Qui sommes-nous ? Charte du site Participer S'abonner Soutenir Liens

Appel

Horizons d'émancipation

La 4 de couv'

Note d'actualité

Sur le plateau

Rubriques

Altercommunisme

SE FÉDÉRER POUR L'ÉMANCIPATION

Altercommunistes

Séquences

Cerises

Sélection

Imprimer cet article

Esprit de suite

Le mouvement des gilets jaunes

Le dossier du numéro de novembre 2018 de Cerises posait la question : que manque-t-il à nos luttes pour être victorieuses ? Le profond mouvement populaire des Gilets Jaunes (GJ) entre directement en résonance avec cette question. Il est donc l'objet de l'esprit de suite de ce numéro. Nous publions quatre points de vue qui se répondent et abordent le problème sous différents angles et une image des échanges sur un rond-point breton qui rend concret le problème.

Du nouveau émerge dans ce clair obscur

Ce mouvement est l’expression d’une colère sociale très forte : deux mobilisations (climat et GJ) grâce aux réseaux sociaux à deux mois d’intervalle qui expriment un ras-le-bol des choix politiques. Du nouveau émerge dans ce clair obscur.

Beaucoup se sont exprimés dans les journaux ou sur les réseaux sociaux, tantôt pour fustiger tantôt pour approuver ou comprendre le mouvement des gilets jaunes. Certains y voyant l’extrême-droite à la manœuvre car néo poujadiste, d’autres décelant un rapprochement entre les mouvements populistes de droite et de gauche, d‘autres encore critiquant avec véhémence ce mouvement car il empêcherait Macron de mener une politique fiscale ambitieuse capable de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il est vrai que comme ce mouvement n’a pas de leader affiché ni d’organisations pour le soutenir il apparaît comme un ovni. Qui est derrière tout ça, se demande-t-on ?

Ce mouvement est l’expression d’une colère sociale très forte avec en toile de fond la question des salaires, les gens réclament des revenus décents pour vivre correctement.

L’étincelle a été la taxe sur les carburants. Cette taxe est d’autant plus injuste qu’en parallèle le gouvernement s’est obstiné à fermer des lignes de chemins de fer, à casser le statut des agents de la SNCF donc à réduire les transports collectifs non polluants. D’autre part, cette taxe touche davantage la population modeste alors que le kérosène et le fioul lourd pour les bateaux de croisière en sont exclus. Ces carburants ne subissent pas de taxes importantes.

Les habitants des zones péri-urbaines et rurales, obligés de prendre une voiture pour leurs déplacements se vivent « dindons de la farce » alors que dans le même temps la fiscalité depuis plusieurs années est en faveur des 1 % les plus riches. (Suppression de l’ISF, hausse de la CSG, CICE etc.). Nous défendons l’impôt comme outil pour mener des politiques publiques dans l’intérêt de tous, mais à condition d’une véritable justice fiscale. Traquer l’évasion et la fraude rapporterait 80 milliards € à L’État. Ce mouvement est le symptôme d’une crise généralisée ; crise du capitalisme et crise de la démocratie. Ce mouvement est aussi le symptôme d’un rejet des politiques fiscales très injustes.

Ces manifestations spontanées, ces mouvements inédits sont un signal d’alarme : est-ce que les organisations politiques sont encore le lieu de l’expression populaire ? Le dernier exemple : plus de 80 % des électeurs ne se sont pas déplacés pour élire leur député dans la circonscription d’Evry. Quant au mouvement syndical il est bien à la peine depuis plusieurs années.

Pour conclure, on peut regretter que le mouvement social, alors même que les revendications s’inscrivent dans l’intérêt général, n’arrive pas à fédérer la population en dehors des corporations concernées. Les cheminots par exemple n’ont pas réussi à mettre en mouvement la population et à démontrer qu’ils œuvraient pour le bien commun. C’est bien là le drame. Entendons le cri de colère qui s’exprime dans tout le pays et continuons à débattre et à défendre les valeurs profondes qui forgent le socle historique des valeurs de la Gauche : l’émancipation, la justice sociale et la fraternité.

Daniel Rome

Chaque parole conte...

Elle éclate enfin cette parole. Au grand jour, par flots, par vagues… un tsunami de mots. Chargée de contradictions, de toute la fatigue de ceux qui la porte, boiteuse, tordue, impolie, créative et rugueuse, la parole populaire est entrée dans l’arène.

Les gilets jaunes brisent le silence et la confusion devient colère, la colère devient revendication. Ces listes infinies de doléances étaient juste là cachées. Elles attendaient un espace pour jaillir… Rien ne dit l’issue, rien ne présage la portée ou le drame d’un retour à la case départ. On sent pourtant à chaque récit de rond-point que le pouvoir revendiqué ici n’est pas seulement un pouvoir d’achat mais un pouvoir de vivre dignement. Chaque détresse intime s’agrège en brasero, se dépasse en œuvre commune. C’est bien d’œuvre dont il s’agit, d’ouvrage au sens artisanal et culturel. La parole du quotidien devient récit du commun. Les cadeaux de noël, la sortie ciné deviennent revendications. Les mots nomment les fatigues, les horaires, les cadences… Chaque journée de rond-point amène de nouveaux mots qui parlent de solidarité, de croissants offerts, de courage et de nuits à parler.

On découvre un peu inquiet à quel point ces mots nous manquaient pour construire le réel. Une partie du pays semblait avoir disparue. Cette lutte, sans le vouloir, contourne divers obstacles : le piège électoral, le ronron des défilés syndicaux, le casse-tête de la mobilisation dans l’entreprise, le vertige du “porte-parolat”... Évidemment, c’est provisoire (il n’y a pas de raccourci pour changer le monde) mais ce génie de l’instant repose sur une intuition politique : toute représentation nous réduit.

Alors oui, certains ronds-points n’ont pas de mots, pas d’assemblée. Certains gilets jaunes s’enferrent déjà dans les pièges de l’identité de groupe, ce “nous et les autres” qui est le poison de toute lutte. On ne revient pas sur 30 ans de dépolitisation en un mois. Le libéralisme a semé dans les têtes des mensonges qui sont devenus des évidences…

Mais cette parole retrouvée ne devra pas être oubliée ou perdue. Elle devra trouver sa place dans les mots de demain, dans les films, les chansons, les spectacles. Elle devra trouver un espace dans les médias, les parlements. Elle prendra du recul, une distance mais n’abdiquera pas sa colère fondatrice. Elle porte en germe des issues car elle est déjà un espace de partage et de réflexion.

Laurent Eyraud-Chaume

Et si c'était une révolution ?

On a déjà beaucoup glosé tous azimuts sur ce mouvement des GJ qui, en effet, interroge très sérieusement la société néolibérale de la France de 2018. Ce mouvement interroge tout à la fois le gouvernement et ceux qui nous dirigent, la classe politique dans son ensemble, les militants syndicaux et associatifs et les catégories sociales urbaines relativement favorisées qui ont accès aux services publics comme retour de l’impôt. Tout le monde est pris de court comme ce fut le cas dans toutes les révolutions. Et écrivant aujourd’hui, nous encourons le risque d’être pris à contre pied demain…

Mais il me semble que je risquerais le terme de révolution, révolution qui comme souvent s’embrase à partir «d’une goutte d’eau qui fait déborder le vase » mais qui vient de beaucoup plus loin et plus profond... (un peu comme en 1968 avec précaution car les acteurs ne sont pour le moment pas les mêmes) c’est-à-dire une société à bout de souffle et exaspérée qui n’attend que l’étincelle pour manifester son ras le bol et sa colère. Le point de départ en est un groupe social victime du système, mais soutenu par de larges fractions de la population et peut-être bientôt rejoint par d’autres catégories sociales. La colère n’est pas une catégorie politique mais en est un ressort puissant.

Une société exaspérée par les inégalités et injustices sociales, qui se creusent, et dont elle prend de plus en plus conscience. Une société exaspérée par l’écart entre les dirigeants alias les dominants et elle ; et par rapport aux institutions qu’elles soient politiques ou syndicales. En effet, la force (et la faiblesse) de ce mouvement c’est d’avoir subverti toutes les forces organisées politiques et syndicales. Qui, les unes comme les autres, n’ont pas vu venir, et n’ont pas compris, et qui, maintenant, se réveillent, et courent derrière, en se rejetant mutuellement l’anathème et la responsabilité. Une société exaspérée par une démocratie qui la trompe, ne lui donnant pas réellement voix au chapitre en dehors d’un blanc-seing à travers des élections. Une société qui se reconnaît dans ce mouvement qui commence à faire en partie plier le système mais ce n’est sans doute pas fini.

Bénédicte Goussault

Gilets jaunes, des clés pour comprendre

Un petit livre numérique gratuit proposé par les éditions Syllepse.

Face au séisme politique et social provoqué par le mouvement des Gilets jaunes, l’alter-éditeur Syllepse ne pouvait rester sur le bord de la route et a rejoint les ronds-points de la contestation en proposant un petit livre numérique gratuit (fichier pdf disponible sur son site et sa page Facebook).

L’éditeur, engagé mais non partisan, explique dans l’introduction du livre que, « fidèles à la vocation des éditions Syllepse de “donner les moyens aux acteurs, individuels et collectifs, du mouvement social de publier leurs contributions ”, nous avons voulu réunir ici des textes et des déclarations, parmi beaucoup d’autres, qui nous ont semblé éclairants des questions sociales, démocratiques et écologiques que le mouvement des Gilets jaunes a mises, au sens propre comme au sens figuré, sur la place publique ».

Accès direct au livre ici

Patrick Le Tréhondat

Opposer au cauchemar néo-libéral un imaginaire émancipateur

Le néo-libéralisme est une offensive globale qui affirme la propriété privée des moyens de production comme seul droit fondamental. Il opère la mutation du travailleur en homme entrepreneurial. C'est un processus de dé-prolétarisation qui passe par la destruction de toute forme susceptible de créer un lien collectif. C'est également un processus de dé-démocratisation où rien, même pas le suffrage universel, ne peut remettre en cause les normes établies.

La bourgeoisie française affiche un certain retard sur ses consœurs. La mission de Macron est d'achever le processus. Pensant que les couches populaires étaient résignées après une série de défaites sociales le président conduit brutalement une politique en faveur des plus privilégiés.

Patatras ! La hausse des taxes sur les carburants se transforme en goutte d'eau qui fait déborder le vase. Celles et ceux d'en bas, celles et ceux qui ont de plus en plus de difficultés à vivre, celles et ceux qui souffrent du recul des services publics manifestent leur colère face à l'injustice sociale devenue insupportable.

La révolte des GJ correspond peu ou prou au pays qui a voté « non » en 2005 contre toutes les appareils de la classe dominante, au pays qui s'abstient ou pratique le zapping électoral.

L'enracinement social de la révolte est profond, la colère peut mettre en mouvement les couches populaires, mais celles-ci doivent prendre conscience de leur force politique, de leur capacité à affronter un pouvoir de plus en plus oppressif. Sinon, ce ne sera pas la première fois, cette colère se dissipera ou pire elle peut sombrer dans les pires impasses.

Il n'y pas de solution miracle, ni homme providentiel, ni parti d'avant-garde sachant ce qu'il faut faire ou pas. Le chemin, le plus souvent escarpé, passe par désacraliser l'idéologie dominante, se forger sa propre vision de la société, opposer au cauchemar néo-libéral (servi par du personnel aussi différent que Macron, Salvini ou encore Bolsonaro) un imaginaire émancipateur, démocratique, social et écologiste. Autrement dit, la constitution des gens d'en bas en sujet de l'action de transformation révolutionnaire de la société.

Émile Fabrol

Au barrage des G J des Trois Rois, Vannes

Bloqués depuis 20 bonnes minutes, ils klaxonnent sur l'air de « Ce n'est qu'un début  », les GJ saluent vivement des automobilistes qui déposent argent et victuailles. Sur leur parking six camions d'entreprises du Morbihan. Ce ne sont pas les chauffeurs salariés qui prennent cette liberté, mais des entrepreneurs. Plusieurs femmes sont commerçantes, excédées de verser plus de 60 % du fruit de leur travail à l'État. Commerçant(e)s, petits entrepreneurs mais aussi des retraités, de jeunes adultes, des précaires chômeurs, certains qui ont fait des études supérieures, tiennent le barrage. Plusieurs qui ont des enfants, se refilent, pour Noël, les tuyaux sur les bourses aux jouets. Un restaurateur me montre sa dentition incomplète, il ne peut assumer les soins. Les GJ à la Télé ? « On n'est pas des casseurs, en Bretagne on n'est pas comme ça ». D'ailleurs une immense bannière bretonne flotte sur le campement. Pas de discours ficelé listant des revendications. La colère est vive contre l’État et les « politiques d'en haut ». Députés sénateurs ? « des riches qui ne pensent qu'à eux ». J'évoque l'éventuel soutien des syndicats, le rejet est vif au motif que : « si la CGT nous représente et qu'ils gagnent des choses, ce sera tout pour eux et comme d'hab, rien pour nous ». Parmi les « politiques », les maires sont moins détestés.

Catherine Destom-Bottin
Catherine Destom-Bottin

Les GJ veulent-ils « tout changer » ? Une personne m'explique le principal dysfonctionnement de la société : « Les chômeurs gagnent autant que les smicards, normal qu'ils préfèrent rester à rien foutre ». La suite est éloquente. De questions en réponses, il formule : « avec moi qu'il faut augmenter le SMIC, payer le travail sans lequel il n'y a pas de vie de la société ». A peine est-il parvenu à cette réflexion, qu'il me quitte me disant « attendez, je vais le dire aux potes » ! Les GJ s'emparent des vertus de la lutte, se perçoivent comme montrant le chemin, ceux qui, conformément à leurs habitudes de vie, osent affronter les obstacles, se pensent pionniers de l'anti-Macronisme. Si certains semblent rêver plus d'un retour à l'inégalité d'avant qui les épargnait, plusieurs autres, disent l'espoir d'une autre société : « il faut que le peuple décide, il faut rétablir la justice, on ne lâchera pas... »

Catherine Destom Bottin

Voir aussi, dans ce numéro, l'édito de Christian Mahieux : Le Peuple! Au secours?