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Mystère flambé

Que nous disent les jeunes poètes ? (2)

Que la poésie continue…

© Franck Michel (Oloron).
© Franck Michel (Oloron).
Chaque génération est à la fois diverse et une. Celle qui s’est affirmée dans les années quatre-vingt (la génération de Gérard Noiret, Guy Goffette, Jean-Pierre Siméon, Yvon Le Men, Serge Pey, Jean-Pierre Lemaire, Jean-Michel Maulpoix ou… Francis Combes) était composée d’individus proches les uns des autres mais qui ont suivi des chemins différents. C’était une génération qui n’a produit ni effet de groupe, ni manifeste. Pourtant beaucoup de traits les rapprochaient : une distance marquée avec la génération précédente (celle d’Action poétique, Change, Tel Quel), qu’ils connaissaient plutôt bien, le rejet d’une conception réduisant la poésie à un "travail sur l’écriture", la volonté de refaire place aux sentiments, au lyrisme, et le fait d’avoir renoué avec la pratique (peu répandue alors) de la lecture publique. Les "jeunes poètes" d’hier sont aujourd’hui sexagénaires ; ils ont produit une œuvre, plus ou moins reconnue, et plusieurs jouent un rôle de premier plan dans la vie éditoriale, les revues, les prix, les festivals, etc.

En trente ans, le paysage a beaucoup changé. La dimension orale, "performée" du poème pour reprendre un anglicisme, par un phénomène de balancier bien connu, est devenue prépondérante. Au point que souvent la scène l’emporte sur le texte. Le poète renonçant à changer la vie se voit assigné, par l’institution culturelle, un rôle d’animateur, voire d’histrion. Entendons-nous : il n’y a guère de poésie sans jeu avec les mots, mais le jeu ne suffit pas. Bien sûr, il y a un plaisir de langue de la poésie, et c’est sa suffisante légitimation. Mais le plaisir des mots qu’elle procure est en même temps un plaisir de la pensée. La poésie n’est pas que divertissement. Elle en est même l’opposé. Elle est aussi une tentative de dire l’essentiel de notre être au monde.

Alors que les "textualistes" évacuaient la question de la poésie au profit du poème, de la forme, pour la nouvelle génération cette question fait retour. Ils en ont une idée souvent forte mais pas close. Il y a dans la question du poétique une part d’irréductible mystère. C’est ce que Neruda appelait « l’ambiance », sans laquelle il n’est guère de poésie dans le poème. Mais le travail du poète est justement de formuler, disait-il aussi. Un de ces jeunes poètes, Nicolas Waquet, l’exprime à sa façon : « La poésie est ce qui flotte entre les choses. Or c’est justement ce qui flotte entre les choses que j’essaye de saisir par les mots. Écrire s’impose pour partager ces états où on est face à soi (face) à la tâche insensée et nécessaire de dire ce qui nous est essentiel à un moment donné ». Un autre, Tom Buron, dont l’écriture est très différente, plutôt "rock" et éruptive, dit une chose très proche : « … si à un moment il y a cette chose ineffable qui frappe un homme ou cent dans un texte ou dans une ligne, dans un mot même, c’est que la compréhension globale et instantanée du monde vient s’y inscrire, et d’un je on passe à l’universel ».

Le trait le plus frappant chez une partie de ces jeunes poètes (aux antipodes de l’attitude nihiliste) est la confiance dans la force et la valeur de la parole poétique.

Cette haute idée de la poésie comme expression d’une subjectivité sensible et consciente, suppose que la pratique poétique soit perçue comme une forme d’ascèse, d’ouverture au monde. Pour "conquérir" poétiquement le monde il faut s’y abandonner. « Commençons par nous perdre, écrit Fabien Mellado. Nous perdre dans les eaux d’un poème. Nous perdre dans les limbes d’un monde encore muet. Nous perdre dans l’arrière-pays de notre enfance. Nous perdre et revenir. Dans les mains d’un monde à venir. »

Il y a du réalisme dans ces poèmes. Une manière de prendre le monde à bras-le-corps. « La poésie est donc sociale, au sens large du mot, comme au sens politique. Elle exprime, elle traduit un rapport à autrui, de soi au monde et du monde à soi », dit Victor Blanc.

Dans le monde comme il va, cette sensibilité au réel les conduit parfois à vouloir renouer avec la poésie satirique. Ce qu’avait commencé à faire la génération précédente.

Alexis Bernaut : « Un mot sur notre génération, (…) Nommons-nous recycleurs, si l’époque est au recyclage. Digéreurs. Estomacs, intestins sombres et silencieux des bouches voraces et bruyantes du temps. Nous rendons le silence à la parole, le blanc de la page au noir de l’encre et de l’encore. Poèmes satiriques. Poèmes tragiques. Épiques. »

Dans cette critique de la société, la douleur est visible. « Il y a chez le poète une plaie ouverte qui ne se referme pas et qui est nécessaire à la poésie », dit-il aussi.

Mais ça n’empêche pas l’humour. La satire procède souvent d’un joyeux chamboule-tout de la langue de bois actuelle. Comme chez Camille Brantès pour qui la performance a du sens, celui d’une dénonciation burlesque du non sens de l’univers médiatique et politique, et on rencontre chez lui, pêle-mêle : « Macron croit citer Audiard et c’est Chevalier et Laspalès » ou « Vêtu d’un cache-sexe il agresse le vendeur de brioche ». Ou bien chez Katia Sofia Hakim :
« En marche
arrière (…)
Je bourre ta gueule
De bois ta langue
D’hostie poignardée
J’efface ton nom
 »

Ce réalisme volontiers violent n’a pas le caractère terre-à-terre de l’objectivisme que certains poètes de la génération précédente revendiquaient et qui se résumait trop souvent à une énumération fastidieuse de la réalité banale. C’est un réalisme qui fait la part belle à l’imagination. Et même à ce qu’on pourrait nommer un nouveau romantisme.

Il y a de l’utopie dans cette poésie. Le sens de ce lieu qui n’existe pas mais qui nous est essentiel.

« Le poète espère en la poésie, peut-être un pays » (A. Bernaut). « Nous avons besoin de rêves » (F. Mellado). Il y a de l’utopie dans cette poésie. Le sens de ce lieu qui n’existe pas mais qui nous est essentiel. « Nos poèmes sont vivants quand ils nous montrent qu’un autre monde est possible et que ce monde n’est jamais ailleurs mais bien de ce monde », ajoute le même. C’est l’utopie concrète dont parlait le philosophe Ernst Bloch.

Évidemment, manque la confiance dans les "lendemains qui chantent", l’espérance qui était le sentiment caractéristique des poètes communistes du XXe siècle, comme le remarque Alain Badiou dans son essai récent. Mais cette société mortifère n’a pas réussi à tuer le goût pour l’amour, le goût de vivre que cette génération exprime parfois jusqu’à l’ivresse. Et le vif sentiment de la fragilité de la vie. Les poètes, dit Nicolas Dutent, «  serrent la vie comme un soleil. Pour eux, tout est pareil à une porcelaine. »

L’un des indices les plus révélateurs de cet esprit nouveau, de cette liberté redonnée à l’imagination est la réapparition dans le poème de l’image, de la métaphore.

Celle-ci avait été quasiment proscrite par les poètes "littéralistes". Or la métaphore est, en poésie, ce qui manifeste la capacité à transformer imaginairement le monde, la propension à la liberté. Il y a une aspiration inapaisée à l’évasion, à l’élargissement par le poème. Le poème n’est pas qu’une parole rythmée. C’est aussi une parole imagée et imaginante.

Guillaume Decourt, qui cite le poète grec Odysseus Elytis (« La poésie est faite pour corriger les erreurs de Dieu »), évoque, avec un peu de nostalgie, « le bonheur qui consistait à relâcher des truites par le trou des étoiles »…