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Interventions

L'association des communistes unitaires avait demandé aux invités de son séminaire de mars 2017 de contribuer à éclairer la nature du lien que la France entretient avec ses anciennes colonies. Patrick Bruneteaux a fait part de ses travaux portant sur « le travail permanent de retournement d'une partie des dominés au service du maintien de l'ordre dans un espace de domination extrême ». Stéphanie Graff a choisi de montrer comment en Nouvelle-Calédonie, le droit de vote est « la mère des batailles depuis toujours, et plus particulièrement à la veille de la consultation sur l'accession du pays à la pleine souveraineté ».

L'ordre colonial ou la participation des victimes
Patrick Bruneteaux

Patrick Bruneteaux auteur de l'ouvrage « Le colonialisme oublié, De la zone grise plantationaire aux élites mulâtres de la Martinique », a choisi de nous transmettre son approche hardie du fait colonial. Il emprunte la notion de « zone grise » à Primo Lévi qui mit en évidence l'existence d'une « zone grise », séparant victimes et bourreaux, qui fut franchie par certains déportés afin d'assurer leur survie au sein du camp. Étudiant, pour la Martinique, les relations entre les « békés », les « mulâtres » et les « nègres », Patrick Bruneteaux, parle alors de tripartition des sociétés plantationnaires

Extraits de son intervention

C'est la structure des groupes sociaux, pris dans des enjeux et des effets de pouvoir, qu'il faut étudier. Au lieu de penser le milieu local en externalisant d'emblée la causalité (les pratiques coloniales du Blanc colon migrant, de l'État français et de la traite internationale), offrant un panorama social somme toute proche du modèle binaire abstrait colons/colonisés, l'entreprise engagée dans « le colonialisme oublié » vise à disséquer les relations entre les groupes sociaux locaux, dans un cadre colonial global. Le but est de rechercher ce qui continue de travailler le « groupe des Noirs » dans le sens d'effets de divisions durables.

C'est en recentrant l'analyse sur les rapports de force et les pratiques efficaces de domination, et en fuyant le culturalisme du postmodernisme, hors du tissu concret des rapports sociaux, que l'on peut alors identifier les effets à long terme du mode de production de l'ordre colonial. Penser le colonial chez les « Noirs », c'est penser, l'intimité de l'ordre productif plantationnaire. Le colonial, c'est d'abord un système organisé, localisé, très concret, de la surveillance, de l'intimidation, de la manipulation, de la menace, de la pression, de l'éviction et de la reddition, avec ses acteurs, ses dispositifs de savoir-pouvoir, ses formes de gouvernementalité locales, ses formes d'attachement, ses interactions et ses corps noués, inter-dépendants et souffrants.

Bien sûr, un tel système n'aurait jamais pu fonctionner sans un appareillage de gratifications. Justement, en important le concept de zone grise, il est possible de montrer que ce type de sociation paranoïaque nécessite de juguler la menace de l'esclave en inventant une contrainte présente au plus près de son corps. Contrainte portée par une fraction des esclaves qui seront rétribués. Le colonialisme plantationnaire suppose, dans son exercice même, une forme institutionnalisée de paiement de « traîtres » au sein d'un ordre économico-politique de services rendus pour le profit colonial des possédants.

Ainsi, des débats de l'assemblée constituante du 8 mars 1790, on apprend qu'il y a à Saint-Domingue 450 000 esclaves et 30 000 blancs, que les esclaves ne peuvent pas être considérés comme désarmés car des hommes qui travaillent à la culture des terres, qui ont sans cesse des instruments dans leurs mains, ont déjà des armes. On comprend bien que le monde plantationnaire ne perdure que par l'existence de cette zone grise composée de groupes directement investis dans la surveillance et la répression de la masse des opprimés.

Le recours à un certain nombre d'esclaves afin d'assurer des fonctions de surveillance et de répression à l'égard de leurs frères en servilité, change leur statut. Ils deviennent des aides de camp, « des commandeurs » du planteur. On a par ailleurs pu montrer que le viol systématique des femmes esclaves, qui ne prenaient fin qu'à la survenue de la ménopause, était un investissement. Les enfants nés de ces viols avaient cette caractéristique de n'être plus absolument noirs mais mulâtres et, ils ont constitué le gros des troupes de la zone grise. On comprend alors que le système plantationnaire soit à la fois, un système de « chaîne relationnelle et une hiérarchie de la domination et de la dépendance ». C'est dans le cadre de cette relation de dépendance que s'installe le passage des professions de la zone grise au statut de libre de couleur. Cette liberté des libres de couleur s'achète au prix de l'obligation de la protection du système. Preuve en est, jusqu'à l'abolition de l'esclavage nombre de mulâtres, en Martinique et en Guadeloupe par exemple, seront propriétaires d'esclaves. Ils seront d'ailleurs acharnés à l'empêchement de l'abolition de l'esclavage. La zone grise continue son chemin historique en ce sens que, dès le milieu du XIXe siècle, les mulâtres entreprennent le masquage de leur passé esclavagiste et travaillent à empêcher la formation d'une mémoire collective. On en trouve la preuve dans le système muséal vide de la représentation de cette zone grise. L'esclavage aboli, les libres de couleur ne sont plus le bras armé bénéficiaire du système esclavagiste, ils deviennent une portion de la classe sociale qui dispose du pouvoir de réprimer. L'histoire politique et politicienne de la Martinique et de la Guadeloupe, jusqu'à la départementalisation, reflète cette pérennisation de la relation entre les élites blanches et les élites noires. La départementalisation et ses avatars contemporains, qui a vu les élites noires s'emparer des leviers de pouvoir, est l'expression contemporaine de la dénégation de la tripartition.

Elle est probablement une part du non basculement des Antilles dans l'indépendance.

Patrick Bruneteaux, Le colonialisme oublié. De la zone grise plantationnaire aux élites mulâtres à la Martinique, Éditions du Croquant,

col. « Terra », 2013, 315 p., ISBN : 978-2-36512-027-2.

Patrick Bruneteaux chercheur CNRS au centre de recherches politiques de la Sorbonne.


Peuple Kanak, la voie de l'indépendance
Stéphanie Graff

Extraits de l'intervention de Stéphanie Graff docteur en anthropologie politique, spécialiste des questions d'autodétermination, de décolonisation et d'autochtonie en Nouvelle-Calédonie

Le droit international reconnaît le peuple kanak, et comme autochtone et comme colonisé. Il correspond à la définition de peuple autochtone des Nations Unies qui lui reconnaissent aussi le droit de la décolonisation manifesté par l'inscription de la Nouvelle-Calédonie sur la liste des territoires non autonomes des Nations Unies depuis le 2 décembre 1986. Inscrite une 1ère fois en 1946 la Nouvelle-Calédonie fut désinscrite en 1947. Le gouvernement profitant de failles des résolutions des Nations Unies.

Les politiques de peuplement

En 1853 Napoléon III s'empare de la Nouvelle-Calédonie. Au long du XIXe siècle et du XXe pour partie, politiques de peuplement, indigénat, déplacements, massacres, maladies laminent la population kanak. Le déficit démographique est comblé dès 1945 par l'accélération de la politique d'immigration du gouvernement français.

Les années 1970 voient une autre vague de peuplement qu'impulse la circulaire Messmer de 1972, visant, à moyen et long termes, la minoration du peuple autochtone qui noiera la revendication d'indépendance.

Les revendications d'indépendance

Les premières déclarations officielles de revendication d'indépendance du peuple kanak apparaissent en 1975. La première négociation avec l'État français a lieu en 1983, à Nainville-Les-Roches, entre les indépendantistes de l'époque (le Front indépendantiste) et la France. Mais la France a invité à la table des négociations un troisième acteur, les non-indépendantistes majoritairement composés de descendants européens représentés par le Rassemblement pour la Calédonie dans la République. Cette table ronde marque le début des discussions politiques sur le droit de vote, l'autodétermination et l'éventualité d'un référendum réclamé par la majorité indépendantiste kanak dès 1975. « Qui vote ? » la question s'est donc posée dès le départ.

Les victimes de l'histoire

À Nainville-Les-Roches, les représentants kanaks du Front indépendantiste reconnaissent, aux « victimes de l'histoire », un droit de participation électorale, notamment lors d'un éventuel référendum d'autodétermination.

Les indépendantistes désignaient ainsi les personnes transplantées qui subirent, le régime de l'indigénat. Mais, la table ronde de Nainville-Les-Roches indique « La reconnaissance de la légitimité du peuple kanak, premier occupant du territoire, se voyant reconnaître en tant que tel un droit inné et actif à l'indépendance dont l'exercice doit se faire dans le cadre de l'autodétermination prévue et définie par la Constitution de la République française, autodétermination ouverte également, pour des raisons historiques, aux autres ethnies dont la légitimité est reconnue par les représentants du peuple kanak ». Le peuple kanak est certes premier occupant du territoire mais lui est reconnue, à ce titre, une légitimité de laquelle découle un droit à l'indépendance, dont l'autodétermination doit être définie par la République française. Cette autodétermination est ainsi d'emblée extrêmement limitée. De plus cette autodétermination est ouverte, pour des raisons historiques, aux autres ethnies. Ici est le moment de bascule de la question de l'autodétermination du peuple kanak vers celle de l'autodétermination de l'ensemble du territoire de la Nouvelle-Calédonie puisque toute sa population est concernée pour des raisons historiques. Dans le même temps, aucune définition n'est donnée de ces autres ethnies ...

Le conflit d'interprétation demeure

Les conflits d'interprétation autour de « qui  » demeurent au cœur des affrontements politiques opposant indépendantistes, l'État et les non-indépendantistes.

Le 3ème article de cette déclaration précise : « il faut préparer cette démarche vers l'autodétermination qui sera le fait du peuple calédonien défini par la logique ci-dessus admise », évoquant la logique des « autres ethnies ». Dès lors l'État français parle de « peuple calédonien ». Progressivement s'est mise en place la citoyenneté calédonienne, définie plus tard dans l'Accord de Nouméa.

Ce troisième acteur, qualifié par les indépendantistes de « victimes de l'histoire » et par l'État « d'autres ethnies », est représenté à la table des négociations par le RPCR. Le Front indépendantiste, très majoritairement kanak et favorable à l'indépendance, a accepté de reconnaître les « victimes de l'histoire » et de les intégrer en partie au corps électoral pour un éventuel référendum d'autodétermination. Partant de cette acceptation, l'État s'est doté d'un allié dans la « guerre » contre l'indépendance.

Un an après la déclaration de Nainville-Les-Roches débutent « les Événements ». Le 18 novembre 1984, le FLNKS lance le boycott actif du statut Lemoine qui repoussait le référendum d'autodétermination à 1989. Ce jour-là Eloi Machoro brise l'urne du bureau de vote de la mairie de Canala. Un choix hautement symbolique désignant le droit de vote comme mère des batailles pour l'autodétermination.

En 1987, un autre référendum d'autodétermination prévu est boycotté par le FLNKS pour la même raison. En 1988 les Accords de Matignon-Oudinot prévoyaient un référendum pour 1998 qui n'a pas eu lieu. A la place a été signé l'Accord de Nouméa, qui prévoit une consultation électorale sur l'accession du pays à la pleine souveraineté à partir de 2014 si les trois cinquièmes du Congrès de la Nouvelle-Calédonie le décidaient. Cela n'a pas été le cas, il doit être organisé par l'État en 2018.

De l'Accord de Nouméa naissent deux corps électoraux restreints, celui des élections provinciales et l'autre pour la consultation sur l'accession du pays à la pleine souveraineté.

Pourquoi « consultation sur l'accession du pays à la pleine souveraineté », et non pas « référendum d'autodétermination » ? Parce qu'en droit le résultat du référendum s'impose, et une consultation ne formule qu'un avis. La consultation laisse la porte ouverte à d’éventuelles négociations. Un calcul manifeste des rédacteurs de l'Accord de Nouméa qui se confirme maintenant. En effet la consultation de novembre, qui répondra à la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » a été qualifiée par le Premier ministre de « pas de côté » …