimer les besoins, mais à satisfaire des droits ! La solution consiste à identifier les besoins sans passer par les demandes individuelles mais sans sombrer non plus dans une dérive autocratique et/ou technocratique toujours menaçante. La confiscation de la définition des besoins par les élites court-circuite la demande individuelle et conduit à la tyrannie, celle de toutes les Églises qui savent, mieux que nous, où se trouve notre bonheur, par « Églises » j’entends, aussi bien, les religions établies, les « durs à jouir » de la décroissance austéritaire, que les staliniens zélés, car tous sacrifient sans vergogne le Désir de vie. Le chemin qui passe entre ces deux précipices existe. La planète compte assez de ressources pour répondre au Désir de chacun, mais pas assez pour satisfaire des besoins toujours illimités. Le manque, dont souffrent mondialement des milliards d’humains ne s’explique pas par la rareté mais par des choix de société. Que produit on ? Comment ? Pour quels usages ? Il existe assez de ressources sur Terre pour nourrir, soigner, éduquer, transporter huit milliards d’humains. L’eau est rare, uniquement si l’humanité la gaspille ; l’alimentation est rare, uniquement si notre régime alimentaire est irresponsable, etc. La rareté est la conséquence du mésusage, ce qui signifie que l’abondance sera aussi celle du bon usage. La gratuité n’annonce pas une société de la rareté, mais de l’abondance. Faire de la politique du point de vue de l’émancipation ne consiste pas à apporter de nouvelles réponses aux questions dominantes. La société de la gratuité imposera son propre agenda, son propre vocabulaire, ses propres priorités, donc son propre questionnement. C’est pourquoi ce qui est premier reste la construction du questionnement lui même que ce soit sur le plan économique, social, écologique, politique, etc… J’assume le fait que cette construction soit déjà toujours collective au niveau de l’usage, puisqu’elle ne part pas de l’individu abstrait, mais de la pluralité des groupes qui le composent… Elle refuse de les séparer de leurs conditions concrètes d’existence, car elle sait que cette séparation est une aberration anthropologique, mais qu’elle profite à l’infime minorité de l’humanité dont l’habitus est socialement construit pour de telles opérations.