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Les talons d’Achille Macron

En prétendant imposer sa politique, c’est-à-dire en s’efforçant de discipliner la société pour gouverner contre elle et pour les riches, le Président directeur général de la France s’expose à la possibilité d’une sévère défaite.

Les plus de 180 manifestations du 22 mars marquent un tournant… vers un possible embrasement social ?
Les plus de 180 manifestations du 22 mars marquent un tournant… vers un possible embrasement social ?

Le PDG de la France et son principal collaborateur, Edouard Philippe, tentent, en affrontant les cheminots, de faire comme Margaret Thatcher face aux mineurs anglais dans les années 80. Il ne s’agit pas seulement de franchir une étape décisive face à une entreprise publique encore solide, en l’occurrence de parvenir à ce que la SNCF change définitivement de paradigme et entre entièrement dans la logique néolibérale promue par l’Union européenne - ce qui s’inscrit dans le mouvement déjà très engagé d’ouverture à la concurrence du système ferroviaire. Il s’agit surtout d’écraser toute résistance, face à ce qui reste un bastion syndical, où l’influence des syndicats se revendiquant de la transformation sociale reste forte. Et il s’agit plus largement de donner une leçon de discipline à toute la société.

En souhaitant l’affrontement avec les cheminots, le pouvoir entend donner une leçon de discipline à toute la société. Mais sa légitimité est déjà mince et il prend le risque de l’écorner gravement.

Résister, c’est possible

Le pari est logique et risqué. Logique car les gouvernements se heurtent depuis de nombreuses années à une résistance de la société au néolibéralisme. Malgré l’accentuation de la dégradation des services publics et malgré les campagnes des grands médias qui les dénigrent et stigmatisent les fonctionnaires, l’attachement aux services publics reste puissant. Le dernier baromètre annuel réalisé par l’institut Kantar Public / Paul Delouvrier (décembre 2017) en a une nouvelle fois témoigné1 : l’opinion apprécie très largement les services publics. Et on note la montée en puissance de l’idée que, plutôt que diminuer les impôts, il faut « améliorer les prestations fournies par les services publics quitte à augmenter les impôts et  » (la question de trouver de nouvelles ressources pour financer l’action publique n’a pas été posée…). Pour le pouvoir, dont l’objectif est de rogner les dépenses publiques, donc de diminuer le nombre de fonctionnaires et de privatiser les services publics, il faut casser ce soutien. C’est pourquoi il alimente la ‘‘guerre sociale’’ : derrière le masque hypocrite d’une ministre envoyée sur le plateau télé pour faire semblant qu’une négociation serait voulue, le rouleau compresseur est… En Marche, et tout le monde le sait.

Le pari gouvernemental est aussi risqué. D’une part car il existe en France une forte critique du néolibéralisme et un puissant rejet critique du capitalisme. D’autre part car, ces temps-ci, de multiples mobilisations se produisent, sur une grande variété de sujets, dont beaucoup ont à voir avec la dégradation des services publics. Citons, par exemple, les grèves et manifestations des personnels des établissements pour les personnes âgées, celles des agents hospitaliers, mais aussi celle des personnels d’Air France et celles qui s’amorcent dans certaines entreprises privées.

En fait, si un tiers de siècle de politiques libérales, avec quelques parenthèses modestes, n’ont pas réussi à mettre à bas les services publics, c’est peut-être bien qu’au-delà même des mobilisations, ça résiste. Ça résiste non seulement du côté des agents, mais aussi du côté des élus locaux de toutes sensibilités, d’une certaine manière du côté des attentes des usagers et du côté même… du législateur. N’oublions pas que ce dernier a continué, même lorsque les gouvernements portaient des politiques d’austérité, de voter des textes créant de nouveaux droits et de nouvelles prestations. Cette dimension est souvent occultée car elle nuance le sentiment commun d’une réduction unilatérale des politiques publiques et des dépenses sociales. Quoi qu’il en soit, malgré ce que font mine de croire les ministres en service commandé dans les médias, le gouvernement ne peut pas être sûr de lui. En fait, la mobilisation des cheminots, des fonctionnaires, des retraités et des étudiants a de quoi leur faire peur.

Deux talons d’Achille

Comme les gouvernements précédents, Emmanuel Macron va maintenant passer son temps à se justifier, mis sur la défensive non seulement par la mobilisation mais par le sentiment majoritaire que sa politique est injuste. Euphémisme : cette posture défensive, de justification, est aux antipodes de celle qui a porté son mouvement en tête au premier tour de l’élection présidentielle. Bien sûr, cela ne change rien au fond du projet : politique pour les riches, dénigrement de l’action publique, négligence des besoins sociaux, désintérêt pour la cause écologique. Mais cela change le climat politique. Et cela nous rappelle bien sûr qu’il a été élu par défaut face à Marine Le Pen. Limité essentiellement, dès l’origine, à certains milieux sociaux favorisés, l’engouement initial pour une campagne renouvelant en apparence les codes de la politique a cédé la place à la démobilisation.

Soutenir le mouvement ou ‘‘faire la grève par procuration’’ ne pourra suffire à infliger une défaite. Tout le monde doit entrer en résistance.

Baisser le niveau des pensions de 12 millions de retraités alors qu’une forte proposition de ceux-ci ont des revenus modestes ? Maintenir le blocage des salaires des 5 millions de fonctionnaires et assimilés ? Barrer la route de l’avenir aux 2,2 millions de lycéens et aux 2,5 millions d’étudiants ? Appauvrir l’ensemble des actifs par une politique fiscale au bénéfice des plus riches ? Cette séquence pourrait bien rapidement mettre à nu le déficit de base sociale du pouvoir. Or, ce talon d’Achille du déficit de base sociale, aucun pouvoir ne peut, en principe, s’en affranchir en démocratie.

Mais un autre point faible du pouvoir concerne le choix de gouverner contre la société, et donc son rapport à la démocratie. On ne parle pas là seulement de telle ou telle enquête d’opinion, même si celles-ci montrent que le soutien à Emmanuel Macron a déjà fortement diminué, et qu’il poursuit sa baisse. On parle de la prétention à imposer son projet, qui est minoritaire dans la société, et son calendrier. Le Président est conscient de son problème : seule une fuite en avant dans l’action peut masquer son déficit de légitimité, la pauvreté de son projet, la médiocrité de ses parlementaires (il vaut mieux pour les 311 députés de la République en marche ne pas débattre avec les 34 députés Insoumis et PCF), et surtout peut lui permettre de conserver un socle minoritaire de soutien dans l’opinion. Son problème, c’est que chaque fois qu’il ouvre un sujet - et il en ouvre beaucoup, misant sur l’idée que cette frénésie serait son salut -, des acteurs de la société civile, des citoyens, des élus demandent du débat, de l’écoute et formulent peu ou prou des alternatives. Du coup, on peut dire que Macron, engagé dans une course folle à la réforme, mobilise ardemment… contre lui-même !

Que faire ? Soutenir les mobilisations, et en premier lieu celle des cheminots, c’est bien. Mais il est évident que la grève ou la manifestation par procuration, selon le terme banalisé par certains médias lors d’autres mouvements, ne pourra pas être suffisant. Car le pouvoir joue l’avenir de son quinquennat. L’une des clefs est à l’évidence que nous soyons nombreux, d’une manière ou d’une autre, à entrer en résistance. Rien n’empêche que cela ne prenne pas seulement la forme d’une lutte défensive contre les projets gouvernementaux, mais aussi d’exigences positives pour l’avenir des biens communs que sont les services publics et d’une progression des idées en faveur d’un nouvel horizon.

1. Lire cette étude, ici.