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Horizons d'émancipation / Travail

Changer le travail, une utopie ?

Dans l’imaginaire collectif, seuls les artisans, les agriculteurs, les professions libérales ont le pouvoir d’organiser leur travail. C’est d’ailleurs au nom de cette formidable aspiration à pouvoir le faire qu’on nous vend « l’ubérisation » de la société. Effectivement, la relation de subordination à son employeur qui caractérise le salariat a des conséquences sur ce terrain aussi : on ne peut plus avoir la main sur l’organisation de son travail, on perd son autonomie, on accepte de travailler selon les objectifs et les consignes de l’employeur.

C’est dans le cadre de cette subordination1 qu’a été inventé l’organisation scientifique du travail, et théorisé la coupure entre conception et exécution du travail. Externalisation du savoir des ouvriers, dépossession de la maîtrise du travail, hyperspécialisation et pour finir travail en miettes, répétitif et astreignant, l’organisation du travail a été profondément modifiée pour augmenter la productivité et répondre aux nouvelles exigences des capitalistes.

Cette coupure entre conception et exécution du travail est aujourd’hui en crise

Nous faisons l’hypothèse que cette coupure entre conception et exécution du travail est aujourd’hui en crise. L’idée qu’il y aurait d’un côté les gens qui sont faits pour penser, commander, et de l’autre des gens qui sont faits pour exécuter, agir, a toujours été combattue par une partie du mouvement ouvrier. Sa réfutation est au cœur de combats pour l’émancipation, de résistances et luttes quotidiennes. Elle est déconnectée de la vie réelle, et ne correspond plus à l’état des forces productives. Le travail est de l’activité humaine, activité qui nécessite que l’on se mobilise entièrement, activité où l’on fait sans cesse des arbitrages, de plus en plus compliqués dans un environnement donné et dans une société de plus en plus complexe. Chaque jour les travailleurs-ses se démènent avec les moyens du bord pour accomplir les tâches qu’on leur assigne. Pour pouvoir le faire, ils-elles ont besoin de leur professionnalité, leurs connaissances, et leurs valeurs, de leur capacité à prendre des initiatives et à s’adapter face aux situations concrètes. Ils-elles ont aussi besoin des collectifs de travail au sein desquels il devrait être possible de débattre de la meilleure manière de résoudre les problèmes auxquels ils-elles sont confronté-es.

Or les techniques de management développées depuis les années 1990 empêchent ces délibérations collectives sur l’activité et ont pour objectif de nier l’expertise des salarié-es. Les directions, les managers ont pour rôle de les transformer en militants inconditionnels de l’entreprise qui doivent renoncer à marquer le travail de leur personnalité. Normes, consignes, procédures, règlements censés guider l’activité de travail, elle-même de plus en plus évaluée et soumise à obligation de résultats, parfois imposées par des managers qui ne connaissent rien au métier, toutes ces prescriptions entrent en contradiction avec la nécessaire adaptation de l’activité en fonction des réalités concrètes, avec la liberté d’esprit qui permet d’inventer les moyens de résoudre les problèmes. De plus, des changements incessants de ces ensembles de prescriptions dénient l’expertise des travailleurs. Si dans un contexte où émergent de plus en plus rapidement de nouveaux savoirs, le travail doit effectivement évoluer, la stabilité est aussi essentielle. Tout changer continuellement et ne pas s’appuyer sur l’expérience des salarié-es, permet aux directions d’évincer les travailleurs-ses en tant qu’acteurs et actrices de l’organisation du travail, mais c’est à double tranchant : le risque est de détruire ce qui permet aux salarié-es de s’adapter dans leurs tâches.

Le secteur public n’échappe pas à ces orientations. On ne compte plus le nombre de réformes de l’Éducation Nationale, ou d’injonctions nouvelles sans que les bilans ne soient tirés des précédentes. La RGPP, réforme des politiques publiques, grand chamboule-tout de la fonction publique destiné à réduire la voilure, faire mieux avec moins, a entraîné de nombreux dommages collatéraux et dénaturé nombre de missions des agents.

Dans le secteur privé comme dans le secteur public, ces nouvelles formes de management ont produit de la souffrance allant jusqu’à des suicides sur les lieux de travail (Orange, Renault, SNCF, parmi les cas, un minimum médiatisés, malgré la censure organisée sur ce sujet). Qu’à cela ne tienne, nos gouvernants successifs se sont appliqués à supprimer les thermomètres. Médecine du travail, inspection du travail, CHSCT sont mis à mal, voire supprimés.

Oser transformer le travail c’est rendre plus efficace l’activité syndicale

Dans cette situation, devons-nous « seulement » revendiquer une RTT pour souffrir moins longtemps et nous émanciper hors de notre travail ? Ou décider de reprendre la main sur notre travail et pour cela avoir plus de temps pour nous reposer, nous cultiver et vivre mieux notre travail.

Tout ce qui concourt à reprendre la main sur notre travail est un grain de sable dans les rouages du système. Libérer les potentialités humaines, pouvoir donner individuellement et collectivement du sens à ce que l’on fait et comment on le fait, doit constituer de nouveaux objectifs de lutte et contribuer à créer de nouveaux affrontements avec les logiques capitalistes.

Développer des stratégies syndicales qui conduisent à s’intéresser au travail réel, développer des coopérations entre chercheur-ses du travail et militant-es, construire des démarches collectives pour rendre visible le travail de chacun-e et lutter contre l’intensification du travail, restent encore des expériences trop isolées. Pourtant, mettre en commun des difficultés individuelles permet de façonner un collectif, de mettre en question l’organisation du travail dans ses procédures, ses modes de contrôle et d’évaluation, son besoin de hiérarchie. Oser transformer le travail c’est rendre plus efficace l’activité syndicale. En transformant concrètement le travail et en faisant la preuve sur le terrain que les travailleurs-ses sont les meilleurs acteurs-actrices de l’organisation de leur propre travail, c’est aussi construire un chemin vers l’autogestion.

1- Management du travail mis au point par Frédéric Taylor et Henry Ford au début du 20ème siècle dans l'industrie.