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À la réforme !

Il y a quelques semaines à peine, il était difficile, voire impossible d'échapper, dans une discussion politique, à quelques mots magiques : "2017", "présidentielles", "candidatures", "primaires", "Mélenchon". Et chacun y insistait : les élections sont dans 14 mois. Ça passe vite 14 mois ! C'est demain !

Et puis voilà que le temps se dilate : les élections, ce n'est plus demain. L'émergence d'un vaste mouvement social et politique, de rejet de la casse du Code du travail, mais, au delà du rejet, de la société qui va avec cette casse, change soudain la donne. Nul ne saurait dire aujourd'hui ce que sera la conjoncture politique au printemps 2017. C'est après. Après ce qui se passe. En ce moment même.

On est parfois soumis à ce paradoxe : pour qui voit la politique comme travail d'émancipation, les périodes électorales sont les moins bonnes pour en faire. Et le calendrier républicain est ainsi fait que presque chaque année, des élections, en veux-tu en voilà : comme si tout était fait pour rendre la politique impossible - ou, ce qui revient au même, pour l'assimiler à de vastes et permanentes campagnes électorales. Quant à la prise en charge par les salariés, les jeunes, les chômeurs et quelques autres, par les citoyens de leurs propres affaires, on verra plus tard. Mais plus tard, c'est aujourd'hui : on voit. On se met en grève, on pétitionne, on manifeste, on se réunit en assemblées générales, on débat, on discute, on analyse, on refuse, on propose, on affirme, on lutte |: on exprime la puissance du peuple, on affirme la démocratie.

La politique d'émancipation consiste toujours en un refus. Elle dit "non". Et en creux, elle énonce des aspirations.

La jeunesse refuse ce qui semble être un projet de loi - mais qui est en fait un projet de société. Et contester un projet de société, c'est toujours déjà manifester des aspirations positives. La politique d'émancipation consiste toujours en un refus. Elle dit "non". Et en creux, elle énonce des aspirations.

Le mot "réforme" a pris depuis quelque temps un sens contraire à son sens usuel il y a une trentaine d'années. Son sens nouveau, en fait, est très ancien. Réformer quelque chose, en français classique, c'était lui redonner sa forme originaire : réformer le droit du travail serait ainsi le ramener à l'époque qui précédait le Code du travail, la longue conquête de droits de résistance et de protection pour les salariés. À moins qu'on évoque un autre sens de ce mot, comme quand on dit "mettre à la réforme" pour dire "mettre à la casse". Dans les deux cas, c'est d'un modèle de société qu'il s'agit. Il fut aussi un temps, pas si lointain, où ce mot, "réforme", recelait une ambivalence : c'était une chose positive, une avancée, une amélioration des choses ; mais c'était aussi le projet des "réformistes", de ceux qui s'imaginaient que la société pourrait changer à coups de réformettes, sans projet d'ensemble de renversement des pouvoirs – politiques, économiques et idéologiques – établis. La réforme s'opposait là à la révolution.

Ainsi donc, il y a quelque chose de proprement révolutionnaire dans le refus formel de la "réforme" proposée. Il ne s'agit ni d'accepter un retour à la case départ pour le monde du travail, ni d'accepter que l'on puisse améliorer à la marge l'ordre existant ; il s'agit bien au contraire d'affirmer l'ambition d'une vie tout autre, qui ne ressemble ni à celle du passé, ni à celle du présent. Que des conditions nombreuses soient nécessaires à l'émergence de cette vie, c'est ce dont la conscience ne peut que croître, dès lors qu'en ne se résignant pas, la jeunesse, les salariés, le monde du travail et de sa précarité décident de ne pas s'en remettre au calendrier institutionnel des dominants pour la construire.