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Détour par la Chine

Notre dernière chronique portait sur les fondements théoriques possibles d’un "marxisme écologiste"…1 Aujourd’hui, sur la lancée des vacances d’été, nous voudrions nous livrer à un détour (de quelques dix mille kilomètres…), détour qui nous ramènera à notre sujet.

Nous venons en effet de passer quinze jours en Chine à l’occasion d’un festival de poésie et de rencontres avec des poètes chinois, à Pékin, Chengdu (dans le Sichuan) et à Xining, dans la province de Qinghai (au nord-ouest du pays, entre Tibet et Mongolie).

Il y a tout juste dix ans, nous avions déjà fait un grand voyage, hors de tout séjour touristique organisé et en dehors de tout cadre officiel.

Dix ans après, nous avons pu constater d’impressionnantes transformations. La modernisation du pays, déjà très engagée, s’est poursuivie à un rythme soutenu et les effets en sont visibles.

Les Chinois d’aujourd’hui, pour la majorité d’entre eux, n’ont pas grand chose à nous envier en matière de société de consommation. Ils sont, comme un peu partout dans le monde développé, hyper-connectés. On les voit circuler partout, dans les rues, le métro, les bus, avec à la main leur iPhone 6…

Les villes ont changé d’aspect. Elles sont hérissées de grues. Des immeubles poussent dans tous les coins. Cette frénésie de construction est sans doute liée à la "bulle immobilière" dont on nous dit qu’elle vient d’exploser, mais aussi à une volonté délibérée. Les Chinois qui étaient confrontés à un sérieux problème de logements sont peut-être en passe de le résoudre. De ce que nous avons vu, l’essentiel des tours qui se construisent sont destinées à l’habitation.

La vie quotidienne s’est profondément modifiée. Non seulement les magasins débordent de marchandises (ce qui était déjà vrai il y a dix ans et le contraste avec le socialisme des "pays de l’Est" était déjà impressionnant) mais celles-ci ont sérieusement monté en gamme. La Chine, qui nous est souvent présentée comme l’atelier du monde, est aussi un pays qui consomme. Le luxe et les produits de qualité sont largement présents dans les vitrines des rues piétonnes. Les prix ont beaucoup augmenté ; mais les salaires aussi. Le pouvoir d’achat des Chinois a nettement progressé. Les exportations, qui avaient été un moteur essentiel de la croissance chinoise (atteignant jusqu’à 35 % du PIB en 2005), ont ralenti, à partir de 2008, suite à la crise financière à l’ouest.2

Et le marché intérieur a, en grande partie, pris le relais. Ce qui est pour une part l’effet d’une décision politique : tout en insérant l’économie chinoise dans l’économie mondiale, auto-centrer son développement.

Les dirigeants chinois s’étaient fixés l’objectif d’atteindre en 2021 le niveau d’une économie « modérément prospère »… Il semble (si les soubresauts de leur capitalisme et du capitalisme mondial ne remettent pas en cause cette prévision) qu’ils soient près d’y parvenir.

En 1978, 82,1 % des Chinois vivaient à la campagne. Aujourd’hui, près de 50 % de la population vit en ville. Et dans les villes, les mendiants (dont le nombre nous avait frappé il y a dix ans) sont maintenant nettement moins nombreux qu’ici.

« ... ces villes sont propres, plus propres que bien des nôtres, grâce à une armée d’agents, hommes et femmes, chargés de l’entretien. »
« ... ces villes sont propres, plus propres que bien des nôtres, grâce à une armée d’agents, hommes et femmes, chargés de l’entretien. »

De plus, ces villes sont propres, plus propres que bien des nôtres, grâce à une armée d’agents, hommes et femmes, chargés de l’entretien. Autre exemple : la sécurité. À chaque station de métro, dans Pékin, des agents, aidés de portails électroniques, contrôlent les voyageurs. On peut discuter cette politique sécuritaire, mais le fait est que les services publics "de proximité" fonctionnent et fournissent de nombreux emplois.

Ces progrès matériels qui sont en train d’arracher le pays au sous-développement s’accompagnent bien sûr de nombreux problèmes. On parle fréquemment ici de la pollution… Elle est manifeste. Notamment à Pékin. Sur six jours passés à Pékin, nous avons vu le ciel une fois. Le reste du temps, la ville était entourée d’une sorte de brume de chaleur… qui n’est pas que de chaleur. Plusieurs facteurs y contribuent : il y a la circulation automobile et les embouteillages (de ce point de vue aussi, les Chinois n’ont plus rien à nous envier…) et aussi, semble-t-il, les fumées des usines du plateau du Hebei qui viennent jusque-là.

« ... les Chinois ont plus qu’une longueur d’avance sur nous concernant le recours aux panneaux solaires. On en voit partout (...) jusque sur le plateau tibétain, à l’entrée des yourtes des éleveurs  de yacks...»
« ... les Chinois ont plus qu’une longueur d’avance sur nous concernant le recours aux panneaux solaires. On en voit partout (...) jusque sur le plateau tibétain, à l’entrée des yourtes des éleveurs de yacks...»

Mais nous avons pu constater aussi que la Chine est très engagée dans la lutte pour la préservation de la qualité de l’environnement. Ce que les dirigeants chinois appellent « le progrès écologique », fait partie des cinq buts fondamentaux pour « faire triompher la cause du socialisme chinois » définis lors du 18e Congrès, aux côtés des « progrès économique, politique, culturel et social ». D’après Xi Jingping, l’objectif est « d’assurer un équilibre entre le développement économique et la protection de l’environnement (…) et de promouvoir un développement vert, circulaire, à bas carbone ». L’économie dite « circulaire »  vise à « réduire le gaspillage et la consommation des ressources, réutiliser les ressources, recycler les déchets dans le processus de production, de distribution et de consommation ». Le but étant de léguer aux générations futures « un ciel bleu, des champs verts et des eaux limpides »3. Voilà pour le discours, pas toujours dénué de langue de bois, mais souvent très imagé (à la manière chinoise).

Mais nous avons pu vérifier que les Chinois ne se contentent pas de discours. Ils font preuve à leur habitude de pragmatisme et d’une forte capacité de mobilisation. Trois exemples.
Premièrement, à Pékin, les voitures sortent un jour sur deux, en fonction de leur numéro de plaque. Ce qui n’est sans doute pas sans effets…
Deuxièmement, le pays se hérisse de tours… mais aussi d’arbres. On plante des arbres partout. C’est un programme de reforestation engagé depuis trente ans, qui fait appel à l’effort public mais aussi au volontariat.
Et, troisième exemple tout à fait spectaculaire : les Chinois ont plus qu’une longueur d’avance sur nous concernant le recours aux panneaux solaires. On en voit partout, en ville, sur les immeubles, les hôtels, les centres commerciaux… dans les villages sur les toits de toutes les maisons… et jusque sur le plateau tibétain, à l’entrée des yourtes des éleveurs de yacks qui se déplacent à cheval… et en quads !

Peut-on alors parler d’éco-socialisme ?... Cela pose la question de savoir si on peut parler de socialisme. D’après les communistes chinois, ils sont toujours engagés dans la construction de la phase primaire du socialisme, qui doit prendre une centaine d’années.

Ce socialisme est défini comme un « socialisme de marché » où le marché a remplacé la planification comme moyen principal d’allocation des ressources. L’ancien secteur d’État administré a largement cédé la place à un secteur public plus concurrentiel (qui représente environ 30 % de la propriété des entreprises). Complété par un secteur privé (qui fait environ 50 % de l’économie) et un fort secteur coopératif et semi public avec des statuts divers, des entreprises où les salariés sont actionnaires, des entreprises liées aux collectivités locales ou à divers organismes et instituts… Le plan continuant à jouer pour assurer certains équilibres macro-économiques, sociaux et écologiques.

Ce caractère mixte correspond à l’idée que le socialisme, plutôt qu’un mode de production figé (comme on l’a pensé dans la tradition soviétique), est une période de transition entre propriété privée et propriété sociale. Et ce socialisme de marché (que certains assimilent à une NEP qui s’inscrirait dans la longue durée) semble démontrer son efficacité.

Reste une question majeure : la démocratie. Question majeure, car si le socialisme est ce qui doit mettre fin à l’aliénation du travail, à la séparation et l’opposition entre les salariés et les moyens de production, cela passe par la démocratie économique, sociale et politique… La Chine d’aujourd’hui présente plutôt le visage d’un capitalisme d’État tout à fait dirigiste, qui entend agir au nom du peuple travailleur… Mais il faudrait regarder de plus près certaines expériences en cours, concernant par exemple l’équilibre des pouvoirs entre gestionnaires et propriétaires, ou des formes de négociation pour surmonter « les contradictions au sein du peuple »…

Confucius disait que diriger un grand pays est aussi délicat que faire frire des petits poissons… Tenter de le comprendre, de même.

1. Cerises n° 261, 3/7/2015 : www.cerisesenligne.fr/article/?id=4983. NDLR.

2. Voir l’ouvrage collectif : La Chine et le monde, le Temps des Cerises, 2013.

3. Xi Pingning, The Governance of China, Foreign language press, Beijing 2014.