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Face aux dominations sexistes, sociétales un long combat pour l’égalité et l’émancipation

En amont et au-delà du temps fort qu’ont été l’affaire Weinstein et le mouvement #meetoo sur les violences sexistes, deux militantes de la CGT spectacle présentent le travail de longue durée nécessaire pour dépasser toutes les formes de domination et d’inégalité.

Angeline Barth, secrétaire générale adjointe de la Fédération Nationale du Spectacle et de l’action culturelle CGTClaire Serre-Combe, copilote du collectif  Femmes-mixité de la FNSAC CGT
Angeline Barth, secrétaire générale adjointe de la Fédération Nationale du Spectacle et de l’action culturelle CGTClaire Serre-Combe, copilote du collectif Femmes-mixité de la FNSAC CGT

Mai 2017, le collectif Femmes-mixité de la FNSAC-CGT lance une campagne intitulée "l’Envers du décor" appelant « les personnes » à témoigner, via un tumblr, « sur les violences sexistes et sexuelles dans le secteur du spectacle […,] où la précarité des métiers et la peur de ne pas être (ré)embauché.e créent une omerta, qui plonge les victimes dans le silence. » Est donc affirmée l’articulation de l’exploitation économique et de l’exploitation sexuelle. C’est méconnu, précieux, et étonnamment précurseur de l’affaire Weinstein.

Le collectif Femmes-mixité est créé en Mars 2016, trois ans après que le 50° congrès de la CGT ait adopté la Charte sur l’Égalité femmes-hommes qui pose principes et enjeux de cette articulation. Longue gestation, naissance difficile… pourquoi un tel écart ?

La Fédération avait déjà eu un collectif traitant de ces questions dans les années 80. Depuis, la question de l’égalité femmes-hommes n’était plus traitée ou travaillée au-delà des grands principes, dans la Fédération. La création d’un collectif ne peut se faire uniquement sur une volonté politique. L’efficience de son travail dépendra avant tout d’avoir des forces militantes convaincues, qui voudront bien s’y engager et y travailler. Je dirai plutôt que c’était le bon tempo pour la Fédération pour créer ce collectif, sans douleur mais avec des camarades, femmes et hommes, qui avaient envie de prendre ces problématiques en main et de faire les choses. Peut-être avec un temps de gestation plus long…, mais le plus important est la qualité de la réflexion qui est menée, et l’aboutissement à ces propositions concrètes pour la vie des salariées de nos secteurs.

Il était important aussi de ne pas créer un collectif pour créer un collectif, parce que les problématiques d'égalité femmes-hommes sont plus dans l'air du temps que quelques années auparavant. Cette période de gestation a aussi été l'occasion de nourrir une réflexion sur les enjeux d'égalité propres à nos secteurs, de nourrir des axes revendicatifs pour nourrir les orientations fédérales, avec comme visée finale d'agir sur la situation des femmes au travail dans le domaine du spectacle.

Le livret de lancement de la campagne "L’Envers du décor"(1)
Le livret de lancement de la campagne "L’Envers du décor"(1)

Un premier bulletin publié la veille du 8 Mars 2016 signe l’acte de naissance du collectif. Il déclare qu’à l’instar "des autres secteurs d’activité, les inégalités femmes-hommes sont criantes dans le spectacle vivant et l’audio-visuel (…) À quoi s’ajoutent les questions de harcèlement et violences sexuelles qui restent encore extrêmement tabous dans nos milieux". L’alerte sur ces questions est lancée un an après. Était-ce la première action du collectif ? Pourquoi à ce moment là, et à l’adresse des "personnes", non des femmes ? Est-ce à dire qu’il est aussi difficile d‘aborder et traiter ce problème en "interne" qu’en "externe" ?

La première action interne du collectif a été de travailler à un certain nombre de revendications, allant des questions de salaire, de discrimination liées à la maternité, l’âge… jusqu’à celles des violences sexuelles et sexistes sur les plateaux et dans les bureaux. Ces revendications ont été adoptées par tous les syndicats de la Fédération à l’occasion de notre dernier congrès fédéral.

Extrait du livret  de la cgt
Extrait du livret de la cgt

Le travail sur les violences sexuelles et sexistes au travail a donc été mené de manière concomitante avec les autres axes du plan de travail, mais il a effectivement été plus médiatique, ou du moins plus "communiqué". Cette question s’adressait à des personnes et non pas "seulement" à des femmes car ces violences sont également commises par des hommes (extrêmement majoritairement) sur des hommes, et que nous considérons qu’il n’y a pas d’échelle de valeur lorsque ce type de domination s’exerce. C’est le même processus abject qu’il faut combattre.

La première action interne du collectif a été de travailler à un certain nombre de revendications, allant des questions de salaire, de discriminations liées à la maternité, l’âge… jusqu’à celles des violences sexuelles et sexistes sur les plateaux et dans les bureaux. Ces revendications ont été adoptées par tous les syndicats de la fédération à l’occasion de notre dernier congrès fédéral.

Ces violences sont également commises par des hommes (extrêmement majoritairement) sur des hommes, et que nous considérons qu’il n’y a pas d’échelle de valeur lorsque ce type de domination s’exerce. C’est le même processus abject qu’il faut combattre.

Nous connaissons le secteur, les gens qui y travaillent, les enjeux qui s’y jouent, nous connaissons des personnes qui avaient subi ces violences. Nous avons voulu dépasser cette connaissance et cette analyse subjective, et recueillir des témoignages, afin d’aller voir les organisations d’employeurs pour les mettre face à leurs responsabilités. Le lancement du tumblr un an après est l’aboutissement concret de cette réflexion.

Ce n’est pas en soi difficile d’aborder ces questions avec les organisations patronales du secteur. Ils ont tout à fait conscience de ce qui se joue. Traiter ces questions et envisager des pistes de travail avec eux est par contre beaucoup moins simple, puisque ce sont quelques-uns de leurs adhérents qui agissent ainsi. Nous avons donc besoin des pouvoirs publics, et sollicité en ce sens le ministère de la Culture.

Quand éclate l’affaire Weinstein, le collectif se trouve en quelque sorte en première ligne pour la décrypter, et pour saisir les tenants et aboutissants de la séquence qui suit avec ses avancées, diversions, pièges, jusqu’à son point d’orgue le 25 Novembre. Quelle a été son analyse ? A-t-il vu dans l’incontestable libération et mobilisation des femmes, par la parole et la pétition, un évènement au sens historique, lequel, ou conjoncturel ?

Ce que nous avons retenu de l’affaire Weinstein, c’est d’abord que nous avions - malheureusement - raison sur certaines pratiques dans nos milieux, et sur les tabous obligeant la parole à être muselée. Il y a bien sûr la fragilité des carrières et des contrats de travail qui peut expliquer cela. Mais pas seulement. Souvenons-nous de la violence qui s’est abattue sur ces comédiennes qui ont dénoncé les agissements de Jean-Claude Brisseau. Ce milieu se protège et peut contribuer à rendre les bourreaux intouchables. C’est comme si on considérait qu’être artiste exonérait de tous les actes commis.

Nous sommes à un moment de l’Histoire où nous devons continuer à peser pour faire cesser ces pratiques [sexistes]. Il faut que l’on passe du "dire" au "faire". Un temps plus long, moins médiatique nous attend.

Pour en revenir à l’affaire Weinstein, nous avons par ailleurs pu constater que finalement, la parole s’était très peu libérée dans nos secteurs en France. Le très médiatique #metoo a contribué à libérer la paroles des femmes, mais finalement peu, en France, du secteur professionnel où il est né.

La montée des marches des 82 professionnelles à Cannes est un acte fort, à un endroit même où le délégué général du festival esquivait trois années plus tôt que la question de la place des femmes dans la programmation, en estimant que la parité était « une question de société bien au-delà du festival de Cannes ». Il est encore un peu tôt pour savoir si nous vivons un moment historique ou simplement conjoncturel. Ce qui est certain, c’est qu’il s’est passé et dit des choses. Nous sommes à un moment de l’histoire où nous devons continuer à peser pour faire cesser ces pratiques. Il faut que l’on passe du "dire" au "faire". Un temps plus long, moins médiatique nous attend.

Festival de Cannes 2018 : deux montées des marches revendicatives pour l’égalité salariale et contre la discrimination dans les rôles selon la couleur de peau.
Festival de Cannes 2018 : deux montées des marches revendicatives pour l’égalité salariale et contre la discrimination dans les rôles selon la couleur de peau.

Le 25 Novembre, la convergence contre les violences sexistes s’est manifestée, fruit d’un travail mené par les syndicats, en particulier la commission Femmes-mixité de la CGT - en lien avec les association féministes, et d’une dynamique pétitionnaire numérique, disons dispersée…

Base pour l’intersectionnalité des luttes dans le cadre des rapports sociaux de classe et de sexe, ou risque que le juridisme l’emporte dans la configuration idéologique et politique actuelle – voire l’affaire Cantat, Polanski à la Cinémathèque, d’autres à venir peu ou pas visibilisées - ?

Les questions des "affaires" Cantat, Polanski… déchirent tout autant la société, les organisations entre elles et notre organisation également en interne. Certains estiment que l’on ne peut interdire à un artiste de faire son travail, et d’autres que le geste artistique, et la visibilité médiatique que cela octroie, a une portée et une symbolique qui prend une autre dimension lorsqu’il s’agit d’un agresseur ou d’un meurtrier. Ces questions ne sont pas juridiques mais nous renvoient, en tous les cas dans mon organisation, à pourquoi nous faisons ces métiers. Néanmoins, il est clair qu’elles ne doivent pas devenir l’unique objet du débat, et nous détourner du combat contre ces rapports de domination. Il est nécessaire de trouver des convergences les plus larges possibles sur nos points communs.

Parité à la direction confédérale, puis charte pour l’égalité dans la vie, au travail et dans la CGT, enfin commissions femmes-mixité à tous les niveaux avec matériel d’information conséquent pour la mettre en œuvre traduisent une remarquable logique d’aggiornamento de la CGT. Qu’est-ce qui enclenche ce "mouvement" à partir de 1999, fait qu’il perdure et se développe - les générations qui ont grandi avec l’acquis des lois votées depuis 1975, le lien avec les recherches en sciences humaines sur le genre qui se sont multipliées, l’Europe – cf les lois Roudy, transposition des directives de 1976 - , un procès civilisationnel que le mouvement ouvrier a impulsé, en subordonnant les mouvements de femmes, mais aussi en les soutenant ?

Ces questions (...) se posent déjà à nous au sein de l’organisation : comment on accède - ou pas - à des responsabilités, comment on reste en responsabilité, comment on ne devient pas l’arbre qui cache la forêt, est-ce qu’on est là pour nos compétences et non pour assurer la parité… La question est de plus en plus prégnante dans toute la CGT.

La question du salaire, de "ce que je vaux", "ma qualification", est évidemment fondamentale, car le jour où l’égalité salariale sera effective, ce sera le signe que beaucoup de choses ont évolué dans la société […] C’est en travaillant aussi les questions d’emploi ou de stéréotypes que nous finirons pas gagner la bataille de l’égalité salariale.

Nous sommes à un moment où ce mouvement n’est plus subordonné à l’organisation syndicale, il n’est plus à côté de, il fait partie intrinsèquement de l’organisation. Ces questions nous sont donc posées en tant que militant-e-s ou en tant que salarié-e-s Elles se posent déjà à nous au sein de l’organisation : comment on accède - ou pas - à des responsabilités, comment on reste en responsabilité, comment on ne devient pas l’arbre qui cache la forêt, est-ce qu’on est là pour nos compétences et non pour assurer la parité… La question est de plus en plus prégnante dans toute la CGT. Un rapport de situation comparée à la CGT a été publié par le collectif confédéral "Femmes mixité", pour apporter un éclairage sur la place des femmes au sein de la Confédération (part de femmes syndiquées, part de femmes en responsabilité dans les fédérations et les territoires, etc.). Une cellule de veille contre les violences sexistes et sexuelles au sein de l’organisation vient d’être créée, sous le pilotage de Maryse Dumas. Ces questions nous traversent en tant que militantes, et nous nous en emparons enfin.

Concernant plus généralement les lois auxquelles vous faites allusion. Nous avons grandi avec elles,, elles ont été plus qu’importantes pour l’avancée des droits des femmes. Néanmoins, dans les faits, nous connaissons toujours des écarts de salaires, des difficultés pour accéder à certains emplois, et toutes sortes de discriminations. Malgré ces lois, le chemin est encore long avant que les femmes n’aient des avancées concrètes et effectives dans leur vie de tous les jours.

Malgré l’accumulation des lois, les salariées sont piégées par la double peine, entre "plancher collant, murs et plafond de verre "et les inégalités ont une espérance de vie impressionnante dans tous les domaines. Peut-on dire qu’un "paradigme", si ce n’est un fantôme - le salaire d’appoint -, hante les rapports sexués et sociaux de travail ? Est-ce suffisant, syndicalement, politiquement, pour mener cette lutte là d’émancipation ?

La question du salaire, de "ce que je vaux", "ma qualification", est évidemment fondamentale, car le jour où l’égalité salariale sera effective, ce sera le signe que beaucoup de choses ont évolué dans la société, y compris sur des plans qui ne sont pas syndicaux.

Extrait du livret  de la cgt
Extrait du livret de la cgt

Comme nous vous l’expliquions, nous avons travaillé un vaste plan de travail pour résorber les inégalités. L’une des pistes était de trouver des mécanismes pouvant atténuer, contrer les problématiques liées aux gardes d’enfants, dans un secteur où l’on peut être appelé pour travailler ou passer une audition du jour au lendemain, où l’on travaille à des horaires qui ne correspondent pas à ceux des crèches par exemple. Nous estimons que cette question peut expliquer pour partie pourquoi les femmes restent moins facilement dans le secteur d’activité après une maternité. La Fédération a donc porté cette proposition du collectif lors de la concertation avec le ministère de la Culture, en amont de la création d’un "Fonds pérenne pour l’emploi" dans le spectacle vivant en 2016. Deux ans après, nous avons fêté la création d’une aide pour la garde d’enfants pour les artistes et technicien-ne-s intermittent-e-s du spectacle. Ce n’est pas médiatiquement parlant une action du collectif, mais c’est bien le fruit de ses propositions. D’autres travaux ont été menées, par exemple à l’Afdas (Assurance Formation des Activités du Spectacle), qui collecte les fonds pour la formation professionnelle et initiale et qui finance des actions de formation. Nous avons mis en place des dispositifs pour tenter de travailler la mixité des métiers et la lutte contre les discriminations par le biais des écoles d’art et de spectacle, avant même l’entrée dans la profession. Nous menons également le débat actuellement au sein du Centre National des Variétés, pour mettre en place des mécanismes qui permettront de voir davantage de femmes instrumentistes dans ce secteur musical que les 8 % actuellement. C’est en travaillant aussi les questions d’emploi ou de stéréotypes que nous finirons pas gagner la bataille de l’égalité salariale.

(1) Le livret de lancement de la campagne "L’Envers du décor". Ce livret est ici.