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Mystère flambé

Lycéens et étudiants… au pas !

« J'avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie », écrivait Paul Nizan en ouverture de son livre Aden Arabie. Combien de jeunes d’aujourd’hui pourraient reprendre à leur compte cette assertion désespérée ?

Le pouvoir s’est gargarisé du progrès que représentait le nouveau logiciel d’"orientation" Parcoursup. Il devait faire oublier les ratés du système précédent (qui furent nombreux, il est vrai, mais dont il faut bien dire qu’il était inspiré par la même philosophie). C’est maintenant l’heure de vérité. Le gouvernement affirme que plus de la moitié des lycéens ont reçu une réponse positive. Mais combien pourront suivre la filière dont ils rêvaient ? Comme il leur est demandé de ne plus hiérarchiser leurs souhaits, la plupart ont de fortes chances de devoir faire contre mauvaise fortune bon cœur. Certains vont aussi rapidement se rendre compte que la réponse qu’ils pensaient positive n’est qu’une fin de non recevoir. Soit parce que c’est un "oui mais", conditionné à une remise à niveau, soit parce qu’ils auront droit à la place si les quelques centaines (ou les quelques milliers) de prétendants mieux placés qu’eux se désistent en leur faveur ! Il y a fort à parier que la déception et la frustration remplaceront vite l’attente et l’espérance. Et cela ne créera certainement pas le climat le plus propice pour se concentrer sur la préparation du bac. Un bac dont beaucoup de jeunes vont se sentir fondés à penser qu’ils ne sert plus à rien.

Avoir 20 ans aujourd’hui ? Pub pour une mission locale…
Avoir 20 ans aujourd’hui ? Pub pour une mission locale…

François Mitterrand avait voulu que 80 % des jeunes Français accèdent au niveau du bac. C’est aujourd’hui le cas. Mais voilà maintenant que les portes de l’Université se ferment devant eux et que, sans le dire vraiment, le pouvoir instaure la sélection à l’entrée dans l’enseignement supérieur. Cette sélection n’est évidemment pas seulement motivée par la volonté de prendre les "meilleurs". C’est aussi, plus ou moins ouvertement, une ségrégation sociale, puisque parmi les critères retenus par les universités entre en ligne de compte non seulement les résultats mais aussi l’établissement dont l’élève est originaire.

La lutte fut longue pour que les enfants d’ouvriers et des classes populaires puissent accéder à l’université. Ceux-ci sont toujours minoritaires, mais une relative démocratisation s’est quand même produite. La France comptait 695 000 étudiants en 68 ; elle en compte aujourd’hui 1 645 000 et Le Figaro s’inquiète régulièrement de l’ « explosion du nombre d’étudiants »… Cette volonté de la classe dirigeante de contenir l’augmentation du nombre d’étudiants répond certainement à l’objectif de réduire l’investissement éducatif, pour entrer dans le carcan de l’austérité budgétaire. Mais elle répond peut-être plus encore à l’idée profondément ancrée chez nos élites qu’il ne sert à rien - et qu’il est même dangereux - d’encourager les enfants du peuple à faire de longues études. Cela peut leur donner de mauvaises idées, des idées critiques, et créer des ambitions et des exigences que la société ne pourra pas satisfaire.

C’est le même système qui défend la sélection et qui promeut (à grands renforts de millions) l’abrutissement systématique des individus et la distraction obligatoire. Ayons donc une pensée émue et consensuelle pour Pierre Bellemare, ce précurseur qui a introduit le prompteur et importé le Téléachat des USA !

Fait significatif, au moment où Parcoursup déçoit, Muriel Pénicaud, la ministre du Travail, tente de relancer (pour les lycéens, mais aussi pour les étudiants) les vastes perspectives qu’offre l’apprentissage… Pour appuyer cette campagne, elle lance un "hashtag" (puisqu’il faut maintenant un hashtag pour tout…) sous le slogan "Démarre ta story" ! Tout un programme… La story, en l’occurrence, n’est pas le synonyme du mot français (donc ringard) d’"histoire". Elle en est peut-être même le contraire. Plutôt que de vous mêler de faire l’Histoire, écrivez votre petite story… devenez un "story teller".

Et à tous, apprentis, étudiants, stagiaires, salariés ou chômeurs, on répète qu’ils doivent apprendre à "se vendre". (La même société qui commémore régulièrement l’abolition de l’esclavage ne semble pas y voir la moindre contradiction…)

La pression pour conduire les jeunes à accepter un horizon limité est considérable. Mais pas suffisante pour qu’ils s’en accommodent vraiment.

Ayant rencontré plus d’une centaine de lycéens d’un établissement de la banlieue1, ces derniers jours, nous avons pu nous en faire une idée. Ces jeunes étudient dans un bel établissement, polyvalent et tout neuf. Mais quel avenir leur est promis ? La moitié d’entre eux suivent un enseignement général, l’autre moitié, un enseignement professionnel. Ils apprennent en particulier la "logistique" ! (Ce qui n’a pas grand’ chose à voir avec des études de Logique et de philosophie).

Mais, invités à écrire des poèmes, ces jeunes qui ne sont pas a priori littéraires ont su dire ce qu’ils avaient sur leur cœur. Quelle que soit la maîtrise formelle dont ils font preuve (et qui est bien sûr variable de l’un à l’autre), leurs poèmes témoignent de l’urgence et de la précarité de vivre ressenties par cette génération… Ils manifestent une sensibilité inquiète, douloureuse, en même temps qu’une ardeur printanière qui ne renonce pas. Comme le dit Rayan (et il n’est pas le seul…) : « Dans cet univers profond, glacial et noir / d’une foi indomptable et sans faille je traquerai l’espoir ».

… Avoir 20 ans aujourd’hui ?  Illustration d’un sondage Odexa.
… Avoir 20 ans aujourd’hui ? Illustration d’un sondage Odexa.

…« Je ne laisserai personne dire… » écrivait Nizan… Et pourtant, vingt ans est aujourd’hui comme hier, toujours le plus bel âge, celui de l’amour et de la passion… Celui de la recherche individuelle et parfois collective d’une autre vie, parce qu’on veut "vivre sa vie".

L’insatisfaction envers le monde imposé peut se traduire de très diverses manières. Certains s’engagent… Il est remarquable, de ce point de vue, de voir l’intérêt porté par certains jeunes aux "classiques du marxisme", qu’ils cherchent à découvrir par eux-mêmes. Nous le voyons souvent, sur le parcours des manifs. Parmi ceux qui s’engagent, l’anarchisme qui représente un vrai courant dans la société française en séduit pas mal, d’autant que les perspectives "révolutionnaires" offertes par les organisations classiques ne sont guère exaltantes… Beaucoup partagent une vive conscience écologique. Parfois cela les conduit à situer le problème sur un plan individuel et tenter d’adopter un autre mode de vie dont ils s’imaginent qu’il peut sauver la planète, comme le fait de devenir végétarien. Quelques-uns peuvent aussi être tentés par la religion et même fascinés par la mort… Et ils l’écrivent parfois dans leurs poèmes.

Mais une enquête publiée par Le Monde en février dernier (et qui portait sur un échantillon de 210 000 personnes de 18 à 34 ans) faisait apparaitre que 61 % des jeunes seraient prêts à une « révolte de grande ampleur ». Ils ne rejettent pas pour la majorité d’entre eux les valeurs du monde des adultes, mais ils pensent (pour 70 %) que la société ne leur donne pas les moyens d’exprimer ce dont ils sont capables. Ils pourraient bien rejoindre le mouvement…

Alors, la chose la plus raisonnable est de brandir le bâton. Il faut mettre les lycéens en garde à vue, envoyer les CRS, lancer les gaz lacrymogènes, multiplier les contrôles d’identité… Tenter d’interpeller un jeune, en s’y mettant à une dizaine, comme nous l’avons vu lors de la manifestation du 26 mai, parce qu’il transportait une hampe de drapeau en plastique ! Arme redoutable… Et il a fallu que la foule entoure les policiers pour qu’ils le relâchent. Ou arrêter une jeune étudiante et lui faire passer vingt-quatre heures en cellule parce qu’elle avait un couteau dans son sac… Oui, il faut intimider, convaincre les jeunes qu’il est dangereux de manifester, leur « interdire de militer », comme le dit, interrogée par la télé, une mère de lycéen mal pensante…

Mais cela suffira-t-il ?

Car, comme le chantait Léo Ferré : « Pour tout bagage on a vingt ans / on a des réserves de printemps… »

1. Opération Printemps des poètes au lycée Pauline Rolland de Chevilly Larue, initiée par le poète et enseignant Fabien Mellado, avec ses collègues.