Retrouvez Cerises en ligne sur www.cerisesenligne.fr

Une coalition pour faire grandir l’esprit de résistance et d’alternative

Face à un pouvoir déterminé à saboter un modèle social déjà affaibli, en plus du soutien aux luttes, une coalition des forces politiques et sociales permettrait de faire grandir les résistances et de faire partager le besoin d’alternative.

Gouverner contre la société

S’agissant de la démocratie et du respect des droits humains, les partisans de l’émancipation ne doivent-ils pas anticiper une dégradation profonde, qu’ils ne souhaitent pas mais dont ils ne peuvent plus ignorer la possibilité ? Poser la question, c’est déjà y répondre.

Bien sûr, nous savons depuis longtemps que le système représentatif est à bout de souffle. Et nous savons aussi que les gouvernants n’hésitent pas, comme après la victoire du non au référendum du 29 mai 2005, à trahir le vote du peuple, dont ils sont censés être les représentants. Cependant, jusqu’à présent, le système préservait les corps intermédiaires, laissaient malgré tout aux élus locaux quelques marges d’action et, au sommet de l’État, s’exprimait régulièrement la volonté (hypocrite) de gouverner pour toutes et tous.

Nous n’en sommes plus là : le mépris pour les syndicats, pour les fonctionnaires (soit un quart des salariés du pays), pour les désavantagés, pour les banlieues, pour les élus locaux, pour les médias alternatifs, pour les associations, est devenu un marqueur du pouvoir. Et il s’ajoute à des politiques de plus en plus répressives (loi antiterroriste aboutissant à des discriminations, loi contre les migrants). Au total, l’extrême-droite peut se frotter les mains : le pouvoir tend de plus en plus à gouverner non pas sans la société, mais contre elle. Une nouvelle question est devant nous : comment adapter notre action face à ces choix désastreux ?

G.A.

En quelques mois, le climat politique a changé. Mesurons-le bien : le social est revenu sur le devant la scène, et pas seulement pour un instant. Et il s’est imposé à travers la mobilisation depuis plusieurs mois des cheminots, des étudiants, à travers aussi un certain nombre de grèves et d’actes de résistance dans une grande variété d’entreprises publiques et privées, mais aussi au sein de la société civile sur des sujets très variés.

Le Président directeur général de la France et son premier collaborateur n’en sont pas à fuir à Baden Baden - comme De Gaulle le 29 mai 1968. Cependant, leurs provocations envers les manifestants et leur fuite en avant sécuritaire, grâce au sinistre Colomb, relèvent d’une hargne défensive. Il y a de la fébrilité au sommet de l’État et cela peut d’ailleurs inquiéter pour la suite. Disons qu’ils ne peuvent pas perdre dans les conflits en cours, sauf à dénaturer le quinquennat Macron, et donc à perdre la face. Ce qui a une conséquence : il y a des chances pour que, dans la durée, le pouvoir se durcisse encore, et cela pose un sacré problème quant à la préservation de la démocratie et des droits humains. Nous en sommes tout de même déjà au point où les forces de répression peuvent ouvertement multiplier les cassages de gueule d’étudiants ou de manifestants, comme chacun le constate sur les réseaux sociaux. Or, le pouvoir ne peut pas ignorer les effets délétères de sa posture et de ces violences gratuites. Il joue donc la fuite en avant liberticide.

Côté positif, il y a de la politisation, de la circulation d’idées, des graines qui sont semées pour l’avenir. Et un premier, et timide, dépassement de la césure mortifère entre social et politique.

Cependant, côté positif, dans une telle période, il y a de la politisation, de la circulation d’idées, des graines qui sont semées pour l’avenir. C’est vrai parmi les participants aux mouvements eux-mêmes, et à ce titre le mouvement étudiant rompt avec des années de mobilisations mornes dans les facs. Mais c’est vrai aussi parmi de nombreux citoyens : les enquêtes d’opinion montre que le socle de soutien aux luttes oscille, selon les cas, entre 40 et 60 % de sympathie ou de soutien… alors même que l’immense majorité du Landerneau politique est favorable à la politique de Macron et que les grands médias font feu de tous bois pour dénigrer les mobilisations.

Une coalition pour mener, ensemble, des campagnes ?

Et puis il y a maintenant un début de quelque chose entre les forces politiques de la gauche d’alternative, certaines organisations syndicales et de nombreuses associations. Ce quelque chose d’inédit a pris la forme, pour le moment, d’une manifestation décidée et portée en commun. Certes, elle n’a pas renversé la table, et, comme l’a reconnu François Ruffin, la marée n’a pas été une « marée d’équinoxe ». Mais elle ébauche un premier, et timide, dépassement véritable, à cette échelle là du moins, de la césure mortifère entre social et politique.

Et maintenant ? Une coalition des forces politiques, syndicales et associatives ne pourrait-elle pas organiser une campagne - fédérative, ouverte, inclusive – sur quelques questions clefs ?

Bien sûr, le mieux serait que la mobilisation se transforme dans le sens d’une interruption de la normalité institutionnelle, sous la forme d’une grève générale par exemple. Disons cependant que cela ne se décrète pas, qu’il n’existe pas pour cela de baguette magique, même si on peut s’exprimer pour le dire : oui, les mobilisations classiques ne suffiront pas pour obtenir des effets significatifs. Cependant, plutôt que s’arrêter à ce constat somme toute peu mobilisateur, il serait utile que les manifestants et les organisations se disent qu’il va falloir agir ensemble dans la durée.

De fait, un immense travail d’éducation populaire est toujours nécessaire, en continu, pour casser les représentations communes des services publics, en promouvoir les valeurs, pour rompre avec les politiques d’austérité et pour mettre en débat des propositions alternatives. Ne serait-il pas jouable de mener ensemble des campagnes d’idées - ne parlons pas ici de campagnes électorales, ce serait le meilleur chemin pour tout mettre immédiatement par terre ? Imaginons donc que ces énergies militantes habituellement séparées, chacune dans leurs sillons, décident de prendre l’offensive idéologique sur quelques questions clefs... Ce serait inédit, sauf à se référer par exemple à l’appropriation citoyenne de la question européenne qui fit la puissance du non de gauche au projet de Traité constitutionnel européen de 2005. Ce serait l’occasion de développer des relations de confiance qui font largement défaut aujourd’hui, alors que les adversaires de l’émancipation, eux, sont au taquet. L’intérêt d’une telle proposition est que, dans une campagne bien conçue - fédérative, ouverte, inclusive -, chacun peut rester lui-même et, parallèlement à la mise en valeur d’un font commun, faire partager son approche, au niveau local aussi bien qu’au niveau national. Imaginons aussi que cette affaire converge avec des mobilisations dans d’autres pays de l’Union européenne, voire au-delà !