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Horizons d'émancipation / Contributions

Oser affronter l’économie marchande.

Benoit Borrits
Benoit Borrits

La gratuité est un enjeu de débats autour des droits fondamentaux que peuvent être la santé, la culture, l’eau, l’énergie, les transports locaux et autres… Il s’agit de débats vertueux qui nous amènent à réfléchir à l’utilisation des ressources limitées, ce qui se traduit parfois par un quota gratuit assuré à chacune et chacun et une tarification dissuasive au-delà de ce seuil.

Cette approche nous montre que si la gratuité se construit contre l’économie marchande, elle se construit aussi dans le cadre de l’économie marchande. C’est tout sauf « demain on rase gratis ». Si le travail réalisé pour ces services gratuits est rémunéré, cela signifie donc qu’il existe un secteur marchand, et donc des prélèvements sur les revenus de ce secteur marchand. Il y a donc un débat totalement légitime sur ce qui doit être gratuit et ce qui ne l’est pas.

Si nous partons de ce constat, nous devons alors nous poser une question, peut-être la plus essentielle : est-ce que le capitalisme est capable de tolérer ce débat et ses implications ? Est-il capable de mettre en pratique les conclusions de celui-ci ?

Un premier indice de réponse est à trouver dans des prélèvements qui existent déjà : les cotisations sociales et les impôts sur les entreprises. Ces prélèvements permettent de réaliser des espaces de gratuité, comme la santé publique par exemple. Soyons clair, le patronat est vent debout contre ces prélèvements et sa position est de plus en plus rigide sur cette question.

Un autre approche est à chercher dans le glissement des politiques des gouvernements de gauche. Il y a vingt ans, le gouvernement Jospin a réussi à instaurer une réduction généralisée du temps de travail, en cherchant certes un terrain gagnant-gagnant discutable, mais le patronat y était opposé. Plus récemment, la présidence Hollande de 2012 à 2017 a scrupuleusement respecté tous les desiderata du patronat. Comment expliquer un tel glissement en vingt ans ?

Une seule explication semble tenir la route : une financiarisation exacerbée de l’économie dans laquelle la valeur de l’entreprise n’est pas comptable – ce que possède l’entreprise moins ce qu’elle doit – mais spéculative car basée sur les attentes de dividendes de la part des possédants. Si une nouvelle donne – telle que l’extension de la gratuité – fait baisser les profits, et seulement baisser : il en reste toujours – alors la valeur des entreprises chute et cela, n’importe quel actionnaire le refuse : personne n’a envie de perdre de l’argent.

Il est donc aujourd’hui illusoire de considérer que nous allons pouvoir développer des espaces significatifs de gratuité sans devoir remettre en question la domination des actionnaires sur les entreprises et l’économie.

Depuis vingt ans, deux raisons expliquent cette exacerbation du conflit de classe : la chute de la croissance – il ne s’agit pas de savoir si elle est bonne ou mauvaise, il s’agit ici de constater qu’elle est utile au capital – et la baisse continue des taux d’intérêt vers des niveaux proches de zéro.

Il est donc aujourd’hui illusoire de considérer que nous allons pouvoir développer des espaces significatifs de gratuité sans devoir remettre en question la domination des actionnaires sur les entreprises et l’économie.

La gratuité est un objet de débat, avons-nous dit. Il existe aussi une aspiration forte au revenu universel. Cela s’inscrit clairement dans le même courant mais ces projets sont à la fois différents et complémentaires : l’un porte la démarchandisation au cœur de son projet, l’autre pas. Il existe une myriade de combinaisons possibles entre ces deux.

D’autres aspirations s’expriment dans la société qui portent sur la socialisation du revenu. On peut mentionner les divers projets de Sécurité sociale professionnelle ou le salaire à la qualification de Bernard Friot. On peut aussi changer de registre et nous intéresser aux aspirations qui portent sur la sauvegarde de notre planète. Prenons un exemple : le zéro déchet. Il s’agit ici de réfuter presque tous les emballages non réutilisables. Cela signifie que les ventes de produits en vrac seront généralisées et que l’essentiel de l’agro-alimentaire disparaîtra. C’est indéniablement une avancée contre le réchauffement climatique car s’il est bien de recycler les emballages, il n’en reste pas moins vrai que cette activité est aussi émettrice de gaz à effet de serre et peut donc être évitée. Outre le fait que le capitalisme supporte difficilement de se voir privé de marchés – ici l’agro-alimentaire – il n’en reste pas moins vrai que les revenus des travailleuses et des travailleurs de ce secteur devront être sécurisés et qu’il faudra prévoir la reconversion de la filière. C’est franchement incompatible avec le maintien du capitalisme. Alternatiba a lancé le slogan « changer le système pas le climat ». Il est effectivement urgent de sortir du capitalisme et ceci signifie évincer les actionnaires de la propriété et de la direction des entreprises.

Ces multiples aspirations existent. Elles sont toute incompatibles avec le capitalisme. Il nous faut donc constituer une coalition politique de ses multiples aspirations pour laquelle le point numéro un du programme sera l’éviction des actionnaires, non pas dans vingt ans ou même dans cinq ans comme aboutissement d’un processus progressif, mais immédiatement en tant que premier acte, la seule façon pour que ses aspirations puissent devenir réalité. De nombreux partis de gauche ont été aujourd’hui invités à ce forum de la gratuité. Sont-ils sur cette ligne ? Pour la majeure partie d’entre eux, non.

Virer les actionnaires ouvre la voie à la démocratie économique sans laquelle la démocratie ne sera jamais réelle. Une démocratie qui nous permettra de mêler nos différentes aspirations de façon à les rendre réelles. Il n’y a aucun doute que le développement de la gratuité aura une place essentielle dans cette nouvelle société, car elle est un facteur de liberté.