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Mystère flambé

Le critère du quotidien

Pour parer au double écueil de l’impuissance gestionnaire et de l’incantation révolutionnaire, pour lier l’action aujourd’hui et la perspective d’avenir, il faut une praxis nouvelle de subversion du quotidien tel que le capitalisme l’ordonne.

Un parcmètre a été installé dans la rue, à côté de chez nous. Rien que de très banal. Mais cette rue se situe dans une ville pauvre, de la banlieue ouvrière, actuellement administrée par un maire communiste. Et alors, dira-t-on, quoi d’extraordinaire à cela ? Tout le monde le fait pour tenter de "gérer" le problème du stationnement. En effet… L’augmentation drastique des tarifs des contraventions, et le fait que certaines collectivités confient ce marché au privé, voilà qui a fait déjà couler un peu d’encre en ce début d’année. Mais le problème est justement là : tout le monde ou presque fait pareil. Aucun parti ne se saisit de cette question pour la porter au niveau politique. Le stationnement (comme la limitation annoncée de la vitesse à 80 km/heure sur les départementales), les péages d’autoroute et bien d’autres sujets liés à la civilisation automobile relèvent de ces questions du quotidien, qui font "râler" des millions de Français, qui découlent en fait de décisions politiques, mais qui ne méritent pas d’être considérées comme des questions politiques.

Le quotidien reste largement infra-politique.

Ce constat de la faible place du quotidien dans la pensée théorique, y compris marxiste, était déjà ce qui motivait Henri Lefebvre quand il entreprit, au lendemain de la guerre de se lancer dans sa Critique de la vie quotidienne. Il voulait à cette époque faire avec le quotidien un peu ce que Marx avait fait avec le travail ou Freud avec le sexe. Ni l’un ni l’autre n’ont bien sûr inventé leur sujet… mais ils l’ont conceptualisé, en ont produit une théorie susceptible d’aider à le comprendre et donc à agir sur lui, par la cure psychanalytique ou par l’action politique et la révolution. L’ambition n’était pas mince. Lefebvre rend d’ailleurs compte au fil des trois volumes de sa Critique de ses avancées et de ses échecs… Il a une pratique expérimentale de la théorie. Et son intelligence, son exigence intellectuelle sont employées à une fin pratique : aider à changer la vie. Il fera de même avec le Droit à la ville… Son propos est de mettre en évidence le fait que la révolution ne passe pas que par une transformation économique ou politique. Elle suppose un changement dans la vie quotidienne et l’apparition d’une nouvelle civilisation, dit-il. À l’Ouest, les marxistes, malgré plusieurs intuitions fortes, ont été bousculés par les mutations du quotidien introduites par la modernité, la société de consommation, le rôle de la technique, la dévalorisation du travail, l’investissement du temps de non-travail par le capitalisme, l’informatique et la communication dont il a pressenti l’avènement dès les années cinquante. Et à l’Est, malgré des changements évidents, le socialisme (dont il dit qu’il ne constitue pas un mode de production en tant que tel) n’a pas su produire une autre quotidienneté. Le contrôle du quotidien par l’État, le rendant insupportable, a même conduit à refaire du quotidien capitaliste, celui que le marché contrôle, une aspiration massive.

Bien sûr, la critique de Lefebvre trouve son origine dans le romantisme révolutionnaire, dans l’insatisfaction envers l’état de la vie quotidienne réelle, assujettie à la routine. Elle est hantée par l’aspiration à la vraie vie, ou à la bonne vie. En tout cas à une vie meilleure plus belle, plus créatrice. Elle le pousse à reprendre dans le vif des questions les plus concrètes, l’analyse de l’aliénation, pour dépasser son seul traitement philosophique et général, mais procéder selon une démarche qu’il nomme « métaphilosophique ».

Du coup, il se garde bien de présenter le quotidien (contrairement à la tentation existentialiste, telle qu’elle s’exprime chez Heidegger ou Sartre) comme le lieu de la « déréliction », l’empire de la dépossession de soi où « l’enfer c’est les autres »… Le quotidien n’est pas que le lieu de l’aliénation, il est aussi celui de la réalisation, des jouissances et de la fête. Il est le lieu où se rencontrent, se croisent et se confrontent l’usage et l’échange, la vie concrète et les lois abstraites du capitalisme, le temps cyclique de la reproduction naturelle et le temps linéaire du marché et de l’État…

De ce point de vue, on peut considérer que le philosophe dépasse l’aporie romantique, telle qu’elle s’exprime notamment chez beaucoup de poètes. L’un des exemples les plus significatifs de ce romantisme des poètes est l’œuvre de Maïakovski. Dans son chef d’œuvre De Ceci, par exemple, il s’en prend à ce qu’il appelle en russe le « byt », l’étroitesse du quotidien petit bourgeois, tel que le ressuscitait la NEP… Mais le triomphe de l’amour et de la vraie vie paraissant hors de portée est projeté, par l’hyperbole utopique, dans le futur d’une résurrection…

Cela nous entraîne un peu loin du parcmètre dans lequel il faut mettre des pièces pour obtenir un ticket et éviter le PV. Un peu loin de notre quotidien…

Et pourtant… Quand une municipalité pour faire face au problème du stationnement adopte les mêmes recettes que tout le monde, cela témoigne d’une incapacité collective à penser autrement le quotidien. On accepte de participer à la marchandisation de l’espace. De considérer l’argent comme le seul régulateur de la vie sociale. Sans résoudre pour autant le problème du stationnement en ville.

Cette incapacité à promouvoir une autre conception de la vie quotidienne n’est certainement pas pour rien dans le discrédit de la politique, notamment communiste et de gauche. Elle contribue à installer l’idée que les politiques sont tous les mêmes et qu’ils sont incapables de "changer la vie". C’est non seulement sur les discours, mais aussi à partir du critère du quotidien que se juge une politique.

Est-ce à dire qu’il faille faire la révolution pour résoudre ce genre de question ? Pas forcément. Même la révolution ne dispenserait pas de trouver d’autres solutions. Beaucoup sont à portée de main. Par exemple, l’ancienne formule de la "zone bleue", toujours pratiquée dans certaines villes, permet de réguler le stationnement, en ménageant un temps de gratuité. De même les parkings gratuits en centre-ville, pendant une heure ou deux. Cela n’est pas grand’ chose, mais change le quotidien et relève d’une idée de la vie où la gratuité "a son prix". Où la gratuité est une valeur.

Quant la ville de Paris, rompant peut-être avec la chasse aux automobilistes et aux banlieusards qui semblait prévaloir ces dernières années, étudie la possibilité d’instaurer la gratuité des transports collectifs, cela va dans le sens d’une conception à la fois écologique et sociale, c’est-à-dire vraiment progressiste.

Les questions du quotidien qui mériteraient d’être repensées à la lumière d’une autre idée du mode de vie en société sont légion. Elles sont sous-jacentes aux luttes des cheminots, des employés de Carrefour, des étudiants, des zadistes, des motards…

Toutes ces questions du quotidien supposent de faire preuve d’imagination, et pour cela de renouer avec l’idée du communisme conçu à la fois comme le « mouvement du réel abolissant l’état du réel existant », mais aussi comme un idéal, celui d’une humanité libérée de l’exploitation, de l’oppression, de l’aliénation, capable de vivre en harmonie avec la nature et de réaliser les potentialités positives de sa propre nature. Un idéal qui entend par exemple que soient dépassées les oppositions entre nations, entre travail manuel et travail intellectuel, entre hommes et femmes ou entre gouvernants et gouvernés, que progressent la gratuité, la coopération, des rapports humains amicaux, le temps libre et créatif…

Quand Bernard Birsinger, l’ancien député maire de Bobigny, lançait l’idée, guère reprise après lui, d’un service public et de la mise en place d’une sécurité sociale du logement, il agissait dans cet esprit.

La transformation de la vie quotidienne ne peut s’opérer complètement que si finit par s’imposer une révolution du mode de production et des rapports sociaux, mais s’attaquer à ce chantier ne peut pas être remis à après-demain. Pour parer au double écueil de l’impuissance gestionnaire et de l’incantation révolutionnaire, pour lier l’action aujourd’hui et la perspective d’avenir, il faut une praxis nouvelle de subversion du quotidien tel que le capitalisme l’ordonne.

« Quoi qu’il advienne, écrivait Lefebvre en 1981, le changement dans le quotidien restera le critère du changement. »