Qui sommes-nous ? Charte du site Participer S'abonner Soutenir Liens

Appel

Culture

Esprit de suite

La rentrée de l'atelier

Note d'actualité

Sur le plateau

Rubriques

Altercommunisme

Altercommunistes

Séquences

Cerises

Sélection

Imprimer cet article

Table ronde

Table ronde

Agnès Antoine Tous Migrants, Briançon

Said Bouamama Sociologue, cofondateur du Front uni des immigrations et des quartiers populaires

Bruno Della Sudda Ensemble !

Makan Rafatjou Communiste Unitaire

Cerises - Nous exprimons notre solidarité avec les migrants. Mais s'agit-il seulement d'une solidarité morale, ou avons-nous conscience que notre sort est indissociablement lié à celui des migrants ?

Agnès Antoine

Au delà de ce mot, joli mot par ailleurs “solidarité”, existent des engagements et positionnements très différents. Ici dans nos montagnes, où depuis près de deux ans, les cols servent de lieux de passage pour les exilés, la mobilisation pour leur venir en aide est remarquable. Vous constaterez que "pour leur venir en aide", et je n'emploie pas immédiatement le mot solidarité.

Parce qu'au début, il n'y avait pas de questions à se poser : il fait froid la nuit et on ne peut pas laisser des gens dormir dehors. C'est comme quand on est face à une catastrophe, on ouvre des gymnases, on donne à manger, on réconforte.

Les sentiments ou les convictions qui poussent chacun, chacune, à ouvrir sa porte, à donner à manger, à accompagner, à manifester vont de la pitié à l'engagement politique plus ou moins radical. Mais répondre à l'urgence pendant plus de deux ans induit forcément une évolution dans l'engagement et dans la réflexion. Tout d'abord, il y a les rapports humains qui font que l'on s'attache à certaines situations, que l'on découvre l'autre dans toutes ses dimensions, et que du coup on voudrait bien qu'il s'en sorte, que des solutions soient trouvées pour qu'il ait des papiers.

Une histoire et une culture commune est en train de naître entre les aidants et les aidés, une histoire de solidarité, une histoire de lutte contre un système violent, inhumain, que certains ici n'imaginaient même pas.

C'est alors la confrontation aux textes de lois, au fameux “Ceseda”, que beaucoup ici ignoraient et l'incompréhension face aux blocages, à l'absurdité des textes. En parallèle est venue la répression, l'intimidation des bénévoles, le harcèlement policier, incompréhensible pour celles et ceux qui voulaient seulement aider, considérant leurs actes comme légitimes.

Être pointé du doigt comme un vulgaire délinquant alors que tu as aidé une femme sur le point d'accoucher, à partir de quelle légalité, de quelle légitimité agissent les forces de l’ordre ? Et petit à petit, chacun, chacune, s'est penché sur ce qu'il se passe à la frontière, le déni de droit, les refoulements, les violences policières, et puis il y a eu les morts...

La solidarité, dans le sens étymologique du terme, est née petit à petit même si cette diversité dans l'engagement et dans les formes qu'il prend peut être à l'origine de tensions entre les acteurs du Briançonnais, mais aussi parfois d'une infantilisation ou instrumentalisation des exilés.

Chacun, chacune, mesure ici à quelle point nous sommes dans un laboratoire à ciel ouvert où les autorités jouent avec les peurs, avec les textes de lois, avec les dispositifs mis en place qui vont de la chasse à l'homme à la poursuite des bénévoles. Chacun ici découvre, qu'il soit d'ici ou d'ailleurs, comment se protéger du harcèlement policier, cryptage des téléphones, des messageries, mais aussi découvre les violences policières, l'injustice...

Une histoire et une culture commune est en train de naître entre les aidants et les aidés, une histoire de solidarité, une histoire de lutte contre un système violent, inhumain, que certains ici n'imaginaient même pas. Aujourd'hui la question n'est plus simplement d'aider des malheureux mais de lutter ensemble contre les pratiques intolérables de l’État qui livre une véritable guerre aux migrants.

Said Bouamama

La solidarité actuelle avec les dits « migrants » est à la fois porteuse d’espoirs, quantitativement peu importante et essentiellement morale. Porteuse d’espoirs elle l’est par sa spontanéité et par la diversité des acteurs qui la font vivre. Elle reste cependant marginale quantitativement soulignant ainsi l’imprégnation de pans entiers de notre société depuis plusieurs décennies par des grilles explicatives négatrices des causalités réelles de ces mouvements de population contemporains. L’expression erronée de « crises migratoires » a été tellement rabâché ces derniers temps que l’idée d’une submersion quantitative s’est progressivement distillée dans une partie non négligeable du corps social, en dépit de son caractère erroné que révèlent les chiffres des arrivés.

L’action sur les conséquences est absolument nécessaire mais ne peut pas dispenser de la tout aussi nécessaire action sur les causes politiques et économiques.

L’expression impose un mode de raisonnement anxiogène en termes d’endiguement nécessaire ne pouvant conduire, une fois accepté qu’à la conclusion (même déplorée et attristée) « réaliste » de la nécessité de la fermeté c’est-à-dire de la répression de ces nouveaux « damnés de la terre ». L’expression n’est de fait (volontairement ou non, consciemment ou non) que la version « euphémisée » de la thèse du « grand remplacement » promue par l’extrême-droite.

Enfin la solidarité en question reste largement morale tant elle est découplée des causes matérielles et politiques qui suscitent ces déplacements d’êtres humains en dépit d’une dangerosité accrue du fait des mutations des itinéraires imposées par les contrôles de l’Union Européenne et la déstabilisation de certains pays. La solidarité actuelle n’est pas née d’une conscientisation anti-impérialiste prenant en compte les rapports prédateurs que les pays industrialisés imposent aux pays d’origines et à leurs populations par des outils aussi divers qu’efficaces : Banque Mondiale, Fond Monétaire International, Franc CFA, Accords de Partenariat Economique (APE) de l’Union européenne, etc. Elle n’est pas non plus reliée à la conscience de notre responsabilité dans le chaos qu’instaurent les interventions militaires des pays riches de l’Irak à la Somalie, de la Libye à la Centrafrique, du Soudan à l’Afghanistan. Sans ce soubassement, il ne reste que le refus moral de l’inacceptable et cela est déjà salutaire quoique insuffisant pour agir réellement sur les causes. L’action sur les conséquences est absolument nécessaire mais ne peut pas dispenser de la tout aussi nécessaire action sur les causes politiques et économiques.

Bruno Della Sudda

La solidarité avec les migrants et les migrantes - les femmes étant depuis plusieurs années majoritaires parmi les populations concernées, ce qui est nouveau dans l'histoire des migrations - est une solidarité à la fois morale et politique. Il faut s'en expliquer car le terme morale est ambigu : le ressort moral peut être utile au début d'un processus menant à la solidarité mais il doit être dépassé car le risque existe d'une limitation dans la solidarité elle-même. Le piège tendu par les responsables des prétendues « politiques migratoires » - qui sont en réalité des politiques anti-migratoires - est le suivant : il y a les « bons migrants » qu'on doit accueillir - les réfugiés et demandeurs du droit d'asile - et les autres, les migrants économiques, les « mauvais migrants », de fait, qu'on ne saurait accueillir. Deux remarques : le terme de migrants économiques est très discutable et renvoie à une fausse compréhension des causes des migrations, bien plus complexes que le préjugé tenace selon lequel le facteur économique prime, isolément d'autres facteurs de plus en plus puissants.

Ceux-ci sont liés à des évolutions anthropologiques, culturelles et éducatives des sociétés humaines, et ce à l'échelle mondiale, ces évolutions conduisant à un désir irrépressible de mobilité. La mobilité humaine est une donnée centrale du processus de mondialisation dans toute sa complexité, elle est reconnue y compris par les institutions internationales comme facteur de richesse et de développement des économies et des sociétés humaines. Diviser pour mieux régner : un piège à éviter donc !

Politiser la question migratoire, c'est considérer que le sort des migrant.e.s et le nôtre sont communs, considérer cette question d'un point de vue global, même si le sort des réfugié-e-s est une priorité, et intégrer la nouvelle exigence d'un droit à la mobilité à l'échelle mondiale. Ce droit ne doit pas être considéré isolément : il doit se combiner au droit de « vivre et travailler au pays », à l'égalité des droits, à une politique de partage des richesses, contre la concurrence de tous contre tous.

Makan Rafatjou

La polémique opposant une politique d’accueil juste et humaine et pas seulement humanitaire, et une politique internationale juste et humaine améliorant structurellement les conditions de vie et de travail partout dans le monde afin de tarir les sources mêmes d’exils et de migrations subies est une pure ineptie mortifère tant pour les victimes (opposer deux « principes de réalité » chacun reprochant à l’autre son angélisme ou son irresponsabilité c’est mettre en balance les souffrances et les morts dans nos territoires et dans des contrées qui nous paraissent plus lointaines !!) que pour les idéaux d’émancipation humaine (c’est là un signe fort du désarroi idéologique qui traverse de part en part nos sociétés, nous compris, et du contexte de division et de concurrence de leadership organisationnel qui prévaut au sein même de la gauche de transformation) !!!

Regagner une hégémonie révolutionnaire et relégitimer des transform-actions émancipatrices est à ce prix : poser dès maintenant tous les jalons de rupture pour démontrer qu’autre chose est possible.

La solidarité est d’abord un fait ! Nous vivons sur une Terre, notre monde à tous, un monde fini. Nous pouvons le changer mais non pas en changer ! Et il ne nous est pas extérieur, il commence à nos portes. Le sort de toutes ses parties et de tous ses habitants sont de fait liés ensemble. C’est une illusion mortifère pour tous de penser pouvoir se contenter durablement des gagnants et des perdants, même pour le 1 % qui possède 50 % des richesses, dans un monde où les perdants le paient déjà de leurs vies et donc n’ont rien à perdre !

Mais c’est aussi un concept visant à assurer et assumer de façon juste et égalitaire la solidarité de fait. « Une injustice faite à un homme quelque part sur la terre, est une injustice faite à tous les hommes partout sur la terre » (Montesquieu) ! Cette solidarité en acte est une et indivisible ou n’est pas, mais se déploie de façon spécifique dans tel ou tel champ. Son affirmation en acte ne fait qu’ouvrir de redoutables défis. Regagner une hégémonie révolutionnaire et relégitimer des transform-actions émancipatrices est à ce prix : poser dès maintenant tous les jalons de rupture pour démontrer qu’autre chose est possible, parce que changer d’ère et faire advenir un autre monde prendra du temps. Commençons donc par les fins et prenons les choses à la racine et dans leurs contradictions complexes, sans que cela ne serve d’excuse à l’inaction.

Cerises - La revendication de libre circulation et de libre installation des êtres humains ne fait pas consensus au sein de la gauche de transformation sociale. S'agit-il d'une revendication utopique ?

Bruno Della Sudda

Voilà qui est bien étrange et révélateur de la déliquescence d'une partie de la gauche. La libre installation et la libre circulation sont un droit à l'échelle mondiale - même si la souveraineté des États et l'existence des frontières sont contradictoires -, ce droit est essentiel. Il est inscrit depuis 1948 dans la Charte de l'ONU qui n'a pourtant pas été écrite par des révolutionnaires.

Il ne s'agit pas d'une « revendication utopique » - comprise non pas au sens positif de l'utopie mais d'une exigence fantaisiste - mais d'une exigence qui est plus actuelle que jamais et qui doit être défendue sans la moindre ambiguïté.

La partie de la gauche qui s'y oppose est celle qui a renoncé à transformer la société et/ou qui est imprégnée de souverainisme. La France étant encore une puissance impériale, même de second rang, et néo-coloniale, ce souverainisme n'est rien d'autre qu'un nationalisme de domination et de puissance, et non d'émancipation comme celui des peuples qui aspirent à l'autodétermination en Catalogne, en Corse ou en Écosse. Cette partie de la gauche qui court parfois après l'électorat de l'extrême-droite semble ignorer tous les exemples montrant que l'accueil des migrant.e.s est de moins en moins impopulaire dans la société, que cet accueil se fait d'abord par le bas et les réseaux associatifs comme dans la vallée de la Roya, et que dans les communes comme Grande Synthe la gauche les accueille et ne recule pas aux élections !

Il faut enfin tordre le coup à ce préjugé, entretenu à droite comme à gauche, selon lequel plus les sociétés des pays de départ sont riches et développées, et plus elles retiendront leur population : c'est l'inverse qui se produit avec une aspiration plus forte encore à la mobilité.

Agnès Antoine

C'est une question qui prend tout son sens au col de Montgenèvre. Le golf et les pistes de skis ayant « gommé » la frontière, les golfeurs et les skieurs peuvent aller librement d'un côté, de l'autre.

La Police aux Frontières (PAF), en ne contrôlant que les personnes de couleur, sélectionne donc les femmes et les hommes qui peuvent circuler librement et les autres que l'on arrête et refoule sans ménagement. On mesure ici concrètement comment on organise les territoires et comment cela concourt aux systèmes de contrôle, d'exclusion. Si tu es habillé en golfeur ou surfer, pas de problème. A tel point que cet hiver nous avons conseillé aux exilés de porter des combinaisons de ski et un surf sur le dos, et précision utile bonnet enfoncé jusqu'aux oreilles et masques de ski pour qu'on ne voit pas la couleur de leur peau...

Le 8 Novembre tous à Gap !

Bastien, Benoît, Éléonora, Juan, Lisa, Mathieu et Théo vont être jugé.e.s le 8 novembre 2018 au tribunal de Gap. Poursuivis pour « aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire national, en bande organisée », ils risquent jusqu’à 10 ans de prison et 750 000 euros d’amende. Leur seul tort : avoir participé à une marche solidaire pour dénoncer les agissements de Génération Identitaire qui bloquait la frontière au col de l’Échelle pour s’en prendre à des personnes exilées.

Cette image illustre à quel point la liberté de circulation et d'installation existe déjà pour une partie de la planète pour peu qu'elle soit blanche et friquée. Cela pose problème et interrogation en ce moment de manière cruciale car ce sont des personnes de couleur qui frappent à notre porte. Nous nous comportons alors comme si nous étions en face d'une humanité subalterne, pour ne pas dire infra-humaine. Tout simplement parce que nous ne considérons pas les personnes de couleur comme des égaux.

Qui décide de qui a le droit de circuler ou non ? Qui décide de se répartir les populations migrantes comme si on se partageait des cageots de pommes ? En réduisant les exilés à l'état de choses, les gouvernements et leurs alliés ne pratiquent rien d'autre qu'une sélection entre ceux qui ont le droit de choisir où vivre et les autres. L'utopie est de croire que ce système répressif, inhumain, pourra perdurer. Combien faudra -t-il encore de cadavres pour que nous réagissions ?

Makan Rafatjou

Si l’hospitalité est aussi ancienne que le monde, son universalité fait débat. Au Moyen âge le principe juridique de « qui est dans un territoire est de ce territoire » faisait de fait de l’étranger un habitant ! Il a été largement commenté par Arendt voyant là la nécessité de transcender les droits internationaux des États-nations. Et par Derrida, il y a vingt ans déjà, qui la pensait comme une « loi absolue, inconditionnelle et illimitée » nécessitant de transgresser les lois particulières des États pour mieux les y inscrire de façon nécessairement conditionnée et conditionnelle. C’est dire qu’en faire un devoir éthique en tant que principe politique invite à un agir à la fois destituant, constituant et instituant !

Par delà les conditions de l’accueil, c’est le statut même du migrant qui est en jeu : déjà en souffrance et en errance est-il réductible à un problème qu’il convient de gérer, administrer voire répartir en le réifiant davantage ? Ou un humain, avec ses besoins et désirs spécifiques et légitimes que nous devons aider à recouvrer sa propre autonomie ? Et le statut de l’étranger ? Edmond Jabès disait « ne demande pas à un étranger d’où il vient mais où il va ». Faire de l’étranger un habitant suppose de le considérer comme notre égal et partie intégrante de nous-mêmes, de notre présent et de notre futur. Et il poursuivait « l’étranger te permet d’être toi-même en faisant de toi un étranger ». N’effaçons pas l’étrangeté de l’étranger source d’une altération dont la réciprocité est la condition même d’un devenir en commun, de la préservation et valorisation durables des singularités ouvertes et évolutives des sociétés et territoires.

Said Bouamama

Il convient d’abord de répondre à l’argument central conduisant des acteurs politiques se revendiquant de la « gauche » à s’opposer à ces revendications. Il est ainsi mis en avant le fait que ces « migrants » sont utilisés par le capital pour accroître la concurrence entre les travailleurs. Le constat n’est pas faux mais il ne signifie rien sans une précision du diagnostic. Ce qui permet cette concurrence c’est l’existence d’une inégalité de droits entre travailleurs, d’une part, et de discriminations raciste, d’autre part, et non l’existence d’une immigration même importante. Les travailleuses et les jeunes sont à un autre degré victimes de la même utilisation : faut-il renvoyer les premières au foyer ? Faut-il légaliser un statut d’exception pour les jeunes jusque 25 ans par exemple ?

Ce qui est utopique aujourd’hui et même irrationnel est l’idée même d’une fermeture des frontières.

Il convient ensuite de faire exploser le cadre du débat imposé par l’extrême-droite depuis de nombreuses années centré sur l’idée d’un « seuil de tolérance » dépassé. Non seulement les sociétés industrialisées n'ont pas dépassé ce pseudo seuil mais un simple regard sur les évolutions démographiques indique le besoin d’apports en immigration importants pour les décennies à venir. La question réelle n’est pas une illusoire fermeture des frontières, mais le coût du discours sur la fermeture des frontières : coûts humains engloutis en Méditerranée, coûts sociaux par le sort des survivants à qui s’impose un statut de sous-citoyennetés. Ce qui est utopique aujourd’hui et même irrationnel est l’idée même d’une fermeture des frontières. Cette première utopie est couplée à une seconde : celle d’une fermeture des frontières pouvant se mettre en œuvre de manière « humanitaire » en respectant la dignité des personnes. Dans le monde inégal d’aujourd’hui cette fermeture signifie objectivement l’acceptation de la violence contre des victimes c’est-à-dire un « ensauvagement de l’Europe » pour reprendre une expression de Césaire. Le caractère utopique n’est pas où il semble être en apparence.


Cerises - Libre circulation et libre installation sont-elles compatibles avec l'existence de frontières ?

Makan Rafatjou

Si les phénomènes migratoires ont toujours existé, de l’australopithèque à nos jours leurs diversité et natures n’ont rien de commun ! Dans leur massivité les migrations ont toujours eu un caractère subi (exodes et esclavages, invasions et guerres, génocides et dictatures, famines et catastrophes…), constitué des déracinements et souffrances, et causé des réinstallations et réimplantations lourdes de violences parfois encore vives. Aujourd’hui les migrations de grandes ampleurs se généralisent de par le monde, bien plus de façon intra-nationale, inter-régionale et intra-continentale qu’intercontinentale ! Qui peut dès lors imaginer un monde durablement divisé entre pays d’accueils, dont beaucoup sont en situation difficile, et pays de départs toujours plus exsangue ? Et que faisons-nous du droit des peuples ? Comment ne pas traiter causes et effets ensemble ? Faire prévaloir le droit des individus à l’autonomie sur le droit des peuples à s’autodéterminer, aspirer à l’autosuffisance, choisir et réaliser leurs propres voies d’un développement économiquement égalitaire, socialement juste, écologiquement durable, est-ce une déformation occidentale où l’individualisme semble avoir supplanté la capacité à faire société ? Ou avons-nous abdiqué à promouvoir non pas une aide au développement bien ambigüe, mais la libre coopération et des synergies nouvelles pour un co-développement harmonieux de toutes les parties du monde ?

Ne confondons pas migrations et exils volontaires ! La libre circulation et libre installation à libérer des gangues actuelles ne peuvent s’appliquer sans règles. Le monde de demain n’est pas un monde primitif. Par-delà les frontières ne peut être un en-deçà des frontières, dont on connaît les caractères artificiels, historiquement heurtés et toujours évolutifs. On peut imaginer un monde sans frontières. Mais aussi une autre conception de frontière, non plus comme fermeture et clôture d’un intérieur assiégé pas un extérieur, mais une interface de civilité, un seuil hautement symbolique entre un ici et un ailleurs, des singularités coopérant sans hiérarchie et désireuses de signifier des passages comme des lieux précieux de manifestations premières de nouvelles traditions de politesses et d’accueils réciproques elles aussi singulières.

Agnès Antoine

Ce printemps, un groupe de jeunes du Queyras, les bien nommés “Génération Solidaire” en réponse au groupuscule “Génération Identitaire”, a tourné un petit clip intitulé "Coup de balais sur les frontières".

Armés de balais brosses, ils ont nettoyé la montagne de cette ligne rouge imaginaire qui était rendu infranchissable par des hommes en armes et en uniformes.

Parce qu'aujourd'hui nous ne percevons la frontière que comme une ligne, trop souvent matérialisée sous forme de murs, à partir de laquelle un être humain n'a pas les mêmes droits que celui qui est de l'autre côté, nous lui donnons un pouvoir symbolique énorme.

Le fait que les humains puissent circuler et s'installer librement ne veut pas dire disparition des frontières. Elles n'auront plus ce pouvoir symbolique mais nous pourrions redéfinir leur fonction pour répondre aux problématiques actuelles. Elles serviraient alors à délimiter des espaces donnés à l'intérieur desquels les habitants s'organisent, comme un village voit son territoire délimité par une ligne à l'intérieur de laquelle les villageois décident des corvées de bois, de l'entretien des sentiers.

Said Bouamama

Précisons d’abord que l’émigration de masse n’est ni une aspiration, ni une revendication en Afrique. Les idéaux sur ce continent comme ailleurs restent de « vivre et travailler au pays ». Cette émigration est un phénomène spontané (le discours sur les passeurs occulte que l’Offre de passage n’existe que parce qu’il y a demande) ne se produisant que sous l’empire d’une nécessité de survie (économique ou de guerre). La solution définitive ne sera donc jamais la libre circulation et la libre installation à moins d’accepter l’ordre néocolonial reliant les pays d’émigration et ceux d’immigration. Affirmer cela n’autorise cependant pas à refuser la libre circulation et la libre installation tant que nos économies continueront de se construire sur la ruine des pays d’origine. Cela étant posé, la libre circulation et la libre installation sont, à mon sens, compatibles avec l’existence de frontières. En témoigne les trente glorieuses avec par exemple l’année 1968 où 82 % des nouveaux immigrés sont régularisés sur place. Dans les faits nous avions une libre installation. En témoigne également le fait que la quasi-totalité des « réfugiés » contemporains le sont dans les pays voisins aux conditions de vie tout autant dégradées en dépit de l’existence de frontières : une liberté de circulation et d’installation de la misère en quelque sorte. Que certains considèrent qu’il faille supprimer les frontières est un autre débat renvoyant à un horizon temporel différent.

Bruno Della Sudda

La libre circulation et la libre installation semblent à la fois une exigence immédiate et une perspective lointaine. Les mutations du capitalisme liées à la financiarisation et au processus de mondialisation aboutissent déjà à un effacement de plus en plus important des frontières pour les marchandises et les capitaux. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les êtres humains dont l'aspiration à la mobilité est irrépressible, alors que cette mobilité est bénéfique à toutes les parties (pays de départ par les transferts monétaires, pays d'accueil) et que cette aspiration, au-delà de ses aspects anthropologiques, culturels et éducatifs, est renforcée par les inégalités croissantes, les conflits et les guerres du monde actuel ?

Penser la combinaison entre deux éléments contradictoires : l'effacement des frontières et le droit à l'autodétermination qui peut aboutir à de nouvelles frontières.

Sur le plan politique, une gauche alternative digne de ce nom doit dire clairement que notre perspective est bien celle d'un monde sans frontières - même si les frontières étatiques n'ont jamais été aussi nombreuses - et sans guerres, ce qui n'empêche pas de manière transitoire de penser la combinaison entre deux éléments contradictoires : l'effacement des frontières et le droit à l'autodétermination qui peut aboutir à de nouvelles frontières. Sur ce point précis, la réflexion doit être menée sur la perspective, dans le cadre de l'autodétermination des peuples, de l'obtention d'une indépendance dont la traduction ne serait pas la création d'un nouvel État-nation à l'ancienne mais l'intégration à un ensemble fédéral plus vaste, avec une délimitation territoriale liée à la souveraineté populaire certes, mais aussi l'ouverture des frontières et l'accueil des migrant.e.s. Songeons que c'est à Barcelone qu'il y a eu la plus grande manifestation en Europe de solidarité avec les migrant.e.s, et qu'en France, même si les situations sont très différentes, ceux qui sont à la tête de la Corse ont proposé les premiers l'accueil de l'Aquarius : cela doit nous inciter à réfléchir…

Approfondissons cette réflexion : si les flux migratoires internationaux ne représentent que 3,3 % de la population mondiale, ils vont augmenter lentement et régulièrement et il faut s'y préparer en terme de propositions politiques claires et cohérentes.