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ANC : un nouveau président ne fait pas le printemps

La situation sud-africaine ne s’est guère améliorée depuis le paysage qu’en dressait dans nos colonnes Jacqueline Derens. L’auteure fait aujourd’hui le point sur les dérives et fragilités de l’ANC, l’organisation au pouvoir.

L’année 2017 fut rude pour l’Afrique du Sud : marasme économique ; chômage massif, scandales en tout genre et pour finir une conférence nationale du parti au pouvoir, l’African National Congress (ANC), qui a failli ne pas avoir lieu sur fond de désaccords profonds, luttes de factions et tractations de la dernière heure pour élire une nouvelle direction. L’année 2018 s’annonce difficile et Cyril Ramaphosa, le nouveau capitaine du navire en perdition, pourra–t-il tenir le cap jusqu’aux élections générales de 2019 ?

Pillage des richesses et népotisme

La préparation de la 54e conférence nationale de l’ANC s’est faite dans un climat pourri sur fond de scandales dont on ne sait lequel fut le pire  : le pillage des entreprises publiques par la famille Gupta et leur copains, dont Duduzane Zuma, fils du Président Zuma ; la nomination des favoris de la famille Gupta à des postes ministériels ; les scandales des sociétés privées de communication ou d’audit comme Bell Pottinger ou KPMG ; des assassinats de militants de l’ANC au Kwazulu Natal ou la nomination des délégués à la dite conférence sur fond d’intrigues entre factions pro ou anti Zuma.

"Lancement, bon sang, lancement ! ", Cyril Ramaphosa, le nouveau President de l'ANC, essaie de se débarasser du Président Zuma en le mettant sur orbite (parodie d’un lancement de fusée aux USA  du nom de Zuma)
"Lancement, bon sang, lancement ! ", Cyril Ramaphosa, le nouveau President de l'ANC, essaie de se débarasser du Président Zuma en le mettant sur orbite (parodie d’un lancement de fusée aux USA du nom de Zuma)

Les deux candidats en lice pour succéder à Jacob Zuma à la présidence de l’ANC incarnaient pour Nkosizana Dlamini-Zuma la continuation de la politique menée par son ex-époux avec les même méthodes maffieuses du pillage des richesses du pays, et pour Cyril Ramaphosa, le milliardaire redevenu militant politique, la lutte contre la corruption et la restauration des valeurs qui ont fait la gloire de l’ANC : dévouement, abnégation pour améliorer le quotidien de tous les citoyens, en particulier, les pauvres, les femmes et les jeunes.

Le soutien à Cyril Ramaphosa s’est élargi au fil des mois. Pour les festivités du 1er mai, la centrale syndicale COSATU avait fait savoir qu’elle ne souhaitait pas la présence et encore moins un discours du Président Zuma. Une claque après celle infligée par la famille du vétéran Ahmed Kathrada qui avait fait savoir à Jacob Zuma qu’il n’était pas le bienvenu aux funérailles du compagnon de bagne de Nelson Mandela. Depuis la centrale a affirmé son soutien à l’ancien syndicaliste devenu millionnaire. Macdo en Afrique du Sud, c’est lui, plus quelques actions chez Lonmin et Glencore.

Refondation politique ?

Le SACP, Parti communiste sud-africain, est lui aussi en grand froid avec son allié traditionnel, l’ANC. Au cours de sa conférence du mois de juillet, les délégués ont ouvertement exprimé le souhait d’en finir avec cette alliance. « Nous n’avons aucune raison de rester dans une alliance si nous ne pouvons pas travailler ensemble sur les sujets les plus importants », a déclaré Blade Nzimande, le secrétaire général du parti. Un peu plus tard, dans une conférence de presse, Jeremy Cronin a enfoncé le clou en déclarant : « l’ANC rêve, s’il pense obtenir 50 % des voix aux prochaines élections », et de renouveler l’exigence du départ de Jacob Zuma et de sa clique d’affairistes véreux que le parti communiste a été un des premiers à dénoncer.

Pour la première fois depuis 1994, le SACP a présenté une liste de candidats à des élections partielles dans la municipalité de Metsimaholo, dans la province de l’État libre, une province pro-Zuma où les scandales de corruption et de détournements de fonds publics au profit du clan Gupta ont fait florès. Trois candidats ont été élus sous la bannière du SACP. Au dernier Congrès, le parti a élaboré une feuille de route pour la création d’un front populaire regroupant les forces démocratiques allant des syndicats aux organisations de la vie civile. Save South Africa, une nouvelle formation qui regroupe des anciens militants de l’ANC, des vétérans, les Églises, des personnalités, estime que la décomposition de l’ANC a atteint un point de non retour et pour reprendre l’image employée par un de ses responsables : « si vous prenez un gâteau pourri et que vous le recouvrez d’un glaçage, cela ne change rien, le gâteau est toujours pourri ». Même avec une cerise !

La création d’un nouveau parti à gauche de l’ANC est en gestation depuis la scission au sein de la COSATU, quand le syndicat des métallurgistes (NUMSA) avait décidé de ne pas faire campagne pour l’ANC aux élections de 2014, ce qui lui avait valu l’exclusion en novembre de la même année. Pour le moment il n’a pas réussi à s’imposer sur l ‘échiquier politique. L’autre option serait le large front populaire que le SACP a inscrit dans sa feuille de route pour les élections de 2019. Mais dans l’immédiat reste à voir comment le SACP va se positionner par rapport à la nouvelle direction de l’ANC et par rapport à ligne politique qu’entend suivre Cyril Ramaphosa.

Dès l’annonce de la victoire de Cyril Ramaphosa à la tête de l’ANC, de nombreux commentateurs n’ont pas hésité a parlé de « calice empoisonné » ou d’« équilibre sur une corde raide » pour exprimer la dureté de la tâche qui attend celui qui succède à Jacob Zuma à la tête d’un parti largement discrédité dans l’opinion publique sud-africaine.

Une organisation fragilisée

La nouvelle direction de l’ANC reflète parfaitement la division du parti : trois élus pro Zuma et deux autour de Cyril Ramaphosa. Le secrétaire général Ace Magashule est notoirement connu pour ses liens avec la famille Gupta et l’arnaque à la création d’une laiterie qui n’a jamais produit ni crème, ni beurre, mais a ruiné des petits fermiers qui croyaient au miracle. David Mabuza, le vice-président est un habile renard politicien qui avait choisi de ne faire campagne ni pour l’un ou l’autre des candidats à la présidence, préférant choisir un candidat « pour l’unité », une façon habile de ne pas prendre parti et de se poser en arbitre entre les deux factions. Jessie Duarte, la seule femme ayant un poste de dirigeant, est une proche de Jacob Zuma et ses liens avec la famille Gupta sont connus. Dans ces conditions, comment gérer le départ de Jacob Zuma, que tout le monde souhaite, mais toujours remis à plus tard avec des arguties sur le modus operandi : destitution ? départ volontaire ? motion de défiance au parlement ? Départ avec un pactole pour une retraite dorée ? Ce départ est un des éléments de la grande campagne de nettoyage contre la corruption que veut entreprendre le nouveau patron de l’ANC.

Le taux de chômage a atteint 36,4 % en avril 2017 ( bureau national des statistiques, Statistics South Africa) : manifestation à Pretoria devant le siège du gouvernement "Zuma, Gupta : sortez !"
Le taux de chômage a atteint 36,4 % en avril 2017 ( bureau national des statistiques, Statistics South Africa) : manifestation à Pretoria devant le siège du gouvernement "Zuma, Gupta : sortez !"

Défis sociaux et économiques

Le grand nettoyage que tout le monde attend devrait être accompagné de solutions pour des problèmes de fond qui n’ont jamais été résolus depuis l’arrivée au pouvoir de l’ANC et qui ont alimenté la montée du populisme avec une rhétorique révolutionnaire : restitution des terres sans compensation et haro sur le capitalisme blanc. Sachant que Cyril Ramaphosa est un des nouveaux capitalistes noirs qui ont largement profité de la discrimination positive (Black Economic Empowerment), on peut se demander quelle marge de manœuvre il aura pour répondre à ces deux questions. Déjà il a annoncé et redit dans son discours du 8 janvier, jour anniversaire de la création de l’ANC en 1912, que la restitution des terres sans compensation doit garantir la sécurité alimentaire et se faire sans violence, et il a promis la transformation radicale de l’économie, dont personne ne sait en quoi cela consiste exactement. Il a pris soin de s’adresser à tous les citoyens sud-africains, des chefs coutumiers au monde des affaires, en assurant que l’ANC était le parti de tous les Sud-Africains. Après un discours courtois et consensuel, il lui faudra faire un habile dosage pour satisfaire ceux qui n’ont rien et demandent leur part du gâteau et ceux qui ont tout et veulent le garder. Entre populisme et réalisme il lui faudra choisir en évitant les écueils qui ne vont pas manquer de surgir sur sa route.

Jacqueline Derens (voir son blog ici) est l’auteure de L’Année Mandela (1990, Editions Messidor, épuisé), Nous avons combattu l’apartheid (2006, Éditions Non Lieu), Dulcie September : une vie pour la liberté (2013, Éditions Non Lieu), Les voix des veuves de Marikana (2015, Éditions Clara Magazine).

Lire le dossier "La nation arc-en-ciel dans la tourmente", Cerises n°309 6 janvier 2017, ici.