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L’étroite stratégie de la direction de la CGT

Alors que les militants de la CGT sont avec d’autres au cœur des mobilisations, sa direction reste l’arme au pied en termes de stratégie.

S’il fallait réunir les poncifs d’une stratégie syndicale fatiguée, l’entretien avec Philippe Martinez publié par L’Humanité Dimanche1 le 26 avril pourrait faire l’affaire. Bien sûr, on y trouve ce qui fait que la CGT reste une force importante, inestimable, toujours du bon côté des barricades, et, mieux que cela, une force déterminée à agir par des luttes de classe avec une ambition de transformation. On y trouve aussi formulée la stratégie visant à « partir des réalités de l’entreprise tout en organisant des temps forts interprofessionnels », pour montrer qu’il existe des points communs entre les revendications. Mais le secrétaire général de la CGT enchaîne une invraisemblable série de fausses évidences et de fins de non-recevoir à ceux qui souhaitent des initiatives fortes de convergences des forces sociales et politiques, qui veulent dépasser la césure entre social et politique, étendre le champ de la lutte à tous les sujets, ou encore qui doutent d’une stratégie visant principalement à des convergences avec la CFDT.

Placer au centre l’affirmation qu’aucun gouvernement ne peut résister à un large mouvement de salariés, c’est une manière d’ignorer la multitude des mobilisations, Notre-Dame-des-Landes, les chômeurs et les précaires, la solidarité avec les migrants, le mouvement étudiant…

Des silences préoccupants

On trouve d’abord dans la stratégie Martinez une focalisation quasi exclusive sur le sort des salariés, dont le titre de l’entretien est d’ailleurs le reflet : ‘‘Aucun gouvernement ne peut résister à un large mouvement de salariés’’. L’affirmation est osée, vu les expériences connues ces dernières années où des mouvements importants - jusqu’à plusieurs millions de salariés en mouvement face à la réforme des retraites en 2010 ou face à la loi Travail en 2016. On doit aujourd’hui se préparer à des rapports de force difficiles et dans la durée, en même temps qu’on vise et on espère un sursaut populaire. Mais surtout, cette approche ignore la multitude des mobilisations actuelles, oublie Notre-Dame-des-Landes, les chômeurs et les précaires, tait la solidarité avec les migrants, pointe tout juste la lutte contre l’extrême-droite (en queue d’entretien… pour ne pas l’oublier ?), n’évoque pas le mouvement étudiant et ne dit rien non plus de la répression massive des luttes.

Cette orientation interroge d’autant plus que le diagnostic de Philippe Martinez embrasse pourtant plus large que les questions relatives aux services publics. C’est vrai sur la perception de ce qui se joue globalement pour la société : « On le vérifie à nouveau avec le statut des cheminots, ce que Macron vise, c’est la casse de tous les repères collectifs. Il essaie d’imposer une société individualiste où chacun se débrouille comme il peut ». C’est vrai aussi concernant la question démocratique : « Disons qu’Emmanuel Macron pense que les syndicats ne servent à rien. Mais ils ne sont pas les seuls à ses yeux à ne servir à rien. Tous les corps intermédiaires pour lui sont inutiles. C’est une dérive autoritaire. Macron, c’est un peu Louis XIV. ‘‘L’État c’est moi.’’ ». Mais le soufflet retombe vite : « À la CGT, nous portons un projet social, de transformation de la société : nous voulons des services publics de qualité, davantage de pouvoir d’achat, des droits collectifs… ». Étroite transformation sociale résumée à vouloir des services publics de qualité, du pouvoir d’achat et de bien vagues droits collectifs ! Courte critique de la dérive antidémocratique du pouvoir limitée à la détestation des corps intermédiaires !

L’illusoire syndicalisme rassemblé

Au lieu de s’interroger sur la question d’un renouvellement des relations entre forces sociales et politiques, Philippe Martinez souligne trois fois en quatre pages d’entretien ce qui les divise selon lui : les forces politiques - il vise en fait la France insoumise - auraient nécessairement tort de vouloir dégager Macron, ce qui signifierait ne « pas rassembler beaucoup de monde » et « D’ailleurs, qui mettrait-on à la place ? ». On se demande bien ! Confronté à l’insistante question des journalistes de L’Huma sur les initiatives communes qui pourraient être prises entre syndicats et partis, le responsable syndical minore la manifestation en convergence du 14 avril dernier à Marseille, et c’est assez sec : « À Marseille, cela fait au moins quatre ans qu’ils font cela, tenter de faire converger les opposants à la politique du gouvernement. Ils menaient déjà ce genre de journées d’action sous le quinquennat Hollande. » S’il concède ne rien avoir « sur le principe » contre « rassembler le plus possible », ce qui eut été tout de même un peu trop, c’est pour marteler que les « syndicats et les partis politiques n’interviennent pas dans le même champ ». Une discussion sémantique serait utile car entre un syndicalisme qui se revendique de la transformation sociale et un politique qui se revendique… de la transformation sociale, les rôles peuvent être différents mais les champs se ressemblent. Encore faudrait-il que les débats puissent avoir lieu et ne soient pas parasités par des positions intransigeantes. À moins qu’en fait autre chose se joue dans un cette affaire.

Philippe Martinez ne « s’explique » pas que la CFDT ait refusé son offre de manifestations communes le 1er mai. Et il dit même : « Il n’y aucune raison objective aujourd’hui qui justifie que les confédérations ne soient pas en soutien aux luttes en cours qui sont quasiment toujours unitaires ». Mettons le secrétaire général de la CGT sur une piste : la direction de la CFDT ne combat pas les orientations fondamentales de Macron, dont elle partage en fait l’essentiel du projet. Cette confédération syndicale est devenue un allié des gouvernements successifs, et cela depuis de nombreuses années ! En fait, la direction de la CGT continue à courir après une unité illusoire avec la CFDT, ce que l’on nommait il y a quelques années le ‘‘syndicalisme rassemblé’’, soit sincèrement, soit pour lui faire porter la responsabilité du déficit d’unité… Par contre, les convergences de la CGT avec Solidaires et la FSU sont, elles, purement et simplement ignorées. L’entretien n’évoque même pas la participation commune à la manifestation parisienne du 1er mai de la CGT, de FO, de Solidaires, de la FSU et de l’UNEF (c’est L’HD qui rajoute l’info dans un encadré)... C’est dire si on est loin, très loin, des pistes évoquées il y a quelques années de rapprochements entre les organisations se revendiquant d’une transformation de la société. Bref, comment ne pas souligner le paradoxe d’une stratégie qui exprime une ambition de transformation sociale et qui refuse peu ou prou la convergence entre forces sociales et forces politiques… tout en regrettant le manque d’unité avec la CFDT ?

Comment ne pas souligner le paradoxe d’une stratégie qui exprime une ambition de transformation sociale et qui refuse peu ou prou la convergence entre forces sociales et forces politiques… tout en regrettant le manque d’unité avec la CFDT ?

Et la fête à Macron, c’est-à-dire la convergence, ce 5 mai, de ceux qui veulent rompre avec la fuite en avant néolibérale et autoritaire de Macron ? Philippe Martinez n’y va pas avec le dos de la cuillère : « Quelles sont les revendications concrètes derrière ce mot d’ordre ? (…) Proposer une mobilisation quatre jours après une journée inscrite dans le paysage depuis longtemps, ce n’est pas plus efficace pour rassembler le monde du travail. Le risque est que l’on parle plus de l’existence de ces deux dates que des travailleurs et de leurs problèmes. » Une langue de bois digne des grandes époques. Et surtout une position improductive vis-à-vis d’une ébullition sociale qui, à un moment, pourrait bien dépasser ces dirigeants restés bloqués par les manières de penser et de faire des années d’après 1968.

1 https://www.humanite.fr/philippe-martinez-aucun-gouvernement-ne-peut-resister-un-large-mouvement-de-salaries-654610