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Le sens de l'égalité, le sens de la rupture

Bonne nouvelle : l’égalité est de retour. Bernard Stiglitz nous presse de mesurer Le prix de l’inégalité. Pierre Rosanvallon va plus loin en nous proposant l’objectif de La société des égaux. Il nous dit aujourd’hui plusieurs choses : que l’inégalité est un poison de nos sociétés, que la gauche ne vaut que si elle est le parti de l’égalité, qu’elle se perd quand elle se met à penser que l’inégalité est inéluctable, qu’il faut donc reprendre le flambeau de l’égalité et même qu’il faut, pour cela, la porter vers l’horizon de la société sans classes. Il ajoute que reprendre le flambeau n’est pas répéter le passé ; il faut à la fois continuer et transformer, remettre l’égalité sur le métier mais en modifier la conception. Par exemple, la gauche a pu succomber à la tentation de confondre l’identité et la similitude : tous égaux, donc tous pareils. Or, nous dit-il, l’égalité doit être celle des singularités ; le commun n’est pas l’unique ; l’universel doit inclure le particulier et non pas le contredire. D’accord avec tout cela.

L’inégalité n’est pas un statut mais un rapport social. Elle n’est pas un dysfonctionnement mais un système, une dimension cardinale d’une société d’inégalité.

Bravo ; ou plutôt : banco ! Mais si nous relevons le défi de l’égalité, il nous faut cheminer le plus loin possible dans sa réalisation. C’est dans ce prolongement que je m’inscris. Mon point de départ est simple : l’inégalité n’est pas un statut mais un rapport social. Elle n’est pas un dysfonctionnement mais un système, une dimension cardinale d’une société d’inégalité. Or qu’y a-t-il au cœur d’une telle société ? La dépossession : le travailleur est dépossédé de son travail, le citoyen de ses pouvoirs, le créateur de son œuvre, le discriminé de sa dignité singulière. C’est parce qu’il y a possession pour quelques-uns et dépossession pour le plus grand nombre qu’il y a inégalité.

Voici donc mes questions, qui se relient :

1. L’inégalité n’existe pas de façon isolée ; elle est une galaxie d’inégalités. Elle est, la plupart du temps et indissociablement, inégalité dans la distribution des avoirs, des savoirs et des pouvoirs. La lutte contre une inégalité séparément peut tourner court, manquer de mordant. Les mesures ponctuelles, y compris de correction par redistribution, gagnent donc à s’insérer dans une vision globale, à la fois économique, sociale, culturelle, politique. Autrement dit, pas d’avancée vers l’égalité, même ponctuelle, sans définition d’un projet global : mais lequel, élaboré comment, par qui ?

2. L’inégalité n’est pas une donnée, mais une construction. Lutter contre elle, c’est lutter contre ce qui la cause ; sinon, on passe son temps à colmater les brèches, à corriger au lieu d’éradiquer. Or si l’inégalité est le fruit de la dépossession, construire l’égalité revient à s’engager dans un formidable processus de réappropriation. Mais peut-on alors contredire la dépossession, sans redonner du sens à l’appropriation sociale – pas étatique :  sociale – contre l’appropriation privée, sans revaloriser la règle contre la liberté présumée du marché, sans réhabiliter la loi face au contrat, sans promouvoir le service public face à la privatisation ? Sans domaine public élargi et renforcé, donc à la fois dé-privatisé et désétatisé, y a-t-il du champ pour une expansion pratique de l’égalité ?

3. Plus généralement, l’appropriation sociale se heurte aujourd’hui aux visées qui sous-tendent les constructions sociales. La dépossession du plus grand nombre est cohérente avec l’accumulation de la marchandise et la maximisation du profit. Or cette méthode, en déchirant la société, est à la fois injuste, déstabilisante et économiquement absurde. Ce qui est cohérent avec l’égalité et la réappropriation, c’est la méthode alternative du développement durable des capacités humaines. Mais alors se repose la vieille question : est-ce qu’on agit dans le système en considérant que ses normes sont globalement indépassables et qu’il faut donc s’en accommoder, ou faut-il agir dans le système pour en subvertir les normes et préparer le glissement d’une dominante à une autre ? C’est le vieux dilemme de la réforme et de la révolution. Il ne se pose absolument plus dans les mêmes termes ; ni la réforme ni la révolution ne peuvent plus être ce qu’elles ont été à l’issue d’un XXe siècle mouvementé. Mais le dilemme reste le même : si l’on veut l’égalité – c’est le parti pris de la gauche – faut-il s’insérer dans le système pour l’infléchir ou faut-il s’y inscrire pour l’abolir en le dépassant ?

La gauche de l’égalité ne peut pas être celle de l’adaptation, de l’accommodement au système.

Choisir la seconde voie n’est pas simple ; elle ne doit surtout pas se penser dans la seule distanciation avec la voie de l’adaptation, sociale-démocrate ou sociale-libérale ; elle suppose de la pensée, de la mobilisation et de l’expérimentation alternative. Elle impose de l’innovation, de la cave au grenier. J’ai toutefois la faiblesse de croire qu’elle reste la seule voie qui vaille humainement la peine.

La gauche de l’égalité, cela se pense et cela se construit. C’est notre tâche. Avec beaucoup de questions, mais une certitude : la gauche de l’égalité ne peut pas être celle de l’adaptation, de l’accommodement au système. Pour retrouver le sens de l’égalité, la gauche tout entière doit retrouver le sens de la rupture. Démocratique, patiente, constructive, mais la rupture. Hors de là, c’est l’enlisement.

Notes de Roger Martelli, en débat avec Pierre Rosanvallon, à la Fête de l'Humanité.

Joseph E. Stiglitz, Le prix de l'inégalité, Les Liens Qui libérent, 400 p. - 25 €

Pierre Rosanvallon, La société des égaux, Le Seuil, 432 p. - 22.80 €