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Quelle stratégie politique face aux mutations du racisme ?

Initié en décembre 2014, avant donc les actes criminels des 7 et 9 janvier, ce dossier n’en a depuis que davantage gagné en nécessité. À partir de leurs engagements professionnels, de leurs expériences et vécus militants, les auteurs - Eric Fassin, Nadia Louachi, Saïd Bouamama et Farid Benaï et Serge Guichard - abordent les enjeux actuels de la lutte contre le racisme et les impasses des approches classiques de la gauche, proposent des pistes pour en finir avec les approches et les pratiques qui, en définitive, servent les adversaires de l’émancipation.

Éric Fassin évoque ici les évolutions du racisme au cours du temps, Nadia Louachi celle de la politique de la ville et du logement, au coeur de la "relégation" sociale et politique des "indésirables". Saïd Bouamana et Farid Bennaï, qui a recueilli les contributions de ce dossier, s'attachent aux enjeux de stratégies pour une parole et une action politiques sur ces questions.
 Serge Guichard le fait aussi, à travers son regard sur ce "jour d’hier", le jour de la manifestation du 10 janvier.

Ces sujets mériteront bien des confrontations de points de vue et des cheminements pour produire des effets d’émancipation.

Les trois âges de l’antiracisme1

On voudrait croire que le racisme appartient au passé ; pourtant, il reste bien présent. Quand on pense s’en débarrasser, il revient toujours. Mais cet éternel retour est trompeur : l’histoire qui se répète n’est jamais la même. À chaque époque, le racisme montre un visage renouvelé. L’antiracisme doit donc s’adapter à ces mutations historiques.

Après le nazisme, on espérait abolir le racisme en bannissant le mot "race". Pourtant, ce qu’on avait chassé par la porte biologique est bientôt revenu par la fenêtre de la culture. Après la Nouvelle Droite des années 1970, le Front national a montré qu’il n’était pas besoin de parler de race pour être raciste : il suffisait de renvoyer les immigrés dans l’altérité culturelle.

Au cours des années 1980, l’antiracisme en a tiré la leçon : loin de célébrer la différence culturelle, on a exalté l’universalisme républicain, réputé aveugle aux différences - au risque d’oublier les critiques du marxisme contre une citoyenneté abstraite : les libertés formelles cachent mal les inégalités réelles entre les classes. Ainsi, en 1989, au moment de momifier la Révolution française pour renoncer à sortir du capitalisme, la République récusait tout multiculturalisme.

On allait vite découvrir qu’il y a loin des principes à la réalité. L’égalité proclamée est démentie par l’expérience d’étrangers, mais aussi de Français qu’on s’obstine à dire "issus de l’immigration" : c’est remplacer le contrat dreyfusard par la racine en opposant aux citoyens "de souche" ceux qu’on assigne à une "origine étrangère". En tolérant que les discriminations au quotidien distinguent entre les Français en raison de leur origine, la République se révèle aveugle à la race, mais aussi au racisme.

Si le premier âge de l’antiracisme s’était défini contre les idéologies racistes, son deuxième âge allait donc mettre l’accent, à partir des années 1990, sur la lutte contre les discriminations. Alors que le discours républicain renvoie les différences au communautarisme, l’antiracisme a porté au jour, au-delà des intentions racistes, des discriminations raciales systémiques : celles-ci assignent structurellement les populations racisées à une identité supposée différente tout en leur reprochant la ghettoïsation qu’elles subissent. Désormais, la critique portait moins sur l’idéologie affichée que sur le décalage hypocrite entre valeurs et pratiques.

Or, dans les années 2000, avec Nicolas Sarkozy, le racisme politique ne se cache plus. En 2007, le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale annonçait ainsi la politique de stigmatisation lancée contre les immigrés et leurs descendants, puis contre les Musulmans. C’était revendiquer une suspicion a priori contre ceux (et celles, avec le voile islamique) à qui l’on demande éternellement de s’intégrer.

Certes, après le discours de Grenoble de 2010, et les Rroms pourchassés de squats en bidonvilles, on croyait avoir affaire à une dérive droitière. Mais le changement de président n’a rien changé : sous François Hollande, on renvoie pareillement ces populations européennes à leur "vocation", soit à une culture irréductiblement étrangère, forcément "en confrontation" avec la nôtre. Ce qu’il faut bien appeler une "politique de la race" invoque une altérité radicale dont elle s’autorise en retour pour traiter les Rroms comme s’ils étaient radicalement autres.

« ... pourquoi s’acharner à produire une différence prétendument culturelle qui attise le racisme et les discriminations ? C’est l’envers des politiques économiques (…) : les boucs-émissaires servent à en distraire et à diviser les classes populaires. »

Mais pourquoi s’acharner à produire une différence prétendument culturelle qui attise le racisme et les discriminations ? C’est l’envers des politiques économiques menées par les majorités successives : les boucs-émissaires servent à en distraire et à diviser les classes populaires en faisant miroiter la valeur (illusoire) de la "blanchité" contre des "vauriens" racisés. Ces politiques néolibérales de racialisation légitiment les idéologies de partis racistes et les pratiques sociales discriminatoires : le troisième âge de l’antiracisme ne saurait donc faire l’économie de ce combat nouveau.

* Éric Fassin

Politique de la ville et racialisation2

À la fin des année 50, pour répondre à la crise du logement des ouvriers, des habitants des bidonvilles, de l’habitat insalubre, des rapatriés d’Algérie et de la main-d’œuvre immigrée des grandes industries, l’État colonial et les pouvoirs publics construisent de "grands ensembles" d’habitat social.

Alors que les premiers résidents quittent ces quartiers pour accéder à la propriété, d’autres sont frappés de plein fouet par les chocs pétroliers successifs et son lot de traitements inégalitaires : chômage, discrimination à l’emploi, stigmatisation des cultes, accès au rabais à  l’éducation, la santé, la formation, la culture, double peine, contrôle au faciès, violence policière, sécuritaire, etc.

Dès 1973, on parle de « lutter contre la ségrégation sociale » en mettant fin à la construction de logements de plus de 500 unités. Cette ségrégation entre population pauvre immigrée post-coloniale et population riche des centres villes marque une ségrégation éducative et raciale.

Le rapport Pierrefitte Réponse à la violence trace la première étape des lois sécuritaires, tout comme le programme Habitat et vie sociale marque le premier plan banlieue.  

Les dispositifs et les gouvernements se succèdent, avec leur lot de recettes miracles et de sigles : politique de la ville, rénovation urbaine, cohésion sociale, Plan Borloo, loi pour l’égalité des chances, plan espoir banlieue, DSQ, CNPD, ZUS, ZRU, ZF, ANRU, CUCS, ANRU 2.

Les habitants des quartiers dits "sensibles" deviennent  une population à problèmes3, responsables de tous les maux de la société, justifiant de la part des pouvoirs publics une gestion d’exception sous l’angle de "l’urgence" dont la prise en charge, confiée à la police et à la Justice, assigne à une place d’ennemi intérieur. L’aspect punitif  est abordé de façon collective (couvre feu, ratonnade). Cette gestion coloniale des quartiers institutionnalise la substitution au racisme biologique d’un racisme culturel où chacun reste à sa place.

Les révoltes urbaines rythment son édification. Liée intimement au développement des politiques sécuritaires, la politique de la ville fait naître sur le terrain  des pratiques racialisantes des forces de l’ordre : avis de recherche avec caractéristique "R.N." - "race noire"- pourtant interdit, "sans-papiers" soupçonnés d’action illégale et traqués sur la base de contrôle au faciès, interpellés, tout comme les habitants des cités, en fonction de la couleur de peau et/ou de leur on apparence vestimentaire, mais aussi des violences policières, du racisme, des discriminations, de l’islamophobie, de la Rromophobie.

Les discours politico-médiatiques - Discours de Dakar, par exemple -, forgent une image racialisée des habitants : fille/femme voilée "soumise", "victime" portant atteinte à la laïcité et à l’identité nationale ; jeune de banlieue "casseur", "dealer", "racaille", puis "musulman", "intégriste", "djihadiste" qui "s’atomise" dans l’image de "l’Arabe", du "Noir", du "sans-papiers", "Gitan", et "Rrom", le tout peaufiné à coup de slogans assassins sur : "les sauvageons", "les barbares des cités", "le karcher", "l’irresponsabilité parentale", "les zones de non-droit" .

La mise en place de l’Agence nationale de rénovation urbaine marque un tournant que la création du ministère de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale  institutionnalise et normalise dans l’injonction de "civiliser" les "barbares" mis en opposition constante aux lois "républicaines" et à "l’identité nationale ". 

« Dans sa volonté de marginaliser et d’exclure des "populations à problèmes", la politique de la ville initie (...) des logiques dépassées selon laquelle le "bâti" va résoudre et gérer comme par miracle, les questions sociales, économiques et politiques. »

Dans sa volonté de marginaliser et d’exclure des "populations à problèmes", la politique de la ville initie - comme par le passé - des logiques dépassées selon laquelle le "bâti" - construction / destruction d’immeubles - va résoudre et gérer comme par miracle, les questions sociales, économiques et politiques qu’elle efface.

Aujourd’hui, l’ambition est d’y faire résider les classes moyennes et supérieures, dont le développement de l’offre culturelle, par les collectivités territoriales, se conçoit comme "fer de lance" de cette politique. Quant à la vidéosurveillance, elle est censée les rassurer.

La notion de "mixité sociale" marginalise, exclut, expulse, bannit les "indésirables" dans de nouvelle zone de relégation sociale.

Cet Apartheid urbain ne se cantonne pas uniquement aux problématiques de logement, elle touche, par voie de fait, l'éducation, l'aménagement urbain, les questions de participation et de démocratie locale, et présage la pérennité des mêmes difficultés d’accès aux droits, à la dignité et à l’égalité de traitement des pauvres et des minorités.

Reprenons l’initiative.

* Nadia Louachi

Les nouveaux visages du racisme et les enjeux militants qu’ils posent4

Le racisme est comme tous les rapports sociaux de domination à la fois invariant et en mutation permanente. Invariant dans ses fonctions sociales et dans ses effets sur les racisés, il est en mutation dans les visages qu’il prend, dans les cibles qu’il priorise, dans les arguments qu’il met en avant. Les mutations du racisme visent justement à maintenir son efficacité dans ses fonctions et sur ses cibles. Avec l’islamophobie, la Rromophobie et la négrophobie nous sommes, selon moi, dans l’émergence d’un nouvel "âge du racisme" dont une des caractéristiques importantes est le déploiement d’une "politique de la race", c'est-à-dire d’une racialisation "par en haut" (par les discours et les politiques publiques) de plus en plus assumée.

Cette politique de la race a existé dans le passé mais avait peu à peu reculé au fur et à mesure des luttes sociales pour l’égalité des droits. Hégémonique à l’époque coloniale, la politique de la race a reflué fortement du fait de coups de butoir convergents : du discrédit idéologique lié aux décolonisations, des luttes des racisés pour leurs droits et de la mobilisation du mouvement antiraciste. Son retour rapide aujourd’hui marque le recul du rapport des forces en défaveur des dominés dans notre pays.

La loi sur le foulard de 2004 est à cet égard un événement et une date charnière marquant ce basculement. Pour la première fois depuis longtemps, l’État assume explicitement une politique d’exception en direction d’une population caractérisée par une appartenance religieuse. Après avoir connu le visage du racisme biologique puis du culturalisme, le racisme prend désormais comme un de ses visages une hiérarchisation des hommes et des droits en fonction d’un signe vestimentaire à signification religieuse.

Ce nouveau visage du racisme ne remplace pas les précédents mais se cumule à eux. En témoigne le développement de la Rromophobie et de la négrophobie, dont l’essentiel des arguments est de nature culturaliste. L’une comme l’autre sont encouragées "par en haut" par les plus importants responsables de l’État et relayées par les discours médiatiques. Concernant la négrophobie, rappelons-nous qu’en novembre 2005 (dans la même période historique que la loi sur le foulard), un ministre prétend expliquer les révoltes des quartiers populaires par la polygamie des familles africaines, qu’en juillet 2007 le Président Sarkozy commet son fameux discours de Dakar et que la même année en février, il tient les propos suivants : « Pourquoi a-t-on plus de problèmes avec les enfants originaires d’Afrique qu’avec ceux originaires du Maghreb ? Faut réfléchir à ça ! Pourquoi  ? Eh bien, mon explication, c’est que la famille maghrébine a mieux tenu que la famille africaine. »

Avec la Rromophobie la politique de la race se déploie sans entrave comme en témoignent les propos tristement célèbres de Manuel Valls alors ministre de l’Intérieur. C’est également avec les Rroms que la politique de la race s’est déployée dans des politiques municipales, multipliant ce faisant ses effets destructeurs. Le démantèlement permanent des "camps Rroms" sans aucune proposition de relogement, le refus de ramasser les ordures ou de scolariser les enfants, le choix des réponses répressives face à la "plainte des riverains", les promesses électorales de "fermeté contre les camps de Rroms", etc., font de certaines municipalités, y compris à gauche, des actrices de cette politique de la race.

« Le seuil qualitatif nouveau appelle à une véritable refondation de l’antiracisme mettant la lutte contre les discriminations systémiques au centre de son combat, s’appuyant et s’alliant avec les premiers concernés. »

Ne pas prendre en compte ces mutations des visages du racisme revient pour le mieux à être impuissant face à leurs développements et pour le pire à en devenir les complices involontaires. L’entrée dans le vocabulaire de certaines organisations antiracistes de l’expression "racisme anti-blanc" est un révélateur de ce décalage entre le logiciel antiraciste dominant et les nouveaux visages du racisme. Cette expression confond les réactions individuelles et un processus social et institutionnel, inverse les causes et les conséquences, amalgame des réalités aux fondements et aux fonctions différents, dépolitise la question du racisme en le limitant à un problème de relation sociale. Il en est de même pour la loi sur le foulard qui a bénéficié de l’approbation ou du silence d’une partie du mouvement antiraciste au prétexte de "défense de la laïcité" ou du "droit des femmes".

Le seuil qualitatif nouveau que nous avons appelé "politique de la race" (peu importe le nom) appelle à une véritable refondation de l’antiracisme s’attaquant aux nouvelles formes prises par le racisme, refusant les logiques intégrationnistes, mettant la lutte contre les discriminations systémiques au centre de son combat, s’appuyant et s’alliant avec les premiers concernés, etc. Sans cet antiracisme politique, les marais de l’antiracisme moral continueront à forger notre impuissance.

Il est temps de reprendre l’initiative.

* Saïd Bouamama

Pour ne pas en rester là

L'appel Reprenons l'Initiative part, de mon point de vue de militant antiraciste, membre de l'ASEFRR5, de l'observation et du constat simple que de nombreuses citoyennes et nombreux citoyens s'organisent collectivement pour l'égalité des droits et contre le racisme, de la solidarité avec la résistance des minorités Rroms, "musulmanes", du traitement politique et policier des jeunes et moins jeunes, Noirs et Arabes habitant les quartiers populaires.

Et ce, en opposition à la violence de politiques publiques, de droite comme de "gauche", et des discours qui se livrent, comme à chaque élection, à une surenchère dramatique, ajoutant au racisme biologique le racisme culturel, sur le dos des Rroms, des musulmans, des immigrés, de leurs enfants et de leurs petits enfants, à qui l’on enjoint de "s’intégrer" à une société dont ils sont pourtant déjà partie prenante, et qui les rejette.

L’existence d’une parole publique, politique, médiatique, stigmatisant telle ou telle partie de la population en raison de sa culture, de sa religion, de sa prétendue "non-intégrabilité" est une autorisation, voire un encouragement, au passage à l’acte violent.

La loi sur le foulard, par exemple, a signifié une hausse des violences islamophobes.

De même, les discours de Valls sur la non intégrabilité des Rroms se sont traduits par des agressions concrètes.

Après l’esclavagisme, le colonialisme, le nazisme, l'Apartheid et la Palestine, comment et pourquoi en sommes-nous toujours là, et dans l'incapacité de construire un front de ceux qui devraient être unis pour en finir avec les politiques de racialisation ? Que signifie l'absence des organisations de gauche de transformation qui continuent de parler de lutte contre le racisme de temps à autre sans jamais le nommer ?

Face à ce rouleau compresseur, cette machinerie infernale qu'est cette politique de race et des réalités concrètes humaines qu'elle produit, ces mêmes collectifs militants se retrouvent, le plus souvent, dans l'impasse, l'essoufflement et finalement l'isolement.

L'offensive doit pouvoir s'organiser pour être à la mesure des réalités pour les transformer, encore faut-il les nommer.

Cela passe par rompre l'isolement à travers la constitution d'un réseau qui pourrait agréger militants, associations, syndicats, partis politiques, pour mener des campagnes coordonnées nationales, par le décloisonnement des espaces organisés et la convergence de militant-e-s issu-e-s de trajectoires et de milieux sociaux divers.

Dans une perspective de renforcement et d'élargissement de la lutte, il faut :
- poser à cet effet les premiers jalons, en vue de rendez-vous locaux et nationaux (des forums contre les politiques de racialisation) dans le cadre d'un front uni, populaire, ouvert 
;- prendre appui sur la sensibilité et l’expérience militantes des collectifs/associations, citoyen-e-s pour penser ensemble la question de la perspective politique.

« ... la perspective politique est encore largement entravée par deux verrous de la pensée de gauche qui segmentent les classes populaires : la hiérarchisation des luttes conduisant à considérer le combat antiraciste comme subalterne ; le refus de prendre en compte la question raciale comme étant un mode de gestion du rapport de classes par la classe dominante. »

Or, celle-ci est encore largement entravée par deux verrous de la pensée de gauche qui segmentent les classes populaires :
- la hiérarchisation des luttes conduisant à considérer le combat antiraciste comme subalterne,
- le refus de prendre en compte la question raciale comme étant un mode de gestion du rapport de classes par la classe dominante.

Prendre en compte ces verrous de la pensée, c’est avancer vers la nécessaire coordination pour faire poids, relancer une dynamique nationale pour agir ensemble au travers de l'organisation de campagnes. Il s’agit de multiplier les espaces pour débattre et agir politiquement - cette socialisation permettant une appropriation et un renforcement les plus larges.

Ce n’est qu’en rompant concrètement avec les restes persistants d’une idéologie coloniale, trop souvent drapée sous les dehors du discours républicain, que l’on peut éviter une césure radicale de la population.
Et ce n’est qu’en assumant concrètement la réalité du racisme systémique, c’est-à-dire au-delà des idéologies racistes, des discriminations au quotidien, du racisme institutionnel.

Les énergies de ces populations ne seront pas mobilisées pour la défense de politiques qui ne prennent pas en compte les revendications spécifiques de leurs luttes.

Quand il y a une volonté, il y a un chemin, reprenons l'initiative ensemble !

* Farid Bennaï

Nous y voilà !6

Nous y voilà ! Ce sont les lendemains, les jours du "lendemain" qui, le jour même de la grande marche, suscitaient déjà l'interrogation : "quelles suites" ?

Quelles suites ? Mais le jour d'hier nous dit tant de choses que nous ne pouvons plus continuer à marcher dans nos lendemains sans nous attarder sur ce jour d'hier.

Ce jour d'hier qui me laisse un goût de spleen.

Ce jour d'hier si plein de promesses et de risques d'impasses. Ce jour d'hier si magnifiquement déterminé et vivant, dans sa marche, son refus du racisme, de l'antisémitisme, mais ignorant les dégâts, commis depuis des années, par l'islamophobie, la négrophobie, la romophobie, les politiques de la race.

Ce jour d'hier, celui d'une partie du peuple, si plein d'espoir et d'impensés de son Histoire, celle de l'esclavage et de la colonisation notamment.

Ce jour d'hier si plein de liberté, de soif de liberté, d’exigence de droit et de respect des libertés, magnifique, et si loin de l'égalité, au point d'oublier, souvent, trop souvent de proclamer le mot "Égalité" à équivalence avec "Liberté et Fraternité".

Ce jour d'hier, celui d’un peuple si heureux que les autres peuples du monde le saluent, et si peu prompt à penser, avec sa propre peine, les peines des autres peuples. Celles des combattants de Kobané, celles des victimes de Daesh, celles des victimes de Boko Aram, celles des victimes des groupes nazis ukrainiens soutenus par le gouvernement ukrainien.

Ce jour où cette immense foule, meurtrie dans sa chair et ses idéaux, semblait croire, préférer croire, que ce qui lui arrive lui tombe du ciel et ne peut être un produit social, politique.

Ce jour d'hier où les souffrances infligées aux Rroms semblaient évanouies, où leur évocation semblait une tache, à ignorer, sur le décor de l'union nationale.

Ce jour d'hier où les attaques contre des mosquées étaient à peine connues, à peine évoquées comme un tweet éphémère.

Ce jour d'hier où un peuple se croit "le peuple" quand il n'est qu'une partie du peuple.

Ce jour d'hier qui montre combien ce peuple qui aime les idéaux politiques, se fourvoie dans son rejet de la politique tout en se cherchant comme peuple politique.

Ce jour d'hier qui montre que ce peuple peut, enfin, sortir de son universalisme auto-centré, qui n'est plus qu'un crayon effaceur de la réalité du peuple et du monde, et donc de notre propre réalité, sociale, culturelle, historique, pour trouver cet autre universalisme tant et tant chanté par des poètes.

Ce jour d'hier où j'ai vu des femmes venir dire timidement, presque au détour, "je suis nigérienne", " je suis palestinienne", "je suis musulmane". Ce jour d'hier où ces femmes montraient encore et encore, avec bonheur, qu'elles rejettent les logiques d'affrontement, mais étaient craintives de l'accueil. Et pourtant, si souriantes, quand on leur disait simplement "bravo mesdames !"

Oui, elles en avaient besoin, elles qui, avec leur foulard ou pas, doivent se débattre dans le réel de leurs vies, dans le réel du peuple.

Quand une partie du peuple, qui se croit le peuple, peine à les écouter, à comprendre toutes les douleurs, tous les cris, tous les espoirs et hargne de la désespérance venant de l’ensemble du peuple.

Quand cette partie du peuple, qui se croit le peuple, accepte de nier ses propres luttes sociales, politiques, humaines, en ne parlant pas des sensibilités qui s’expriment dans tous les points cardinaux de la ville mais les isole, les relègue dans son lexique des "quartiers sensibles", en acceptant les mots, les stigmates des pensées ségrégatives, en ne comprenant pas encore, pas assez, qu’en fait, c’est lui qui, dans ces stigmatisations et racismes, est méprisé, fragmenté, neutralisé, en tant que peuple politique. Alors qu’il aspire si profondément, si sincèrement, mais aussi si confusément à la justice sociale.

« Ces jours, d'hier et d’aujourd’hui, démontrent que les appels au silence, à la neutralité, à légiférer sur la guerre, le sécuritaire, contre la démocratie au nom de la sécurité, contre le vivre ensemble, ces appels à la neutralité-neutralisation, au nom d'une fausse laïcité, peuvent être bousculés, pourvu que nous le voulions… »

Ces jours, d'hier et d’aujourd’hui, qui démontrent si facilement que les appels au silence, les appels à la neutralité, à légiférer sur la guerre, le sécuritaire, contre la démocratie au nom de la sécurité, contre le vivre ensemble, ces appels à la neutralité-neutralisation, au nom d'une fausse laïcité, à légiférer la précarité, à légiférer l'inégalité au nom de la compétitivité, peuvent être bousculés, pourvu que nous le voulions…

Pourvu que nous nous organisions POUR...

Pourvu que nous décidions d’agir ensemble contre les politiques de classe et de la race.

Ce jour d’hier et ces jours d’après qui frissonnent de nos craintes, de nos espoirs, nous disent que, si même les contestations des politiques suivies se complaisent à des joutes dans la sphère de la politique des initiés, dans le cénacle des révolutionnaires, dans des cercles de divisions permanentes en lieu et place de la révolution permanente, alors nos lendemains ne seront que frissons.

Tant que, par exemple, nous en serons à nous déchirer pour savoir s’il fallait aller marcher ou pas, pour juger selon la décision du niveau d’engagement révolutionnaire de l’autre, niant pratiquement ce qui fait nos engagements communs, alors, oui, les récupérations et dévoiements garderont l’initiative.

Oui, comme nous le disons dans cet appel, pensé, écrit, avant le jour d’hier, et même avant le jour d’avant, il est temps, il est grand temps… REPRENONS L’INITATIVE !

* Serge Guichard

1. Éric Fassin, sociologue, université Paris-8 Vincennes – Saint-Denis, membre du collectif Cette France-là, notamment co-auteur de Roms & riverains. Une politique municipale de la race (La Fabrique, 2014) ; auteur de Démocratie précaire. Chroniques de la déraison d’État (La Découverte, 2012) et Gauche : l’avenir d’une désillusion (Textuel, 2014).

2. Nadia Louachi a été membre du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), puis du Forum social des quartiers populaires (FSQP), est signataire de l'appel Contre les politiques de racialisation, reprenons l’initiative ! Voir Cerises n° 234, 14/11/2014

3. La politique de zonage identifie la population : immigré/descendant, jeune, locataire HLM, monoparentale, chômage

4. Saïd Bouamama est sociologue et militant antiraciste, a été l'un des initiateurs du Parti des indigènes de la République (PIR). Il est, avec le chanteur Saïdou du groupe ZEP, attaqué en justice depuis 2012, pour « injure publique » et « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » par l’Alliance générale contre le racisme et pour la défense de l’identité française et chrétienne (Agrif) suite à la sortie de leur livre et de l’album Nique la France. Devoir d’insolence. Comparution le 20 janvier au TGI de Paris.

5. Association Solidarité Essonne Familles Roumaines et Rroms.

6. Serge Guichard est membre de l’Association de solidarité en Essonne aux familles roumaines et Rroms.