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Mystère flambé

Mai 68, la répétition ?

Le 1er mai, on pouvait lire, bombé sur le parapet du Pont d’Austerlitz : "Nous naissons de partout, nous sommes sans limites". Vers extrait de "Notre mouvement", poème d’Éluard dans les Derniers poèmes d’amour… Dans l’esprit d’Éluard, le mouvement en question était celui des peuples vers le communisme… Qu’un jeune d’aujourd’hui reprenne cela comme manifeste de son engagement dit que, malgré les changements survenus dans le monde et en France, un certain romantisme révolutionnaire peut renaître.

S’il est un spectre qui hante la société française aujourd’hui, c’est bien celui de 68. Dans certains secteurs du salariat et de la jeunesse, qui rêvent de "refaire 68" ; mais aussi sans doute du côté du pouvoir. La morgue et l’autoritarisme de Macron, le recours à la répression à Notre-Dame-des-Landes et ailleurs, sa provocation permanente à l’égard du monde du travail donnent à penser qu’il met volontairement de l’huile sur le feu, peut-être dans le but de faire avorter le mouvement, faute de "convergence des luttes". La relecture en détail des premières journées de Mai 68 montre qu’à l’époque aussi le "pouvoir personnel" gaulliste avait voulu jouer avec le feu… Ce qui n’était pas sans risques comme l’ont prouvé les neuf millions de grévistes venus relayer la révolte étudiante et qui ont certainement déstabilisé De Gaulle, au moins un temps. Jusqu’à ce qu’il reprenne la main et rétablisse l’ordre institutionnel en remportant les législatives, grâce au soutien de la "France profonde" qui avait pris peur.

On a beau jeu de dauber sur la récupération de 68. Elle est réelle au plan culturel. L’irruption du désir, la contestation de la hiérarchie, la revendication de l’imagination au pouvoir, la fête même ont été assez largement récupérées par la mutation "libérale-libertaire" du capitalisme, qu’analysa Michel Clouscard. (Même si de nos jours, la mode est plutôt au conservatisme moral et à l’obsession sécuritaire). Mais c’est aussi vrai des conquêtes sociales enregistrées à Grenelle. L’augmentation du SMIC, par exemple, a permis une relance de la consommation, de la croissance et donc des profits. Dans la mesure où 68 a été une "révolution" qui n’a pas renversé le pouvoir de la bourgeoisie, toutes ses conquêtes (quantitatives comme qualitatives) ont pu, plus ou moins vite, être digérées par le système.

Mais que 68 ait été un rêve inabouti ne l’empêche pas d’exercer toujours une attraction, peut-être même au contraire, jusque parmi ceux qui n’ont pas vécu ce moment, qui fut pour beaucoup celui de la prise de conscience, de l’embellie et de l’enthousiasme partagé.

Alors, refaire 68 ?

Il y a une phrase de Marx qui est souvent citée aujourd’hui. C’est celle par laquelle il ouvre Le 18 Brumaire : « Hegel remarque quelque part que tous les grands faits et les grands personnages de l'Histoire universelle adviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». C’est par ces termes moqueurs qu’il compare Napoléon 1er et le troisième du nom, surnommé "le Petit" par Victor Hugo.

Qu’une tentative de répétition de 68 tourne court, voire à la farce, n’est pas exclu.

Beaucoup de choses ont changé en cinquante ans. La France n’a plus le même visage. La classe ouvrière notamment s’est beaucoup affaiblie, du point de vue numérique, organisationnel et idéologique. En 68, malgré ou à cause des Trente glorieuses, le modèle de la société de consommation alors triomphant révélait soudain l’insatisfaction qu’il engendrait, inévitablement. Dans son ouvrage écrit à chaud, L’Irruption, de Nanterre au sommet1, Henri Lefebvre pouvait noter (p. 84) : "L’American Way of Life ne tente plus personne."

On ne pourrait pas en dire autant aujourd’hui et cela suffit à mesurer les points marqués par le capitalisme. La situation du marxisme aussi a changé. A l’époque, celui-ci était en crise (avec les querelles qui n’étaient pas que de chapelle entre "orthodoxes", trotskystes, "maoïstes", althussériens, humanistes, etc…) mais c’est lui qui donnait le "la" de la vie intellectuelle. Un tiers de la planète vivait sous un régime se réclamant du socialisme et au Vietnam un petit peuple résistait à l’impérialisme le plus puissant…

Que 68 ait été un rêve inabouti ne l’empêche pas d’exercer toujours une attraction, peut-être même au contraire, jusque parmi ceux qui n’ont pas vécu ce moment, qui fut pour beaucoup celui de la prise de conscience, de l’embellie et de l’enthousiasme partagé

Mais il y a aussi des choses qui n’ont pas changé. Le gauchisme, par exemple, n’a pas disparu. Ou il est réapparu. Les manifestants du "black bloc", qui affirment vouloir s’en prendre aux "symboles du capitalisme", en témoignent. On peut s’interroger sur l’efficacité révolutionnaire de cette action qui aboutit à saboter la manif du 1er Mai, en plein mouvement des cheminots. Le fait par exemple que ce "symbole du capitalisme" qu’est la voiture du Temps des Cerises ait été incendiée à l’issue de la manif en dit assez long sur la facilité pour des provocateurs, flics en civil ou nervis d’extrême-droite, à infiltrer ce genre de groupe.

Mais cela ne peut pas conduire à être sourd à l’aspiration révolutionnaire de beaucoup de ces jeunes. Ni à ne pas voir qu’aujourd’hui comme hier, se font face et s’alimentent mutuellement une forme d’anarchisme (inefficace et même nocif pour le mouvement) et une certaine impuissance des organisations classiques. D’un côté, ce que Lefebvre appelait "la révolution institutionnalisée" et son immobilisme constitutif… et de l’autre le spontanéisme de l’impatience révolutionnaire. La "maladie infantile"… et ce qu’il faut bien appeler la "maladie sénile" d’un communisme qui a renoncé à la révolution.

En 68, le PCF n’avait certainement pas tort dans son analyse du rapport des forces fondamental. Et il était sans doute fondé à craindre le "solo funèbre" de la classe ouvrière si celle-ci avait tenté de prendre le pouvoir. Mais il est passé à côté de forces et de questions qui apparaissaient, dans la foulée de l’émergence des couches moyennes et du "capitalisme d’organisation", telles celle du rôle nouveau des fonctions de gestion dans la société, de la crise du savoir dans la jeunesse estudiantine ou des minorités marginalisées dont Marcuse avait pressenti l’importance… (À propos de Marcuse, venu à Paris à la veille de 68 pour un colloque très universitaire sur le marxisme, Lefebvre relève avec ironie que sa vision pessimiste d’une "société close" a presque aussitôt été démentie par l’irruption de 68 qui ouvrait une brèche, en France, mais aussi ailleurs dans le monde).

Parmi les rendez-vous manqués de 68, il y a aussi des questions culturelles ou morales, des aspirations à des changements de la vie quotidienne qu’une certaine conception "économiste" du marxisme, dominante dans le mouvement communiste et les organisations ouvrières, ne permettait guère de prendre en compte. À ce titre, on a souvent évoqué le féminisme. En fait, le mouvement féministe s’affirme surtout après 68, sur sa lancée (avec le MLF, ou le MLAC pour le droit à l’avortement, etc.) De même pour le mouvement homosexuel (avec le FHAR, fondé en 71). Ou pour la question des minorités ghettoïsées qui se sentent, en France même, en situation de domination coloniale.

Par contre, c’est bien en 68 que s’est exprimée l’aspiration autogestionnaire ; au départ mal accueillie par les communistes. À la fois parce qu’ils étaient attachés à l’idée de la planification démocratique et étaient réticents envers l’expérience yougoslave, mais aussi parce qu’ils mettaient l’accent sur l’appropriation collective des moyens de production… et qu’ils soupçonnaient (à bon droit) Michel Rocard de faire l’impasse dessus.

A contrario, dès 68, Lefebvre insiste sur la portée de l’idée autogestionnaire pour reconstruire un projet révolutionnaire démocratique, capable de tirer les leçons de l’expérience du socialisme étatiste (et de "l’ennui" qui, selon lui, lui est consubstantiel…) Seule à ses yeux cette idée permettrait à la gauche d’avoir un vrai projet pour "changer la vie", et pas seulement en matière d’économie. (Il n’est pas inintéressant de relire ce qu’il écrit sur la différence de fond avec la cogestion… On peut d’ailleurs se demander si certains communistes qui mettent en avant la question des "nouveaux critères de gestion" ne se sont pas en fait ralliés à l’idée de cogestion). Autant de questions posées en 68 et après… et qui ne sont probablement pas réglées.

Si un mouvement surgit et se développe à nouveau, nous ne pouvons qu’espérer que les uns et les autres, forts des leçons du passé, sauront faire que l’Histoire, au lieu de bégayer, avance. Car, comme le disait aussi Paul Valéry : « L’Histoire est la science des choses qui ne se répètent pas. »

1 Anthropos, Paris, 1968, réédité par les éditions Syllepse (1998) (préface, postface et prolongements par René Lourau, René Mouriaux et Pierre Cours-Saliès).