Qui sommes-nous ? Charte du site Participer S'abonner Soutenir Liens

Appel

Sur le plateau

Rubriques

Altercommunisme

Altercommunistes

Séquences

Cerises

Sélection

Imprimer cet article

Mystère flambé

Le livre fait salon

Le salon du Livre de Paris (rebaptisé Paris Livre) vient de s’achever. L’occasion de revenir sur l’édition. Impossible de faire un tour d’horizon de la vie culturelle sans aborder en effet l’édition, qui reste, à l’échelle mondiale, la première des industries culturelles.

Pour notre part, nous fréquentons ce salon depuis les années 80. Près de quarante ans…

Comme lecteurs, comme éditeurs, et comme auteurs… Un bail !

Il y a évidemment des choses qui ne changent pas, et d’autres qui évoluent.

Ce qui ne change guère, c’est l’impression globale que, bon an mal an, cette foire au livre fait sur les visiteurs. Ce rendez-vous annuel devrait être une fête pour les amoureux du livre. Mais ce n’est pas le cas. Les lecteurs, après avoir dû payer l’entrée (s’ils ont plus de 18 ans), se disent très souvent désorientés par un amoncellement d’ouvrages tel qu’il en devient difficile de voir quelque chose et de faire son choix.

Pour les auteurs, c’est pire. Rien de tel pour porter un coup au moral et broyer le narcissisme spontané de n’importe quel écrivain (en herbe ou pas) que de découvrir subitement que son livre, porté en général beaucoup plus que neuf mois, n’est qu’une infime goutte d’eau dans cette mer de papier.

Quant aux éditeurs, la plupart passent là six jours (en comptant l’installation), plutôt épuisants, pendant lesquels ils ne se croisent pas les pouces, mais croisent les doigts en espérant rentrer dans leurs frais ; ce qui n’a rien d’évident.

Mais chaque édition du salon a son propre visage. Elle est à chaque fois marquée par des événements et elle marque souvent une certaine évolution du paysage éditorial.

Rendez-vous traditionnel, le salon du Livre est moins couru par les hommes politiques que le salon de l’agriculture… Signe d’une époque et de la place dévolue à la culture… Le Président de la République a pourtant honoré le Livre de sa visite… Et il s’est surtout distingué pour avoir évité le stand de la Russie, pourtant pays invité. Comme si les écrivains russes devaient faire les frais de la nouvelle confrontation Est-Ouest. On aurait pu penser que la subordination de la littérature aux aléas de la politique était un souvenir ancien, lié à l’époque stalinienne, du réalisme socialiste… Et qu’importe que les écrivains russes, tout en étant attachés à leur pays, fassent souvent preuve d’attitudes critiques envers le régime.

Moins spectaculaire mais peut-être plus important : ce que cette année révèle des évolutions en cours dans l’édition française.

La France reste un pays où l’édition est forte et active. Elle maintient des secteurs sciences humaines, littérature et poésie qui produisent beaucoup de livres de qualité. L’existence de mécanismes de soutien public n’y est pas étranger. (Un peu comme dans le cinéma qui se porte mieux que beaucoup d’autres cinémas en Europe. Même si ces mécanismes publics, comme le CNL, ou de régulation par le prix unique jouent dans ce secteur un rôle bien moindre que pour le cinéma).

Il y a ainsi toujours en France quelque trois mille maisons d’édition. Et environ 2 000 librairies… Ce qui est bien sûr un gage de diversité et de liberté pour la pensée et la création. (Beaucoup de nos voisins sont beaucoup plus mal lotis).

Mais la tendance lourde à la concentration capitaliste se poursuit et s’accentue.

Cette concentration n’est pas visible à l’œil nu pour le visiteur non averti car les grands groupes ont eu l’intelligence de préserver la diversité des marques et des noms des maisons d’édition qu’elles ont absorbées.

Parmi les quelque 2 000 librairies en France, celle des Volcans, à Clermond-ferrand, en Scop depuis trois anse t demi.
Parmi les quelque 2 000 librairies en France, celle des Volcans, à Clermond-ferrand, en Scop depuis trois anse t demi.

Mais la réalité est là. Sur 3 000 maisons, deux groupes, Hachette et Editis, font à eux seuls plus de la moitié du chiffre d’affaires de la profession. Hachette (qu’on appelait autrefois la "pieuvre verte"… mais ce terme est passé de mode, comme la critique des monopoles) arrive en tête, avec 2 200 millions d’euros de chiffre d’affaires. Et on sait que le groupe Lagardère est lié à la haute finance et à la grande industrie, des médias à l’armement. Derrière, vient Editis, (l’ex Vivendi, lié à Havas, puis à De Wendel et maintenant au groupe espagnol Planeta) avec plus de 800 millions. Ensuite, avec 561 millions, le groupe La Martinière, qui avait avalé Le Seuil, il y a quelques années, et qui est en train de fusionner avec Média-participations, un groupe belge spécialisé dans la BD et le jeu vidéo. Ce groupe, lié à Michelin et Axa, constitue un géant multimédia, très présent dans le secteur religieux. Quatrième groupe : Madrigall, résultat de la reprise de Flammarion par Gallimard, avec 437 millions… Puis les éditions Lefebvre Sarrut (le Dalloz, etc.), avec 400 millions.

Derrière ces massifs, beaucoup de petites maisons, souvent animées par des passionnés qui se battent pour défendre des livres auxquels ils croient… mais qui ont du mal à vivre de cette activité.

Parmi ces petits éditeurs, remarquons que l’édition critique, voire marxiste, qui avait été laminée dans les années 90, a pu renaître de ses cendres et on peut citer, à côté du Temps des Cerises qui fut la première à relever le gant, d’autres, comme La Dispute-Editions sociales (qui s’est engagée dans la réédition des œuvres de Marx), Delga, la Fabrique et quelques autres… Certains de ces éditeurs sont toujours présents au salon du Livre, d’autres se sont retrouvés à l’ "Autre salon", au Palais de la femme, à l’invitation de l’Autre livre… Mais la proportion et le rapport des forces entre indépendants et groupes dominants est du genre "un cheval, une alouette".

D’aucuns, prenant appui sur les bons livres que publient les gros, pensent que cette concentration est sans effet sur la production. Voire… Elle est en tout cas décisive pour le sort des livres et des auteurs, qui, selon que l’éditeur sera puissant ou misérable, réussiront ou non à toucher le public.

Et si on regarde non seulement l’économie du livre, mais le contenu de la production éditoriale, on ne peut qu’être frappé par certaines tendances évidentes révélées ou confirmées par ce salon.

Outre la présence de Dieu, que l’on rencontre assez souvent dans les rayons, un phénomène retient l’attention : les livres liés aux jeux vidéos et à l’univers des réseaux sociaux. Plusieurs maisons s’en sont fait une spécialité.

Les livres audio, qui semblaient condamnés, connaissent aussi un regain. On parle à ce sujet, pour ceux qui ne lisent pas mais écoutent, d’"audio-lecteurs", expression étrange et contradictoire…

Plus remarquable encore : la multiplication des ouvrages sur le bonheur. Dans cette société où la dépression se porte bien, le bonheur fait vendre. D’abord sous forme de recettes diverses, dans les stands consacrés au "développement personnel", mais aussi en littérature. Les spécialistes parlent de feel good romans… Tout un programme.

Dans le même genre : l’apparition d’un phénomène nouveau : la "romance". Un large secteur du salon du livre était consacré à ces nouvelles maisons, "inconnues au bataillon" pour de vieux routiers de l’édition, et dont c’est le "créneau".

Le public visé est celui des young adults. Plus précisément, celui des jeunes filles, "cœur de cible" de ces publications qui leur décochent non la flèche d’Eros, mais tout comme : des romans à l’eau de rose, assaisonnés de quelques scènes de sexe, genre 50 nuances de gris pour ados.

Autrefois, il y avait la collection Arlequin. Maintenant, ce sont ces maisons qui publient des livres traduits de l’américain. Quelques auteurs français aussi, dont certains ont fait leurs premières armes sur Internet et ont pu être ainsi repérés par des "chasseurs de tête". Ayant eu quelques milliers de lecteurs sur la toile et s’étant fait connaître sur Youtube, ils (ou elles) voient ensuite leur livre édité. L’une de ces jeunes romancières (qui a déjà beaucoup vendu) révèle son secret sur FR3, avouant qu’elle mettait quand même trois semaines à écrire chacun de ses romans… Peut-être une Simenon en puissance… Les paroles s’en vont, les écrits restent. Lesquels ? Nous ne le savons pas encore. Mais ce qui est sûr, c’est qu’un nouveau monde est en marche !