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Meurtres à Énergies du Monde

À l’occasion de la parution de son livre, Les Morts sont sans défense, rencontre avec Philippe Stierlin.

Les Morts sont sans défense, Éditions Arcane 17

Le pitch, c’est ici.

Se procurer le livre : chez votre libraire ou en ligne ici… ou  !

Comment est né ce livre ?

D’un sentiment peu courant : l’impuissance. Écrire, c’est porter un certain regard sur le monde. Mais c’est aussi exprimer la difficulté à en faire naître un nouveau. C’est chercher une lueur dans la colline, croire au soleil même sous la pluie, espérer l’œil sous un cyclone.

S’agit-il d’un polar, d’une critique du management des grandes entreprises, d’une aventure exotique ou d’histoires d’amour ?

Je dirais qu’il s’agit d’un roman-policier, qui démarre par un meurtre, se poursuit comme une aventure et finit par une enquête. Il parle d’émancipation au fil de portraits et de voyages dans des îles, proches ou lointaines, recréées à partir de souvenirs et d’atmosphères. Il lève le voile sur la servitude à l’œuvre dans les grandes entreprises. Le livre n’en critique pas seulement le management, mais le fait que dans leur forme actuelle, issue du capitalisme, elles n’offrent ni équité, ni moralité, ni liberté. À force de rêver de voyages et d’affranchissement, j’ai donc fini par faire un livre. Quant à l’amour, il est présent bien sûr. « Il est plus facile de mourir que d’aimer », disait Aragon qui ajoutait que pour cette raison, « il se donnait le mal de vivre ». Les personnages de ce polar ont chacun leur rapport à l’amour. S’ils vivent souvent ce que j’appellerais l’amour à contretemps, tous se donnent le mal d’aimer.

Le livre s’ouvre sur la mort d’un grand patron…

C’est l’avantage du polar : on peut tuer qui on veut sans risques, en toute impunité. C’est pratique. J’avoue même que cela procure un certain plaisir. Agatha Christie ne s’est pas gênée de ce point de vue… tout en évitant la prison. La violence de la mort de ce patron fait écho à la violence sociale. Les suicides dans les grandes entreprises en sont la partie émergée, et peut-être la plus funeste. Il s’agit de morts bien réelles, et au fond de meurtres. Les autres formes de maltraitance entrepreneuriale en sont l’autre partie, immergée et profonde. Sans entrer dans des détails qui seraient longs comme le bras, elles signent une conception de l’économie qui asservit et qui détourne les biens sociaux.

Est-ce que « Contre les violents, tourne la violence » ?

Ou « Qui sème le vent, récolte… » Le livre cependant ne fait pas l’apologie de la peine de mort. Je fais dire à l’un des héros que donner la mort n’est pas une réponse civilisée à une barbarie. Que la bestialité de la mort n’est pas une riposte à la loi de la jungle.

La loi de la jungle ou la liberté donc ?

Oui. Une liberté qui induit de la responsabilité. Le management des entreprises est aux antipodes de cette philosophie. Dans les grands groupes, il est rarement coopératif. Il préfère contrôler et déresponsabiliser. Il cadre et recadre. La liberté y est très surveillée. Les entreprises, grâce au contrat de sujétion, sont d’ailleurs organisées sur l’impossibilité de décider ce qu’on fait d’elles et du travail. Le travail de l’écrivain justement rompt ce lien de sujétion. Il s’agit dans les deux cas d’activités humaines exigeantes. Mais alors que le travail salarié, dans lequel on peut parfois trouver une certaine satisfaction, est contraint, celui d’écrivain est libre. Le livre plaide aussi pour que le travail salarié devienne libre, débattu et consenti. Il est donc disruptif.

Ce lundi 26 février, avait lieu au Café du Progrès à Paris, une soirée-signature de lancement du livre de Philippe Stierlin. De nombreux ami-e-s de l’auteur et de l’éditeur, ainsi que des journalistes et des syndicalistes étaient présents. Le froid n’était pas de la partie… On notait aussi la présence de François Salvaing, ancien lauréat du Prix du Livre Inter, et de Valérie de Saint-Do dont les romans paraitront dans les prochains mois chez Arcane 17, une maison animée par Marie-Pierre Vieu et Gérald Briant.

C’est soulever une montagne, non ?

Sûrement. « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. » nous enseignait Victor Hugo. Mais lutter ne suffit pas. L’un des obstacles est que le rapport gouvernants-gouvernés, qui mine la société, trouve aussi des racines profondes dans le rapport patrons-salariés. Il nous faut arriver à produire un autre référentiel mental. Pour imaginer par exemple des entreprises post-capitalistes, débranchées des logiques actionnariales et boursières.

Inégalités et injustices de classe forment une sorte de toile de fond du livre…

Inégalités non. Injustice oui. "L’injustice" est d’ailleurs le fil rouge de la première partie. Parler injustice invite à s’attaquer aux causes, et non à corriger les marges. L’injustice peut être de classe, au sens de celle d’un dominant économique sur un dominé. Le livre y fait écho. Mais l’injustice n’est pas qu’économique. Elle peut être également le produit d’un être sur un autre, fussent-ils dominés. Le livre soulève ces formes d’injustice, dont nous pouvons être nous-mêmes porteurs.

C’est l’avantage du polar : on peut tuer sans risques, en toute impunité. C’est pratique. J’avoue même que cela procure un certain plaisir.

Écrire, c’est résister ?

Oui, je crois. Et, dans la lutte du pot de terre contre le pot de fer capitaliste, une façon d’inventer autre chose, d’être plus habile que le système aussi. Résister, ce n’est pas seulement dire non, c’est aussi créer quelque chose ailleurs, parler d’un autre endroit, sans subordination d’aucune sorte. C’est ce que j’ai fait. Cet acte est aussi collectif : l’auteur, la maquettiste, l’imprimeur, l’éditeur, le diffuseur, les ami-e-s… tous comptent. Il est important d’avoir un éditeur comme Arcane 17, à qui il faut souhaiter un bel avenir.

Un dernier message aux lecteurs de Cerises ?

Un livre, c’est aussi le choix des mots et du lien des lecteurs avec les mots. Un style. Une bataille. Un voyage. Un compagnon. Eh bien, j’espère que ce polar rouge sera leur compagnon de voyage.