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Sous les cendres de la nostalgie, un monde en gestation

Derrière la célébration des fantômes d’un monde qui n’existe plus - Jean d’Ormesson, Johnny Halliday… -, une révolution anthropologique de la société française est engagée.

Alors que se dessinait la victoire de la droite radicalisée pour diriger Les Républicains, avec l’élection de Laurent Wauquiez à sa présidence, Alain Finkielkraut expliquait, s’agissant de l’hommage rendu à Johnny Halliday : « Le petit peuple blanc est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nombreux et seul. Les non-souchiens brillaient par leur absence ». Ainsi, il faut voir où nous en sommes, en termes de (non-)qualité du débat public : un prétendu philosophe établit une lecture ethnique de la célébration d’un chanteur de variété, reprochant à certaines populations définies par opposition à la prétendue ‘‘France de souche’’, c’est-à-dire blanche et catholique, son absence.

Il y a là quelque chose de drôle et de pathétique : le gars ne conçoit pas que Johnny Halliday soit pour beaucoup une idole du passé, pour une partie des jeunes une référence… de leurs parents et pour beaucoup d’autres encore un quasi inconnu (l’ancien ministre Les Républicains Dominique Bussereau a, lui, constaté « j’ai pas vu en effet le peuple de Seine-Saint-Denis »). Cependant, il y a moins ‘‘drôle’’ : au-delà du caractère raciste du propos, quoi de mieux que célébrer un monde qui n’existe plus pour occuper le terrain médiatique et pour peser afin que rien ne change ? Dans un autre mode, nous avons eu droit lors de la mort de Jean d’Ormesson, à la même célébration du passé en forme de déni présidentiel : « Ne fut-il pas lui-même un être de clarté ? (…) Il semblait fait pour donner aux mélancoliques le goût de vivre et aux pessimistes celui de l'avenir ». Si l’on a là à faire à un intellectuel, on a quelques idées de ce que fut le goût de l’avenir de Jean d’Ormesson, lorsque l’on se souvient de son soutien aux guerres coloniales, en particulier à la guerre d’Indochine (il l’a d’ailleurs reconnu : il s’est « beaucoup trompé »). Reste que ces constats de célébrations surannées peuvent servir à avancer deux hypothèses contradictoires : la France traditionnelle, réactionnaire se redresse au point de pouvoir l’emporter idéologiquement ou, au contraire, elle continue de perdre prise sur la société - c’est notre hypothèse favorite.

Plutôt que se laisser bercer par le pessimisme ambiant, les partisans de l’émancipation devraient investir les potentialités ouvertes par les multiples transformations à l’œuvre dans la société.

Les beaux restes du conservatisme

La France conservatrice a, disons, de ‘‘beaux restes’’. Nous le savons depuis les manifestations importantes à l’occasion du vote de la loi sur le mariage pour tous (combat qu’elle a perdu). Périodiquement, on en a l’illustration au travers de la bonne santé de certaines valeurs conservatrices, de la résurgence de discours passéistes (concernant l’Histoire de France, pour défendre la France coloniale ou pour stigmatiser la Révolution, par exemple). C’est à cette approche que fait écho le discours du ministre de l’Éducation nationale, défendant dans un même mouvement le retour des uniformes à l’école, l’interdiction des portables au collège - avec ce que cela suppose en terme de flicage des élèves par les personnels des collèges et les profs - et sa position en faveur de l’interdiction, pour les parents accompagnant les élèves en sortie scolaire, de porter le voile. À ce propos, le ministre de la République « respecte la loi » (selon laquelle ces parents ne sont pas des agents publics) tout en considérant que « normalement » (sic !) le voile devrait être interdit aux accompagnateurs. On voit ainsi qu’un gouvernement qui prétend être tourné vers l’avenir, et qui a conquis notamment les classes sociales réputées les plus orientées vers un désir de modernité, peut se révéler en même temps profondément réactionnaire, ou maintenir une ambiguïté totale en son sein. La participation du Président directeur général de la France à la cérémonie religieuse pour Johnny va dans le même sens, même si, au dernier moment, il a évité de donner sa bénédiction au cercueil.

Les soubresauts, les résistances de l’ancien ordre social ne doivent pas être négligés ou sous-estimés. Ils peuvent, à certains moments, laisser croire que cet ordre ancien pourrait se préserver, ou renaître de ses cendres. Et surtout, ils peuvent faire des dégâts sociaux considérables – stigmatisation de certaines communautés, rabaissement du combat pour l’égalité entre femmes et hommes, abandon de certaines populations… - et, surtout, peser pour que le monde nouveau en train de naître soit en définitive plus inégalitaire et moins fraternel. Cependant, la société n’attend pas le petit monde politique, ni le landerneau médiatique : elle change.

Tableau de Paul Signac (1863-1935), Au temps d’harmonie, inspiré de l’idée selon laquelle «l'âge d'or n'est pas dans le passé, il est dans le futur» (revue Anarchiste).
Tableau de Paul Signac (1863-1935), Au temps d’harmonie, inspiré de l’idée selon laquelle «l'âge d'or n'est pas dans le passé, il est dans le futur» (revue Anarchiste).

Des transformations anthropologiques positives

Pour aborder, même sommairement, cette question de l’avenir de la société, nous devons lever notre nez du guidon des difficultés immédiates, des urgences militantes et des conflits souvent peu victorieux. Et prendre la mesure des changements profonds à l’œuvre, sur la longue durée. Ces changements s’appellent : accès généralisé à l’éducation et au savoir, affaiblissement voire disparition des pratiques religieuses, métissage des quartiers et des communautés, percées des convictions écologistes, sensibilité grandissante aux discriminations, aux questions d’égalité femmes - hommes, mutations de la famille, impacts de la révolution informationnelle sur la mondialité, le partage, la coopération, mutations du rapport au travail…

Si, afin d’éviter un niveau d’abstraction (apparemment) trop éloigné du concret d’aujourd’hui, l’on se situe sur une échelle de temps plus rapproché : essor du bénévolat, multiplication des gratuité, puissance de l’idée de bien commun, expériences autogestionnaires et coopératives, modes de vie alternatifs, profusion de la pensée critique tournée vers l’innovation, vers l’alternative, contestation du pouvoir policier… Bien sûr, chacun de ces champs est l’objet de rapports de force intenses et il ne s’agit pas d’en avoir une vision naïve ou unilatéralement positive. Cependant, chacun, et bien d’autres trop souvent minorés - promotion de la prévention, de l’éducation, appropriation des moyens de production, soucis des liens intergénérationnels, attention portée au sort des animaux, etc. - porte d’immenses potentialités d’émancipation. Or, il est rare que ces questions soient mises au cœur de l’alternative politique : elles sont traitées de manière séparée, font l’objet de colloques et de mobilisations spécifiques, tous légitimes… mais souvent sans ouverture suffisante sur les combats connexes, les convergences possibles et les décloisonnements facteurs d’entraînement.

Tout se tient. Nos adversaires sont souvent des frères de combat : ceux qui estiment que « l’un des objectifs de la campagne #Balancetonporc était de noyer le poisson de l’islam » (Alain Finkielkraut), qui sont obsédés par « le grand remplacement » des "Français de souche" par l’immigration (Renaud Camus, Eric Zemmour), qui se lamentent de la perte de repères des jeunes, qui ethnicisent le débat public, qui veulent régler les questions sociales par la répression et l’inflation sécuritaire, ou encore qui soutiennent le délitement du droit du travail… déshumanisent la société. Tout le travail politique consiste à ce que l’insoumission, face à toutes ces conservations-régressions, donne lieu à l’invention simultanée d’une société solidaire et fraternelle.