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Que nous disent les rêves broyés de 1917 ?

Dans son nouveau livre, Les rêves de la jeune Russie des soviets*, le politologue Paul Ariès attribue l’échec de la Révolution russe à la foi béate dans le productivisme. Dialogue de l’auteur avec Pierre Zarka, ancien directeur de L’Humanité.

Dans votre livre, vous faites une critique radicale de la Révolution russe. N’y a-t-il rien à en sauver ?

Paul Ariès : Mon objectif en écrivant ce livre était d’abord d’expliquer aux jeunes générations comment on a pu être et comment on peut être encore communiste. Le titre est en soi tout un programme… ce qui témoigne de la richesse de la Révolution bolchevik. J’ai voulu montrer que l’échec du modèle soviétique ne s’explique pas par le caractère arriéré de la Russie, ni même par l’encerclement capitaliste / impérialiste mais par une série de décisions qui ont fait dérailler le train de la révolution. Je renvoie donc dos à dos les analyses de droite comme de gauche, ‘‘antitotalitariennes’’ ou nostalgiques d’une tragédie stalinienne qui n’a pas seulement tué des millions d’humains mais jusqu’à l’idée de communisme. Nous ne pouvons pas nous en tirer en soutenant aujourd’hui que l’URSS n’avait rien de communiste après avoir affirmé l’inverse durant des décennies. J’ai voulu montrer que la cause ultime de cette tragédie ne fut ni la folie des hommes, ni les idées d’égalité et de partage, mais la foi béate dans le productivisme. J’ai voulu prouver aussi que les oppositions de gauche au stalinisme furent impuissantes dans la mesure où elles partageaient la même folie industrialiste.

Le centenaire de la Révolution d’Octobre est donc pour moi un prétexte pour rouvrir le caveau de toutes les tentatives avortées, et ceci sur tous les fronts, économique, politique, social, psychologique, culturel, urbanistique, architectural, sexuel, religieux, artistique, pédagogique, militaire, policier, syndical, vestimentaire, etc., auxquels je consacre des chapitres spécifiques.

Pierre Zarka : Le grand intérêt du travail de Paul Ariès est de ne pas se limiter à un regard au caractère de commémoration historique mais de nous mettre en présence d’analyses qui parlent pour aujourd’hui. Faire autre chose que du capitalisme devenait possible. Se libérer de la propriété des moyens de production allait jusqu’en 1981 de pair avec tout progrès social. Il a fallu la faillite du soviétisme pour que le capitalisme, redevenant le seul système en vigueur, puisse dépecer les acquis sociaux et démocratiques qu’il avait dû concéder lorsque les deux systèmes étaient en compétition.

Mon hypothèse est qu’après l’écrasement de la Commune de Paris, il y a eu confusion entre écrasement dans le sang et échec, comme si la Commune était morte de sa belle mort. Or, si c’est le cas de l’URSS, ce n’est absolument pas celui de la Commune… cela dit sans pour autant magnifier cette dernière. Mais il est vrai que ce que l’on retient d’elle est sa fin sanglante plus que sa pensée. Pour revenir à l’URSS, le recours à la verticalité du pouvoir a été tel que l’accès aux responsabilités n’a pas été considéré comme un levier mais au contraire comme un danger. Au final, il fallait choisir entre social et liberté, comme si cette dernière ne faisait pas partie de la mise en cause du capitalisme. N’est-il pas paradoxal que dans les vingt années qui ont précédé la fin de l’URSS, les descendants de celles et ceux qui avaient osé la révolution soient des consommateurs si passifs ?

Selon moi, le problème n’est pas de ‘‘sauver’’ quoi que ce soit du bilan soviétique mais de s’interroger sur la validité actuelle du concept de révolution. L’acharnement à lier inévitablement communisme et totalitarisme ne vise pas que les communistes, il vise à décourager toute idée de transformation radicale de la société. Un récent sondage nous apprenait que pour 53 % des personnes interrogées le capitalisme était cause de la crise… mais que pour une large majorité d’entre elle, il n’y a pas d’autre système possible. Regardez les commentaires à propos de l’anniversaire de la mort du Che ou le traitement qu’une idéologie ambiante réserve à Robespierre ! Les adversaires de l’émancipation ne se trompent pas d’époque : si l’on prend en compte le rejet largement partagé des ‘‘solutions’’ que les différentes équipes gouvernementales nous imposent, que ce rejet se partage avec nombre de peuples confrontés partout aux mêmes puissances prédatrices, on comprend que ces dernières éprouvent le besoin de discréditer le concept de révolution. Concept qui, de manière non explicitée, est au cœur d’un affrontement d’idées majeur. Il n’y a plus que la technologie… et Macron pour se réclamer d’une révolution. Les forces qui pourraient à bon droit le faire ne le font pas, elles sont tétanisées par l’échec du soviétisme. Je pense donc que travailler sur ce qui a conduit au bilan soviétique participe à des réflexions indispensables pour aujourd’hui.

Votre livre est tout particulièrement une critique du productivisme du léninisme, du troskysme et du stalinisme. Cette critique n’est elle pas anachronique, dans la mesure où l’antiproductivisme et plus largement la préoccupation écologiste n’apparaissent au cœur des enjeux politiques qu’aujourd’hui ?

Paul Ariès : Mon livre se veut en effet une critique antiproductiviste du stalinisme, pas seulement parce que je suis moi-même antiproductiviste, mais parce que la jeune Russie des soviets fut, aussi surprenant que cela puisse paraitre, entre 1917 et 1927, le pays du monde le plus avancé en matière d’écologie ! Elle bénéficia d’une double tradition écologiste, celle d’une partie de l’intelligentsia russe acquise aux thèses environnementalistes et celle des courants marxistes non voués au culte des forces productives.

La jeune Russie des soviets a développé trois disciplines écologiques : la phytosociologie qui envisageait les différentes espèces végétales dans leur coexistence (la permaculture en est une descendance) ; la biocénologie qui est l’étude de la communauté des espèces vivantes ou biotope ; la dynamique trophique qui étudie les flux d’énergie dans les chaînes alimentaires. Ce n’est donc pas par hasard que Vladimir Vernadski (1863-1945), le père fondateur de l’écologie, soit un Russe. Il sera l’inventeur du concept de biosphère qui permet de penser la Terre comme un ‘‘organisme vivant’’ et non plus comme une matière inerte à la disposition des humains et de leur activité économique. Cette écologie soviétique fut immédiatement autant scientifique que politique. Entre 1918 et 1922, la jeune Russie des soviets prend toute une série de lois qui vont indéniablement dans le sens de la défense de la nature. Une loi du 14 mai 1918 réglemente le déboisement en définissant le rythme soutenable d’une exploitation et organise la lutte contre l’érosion des sols, une loi du 27 mai 1919 assure la protection de certains gibiers. Plusieurs décrets de 1918 à 1922 interdisent l’exploitation prédatrice. Le courant écologiste remporta une grande victoire lorsque le gouvernement créa en 1921 les premiers parcs naturels au monde.

 Mon livre est une critique antiproductiviste du stalinisme, pas seulement parce que je suis antiproductiviste, mais parce que la jeune Russie des Soviets fut, aussi surprenant que cela puisse paraitre, le pays du monde le plus avancé en matière d’écologie ! » (P. Ariès).

La période de la NEP ne remettra pas directement en question les objectifs écologiques mais mettra en avant les besoins de la production. Chaque projet industrialiste, extractiviste dirions-nous, donne lieu à des expertises et des contre-expertises. C’est dans ce contexte que se crée le Mouvement pour la conservation, principal mouvement écologiste bolchevik qui entend maintenir « en bonne santé des écosystèmes ». Vladimir Vernadski, déjà auréolé de gloire, lancera en 1926 un cri d’alarme face au développement du courant dit industrialiste : « Les forces productives naturelles constituent un potentiel (mais) elles sont indépendantes en composition et en abondance de la volonté et de la raison humaine, aussi centralisées et organisées soient-elles. Comme ces forces ne sont pas inépuisables, nous savons qu’elles ont des limites. Celles-ci peuvent être déterminées par l’étude scientifique de la nature et constituent pour nos propres capacités productives une frontière naturelle insurpassable (…). Nous savons maintenant que pour notre pays, ces limites sont assez étroites et n’autorisent - au risque d’une cruelle fracture - aucun gaspillage dans l’usage de nos ressources ». Ce texte fait l’effet d’une bombe car publié alors que se prépare le premier plan quinquennal (1928-1933) sous l’égide des courants industrialistes et avec l’objectif d’accélérer l’accumulation primitive sur le dos des paysans et au péril des grands équilibres écologiques. Le Commissariat du peuple à l’éducation se sent encore assez puissant pour lancer en 1928 une revue écologiste sous le titre Conservation. Cette revue officielle, qui s’ouvre à des analyses hétérodoxes comme le rôle du chamanisme en matière de définition des taux d’exploitation supportables du gibier en Sibérie, fait connaître de nouveaux concepts scientifiques, comme celui de biocénose (ou principe de plénitude) signifiant que les communautés vivantes évoluent vers un équilibre où la compétition est réduite au maximum. Evgeniy Kozhevnikov présente en 1928 ses thèses en faveur d’une critique radicale de toute démarche utilitariste dans les rapports avec la nature : « Développer une conception matérialiste de la nature, cela ne revient pas à calculer combien de mètres cubes de bois on peut extraire d’une forêt, ou combien de dollars de peaux d’écureuils il est possible de réaliser chaque année (…) Toute intervention (de l’homme), même celles que nous considérons comme bénéfiques, par exemple l’agriculture ou l’acclimatation d’animaux (exotiques), détruit les conditions naturelles des biocénoses (…) de ce tissu de vie, qui a évolué durant des milliers d’années d’interactions, on ne peut enlever un maillon isolé sans dommage. »

La victoire de Staline marquera le début de la grande offensive contre les écologistes. La Société panrusse de conservation est mise sous surveillance sous prétexte qu’elle ne compte pas assez d’ouvriers. La Pravda publie un texte accusant les écologistes de vouloir sauver la nature… du plan quinquennal, ce qui équivaut à une accusation gravissime de sabotage. Le pouvoir imposera en 1931 de changer le nom de l’association Conservation, qui devient la Société pour la conservation et la promotion de la croissance des ressources naturelles. Le journal Conservation est débaptisé et devient Nature et économie socialiste. Un nouveau responsable est nommé en la personne de Vaisili Nikitich Makarov, lequel appelle à renforcer la concentration industrielle, autour des gisements de charbon et de fer et à développer les exportations de ressources naturelles, donc l’extractivisme. Le philosophe Isaak Prezent, théoricien officiel de Staline, sera le principal adversaire des écologistes : « Pendant douze ans de révolution, les savants soviétiques se sont enfermés avec dédain dans un parc naturel… réservé à l’espèce menacée des scientifiques bourgeois » (sic). V. V. Stanchinski et les autres scientifiques écologistes sont arrêtés en 1934. Ils sont accusés d’avoir propagé l’idée ‘‘réactionnaire’’ selon laquelle il y aurait des limites naturelles à la transformation de la nature par la culture humaine. Communiste moi-même et enfant de communiste, assez bien informé puisqu’une partie de ma proche famille partira vivre en URSS, j’avoue n’avoir découvert cette dimension ‘‘écolo’’ de la jeune Russie des soviets que tardivement et sûrement pas dans les écoles du Parti….

Pierre Zarka : Incontestablement, la question du productivisme ne se posait pas dans les termes actuels dans une période marquée par le positivisme ambiant en Europe et aux États-Unis. L’industrie et le progrès technique devaient, pensait-on, répondre aux questions sociales. Cependant, évoquer le contexte ne suffit pas à en faire une excuse. Disons-le tout de suite, on ne trouve pas cette philosophie chez Marx. Bien au contraire.

« En quête de méthode, les révolutionnaires se tournent vers la Révolution de 1789. La participation populaire a peut-être fait oublier que ce qui en a découlé est fondé sur la dépossession des couches populaires de pouvoir politique réel. » (P. Zarka)

Le problème dépasse la dimension étroitement écologique ou, plutôt, il mêle étroitement écologie et social confrontés à un même obstacle : la course au profit en faisant feu de tout bois. Les positions auxquelles Paul fait référence sont restées en marge de ce qui était perçu comme l’essentiel et ce, à une époque il est vrai où l’écologie avait peu de place. On retrouve le manque de représentations culturelles qui dépasseraient les représentations issues du capitalisme. Était-ce fatal ? Le fait révolutionnaire avait ouvert des vannes à une créativité fantastique dans bien des domaines (social, culturel, écologique). Pour prendre un exemple hors du champ de votre question : la place des femmes et la liberté sexuelle avait une place qu’on ne retrouvera pas par la suite. J’aurai pu évoquer la psychologie ou l’éducation avec Makarenko. Pour revenir à l’écologie, s’il y a eu effectivement un tournant avec Staline, les bolcheviques sont animés par une obsession du rattrapage économique. Ce qu’ils voient du capitalisme est qu’il est injuste et brutal mais qu’il porte néanmoins une capacité de développement des sociétés. Les textes justifiant la NEP [Nouvelle politique économique] au lendemain d’une période de famine et d’échecs économiques sont de ce point de vue éloquents. Aussi les efforts sont tendus vers le recours aux mêmes instruments : le productivisme et la lutte contre le sous-développement et la pauvreté ; l’introduction du taylorisme, au nom de l’efficacité. Mais quand on se souvient que Gorbatchev voulait recourir aux méthodes managériales américaines, quand on évoque l’assèchement de la mer d’Aral, on mesure à quel point, au-delà du stalinisme, la capacité (et la volonté) d’élaborer une culture politique et économique qui ne doive rien au capitalisme reste posée.

Pierre Zarka, vous évoquez dans votre préface l’impossibilité de savoir si l’issue de la Révolution russe aurait pu être fondamentalement différente. Pensez-vous que les conditions concrètes d’une appropriation populaire du pouvoir et d’un dépérissement de l’État existaient en 1917 ? Ne sommes-nous pas aujourd’hui plus proche d’une telle possibilité ?

Pierre Zarka : On ne peut évidemment pas réécrire l’Histoire. D’abord, notons que la question (encore aujourd’hui) si peu abordée du dépérissement de l’État n’est pas un anachronisme dans la mesure où Marx l’aborde à plusieurs reprises. Il considère que c’est là l’héritage le plus riche de la Commune. Il y a donc eu une tentative d’aller dans ce sens. Il y a eu des tentatives. Y compris en partie en Russie si l’on se souvient de la conception initiale des soviets en concurrence avec la Douma.

Durant la révolution, nombre de débats portent sur la question démocratique. Lénine s’inquiète de la pente vers la bureaucratisation à plusieurs reprises. Relever la béance entre lui et Staline me parait juste à tous points de vue. Cependant, il y a dans sa pensée des contradictions. On peut évidemment plaider la guerre civile, l’adversité armée des pays occidentaux. Il est en quête, et on ne peut que le comprendre, d’antécédents qui ont fait preuve de leur efficacité. 46 ans après l’écrasement de la Commune de Paris, tout le mouvement ouvrier se constitue à partir du traumatisme qui en découle. Les partis socialistes en concluent que c’est l’échec de toute posture subversive et optent pour le parlementarisme. En quête de méthode, les révolutionnaires se tournent vers la seule révolution qui ait réussi : 1789. La participation populaire a peut-être fait oublier que ce qui en a découlé est fondé sur la dépossession des couches populaires de pouvoir politique réel. Oubli qui se reproduit encore lorsque l’on vante la démocratie parlementaire.

Seconde contradiction : Lénine dit que la plus humble des cuisinières doit pouvoir participer à la vie politique, mais il appuie sa conception du parti sur l’idée que la conscience nécessaire au prolétariat ne peut lui venir que de l’extérieur. Cela va marquer durablement le mouvement démocratique et faire obstacle à la recherche d’une culture politique propre aux exploités. Cela n’équivaut pas à penser qu’il n’aurait pas fallu faire la révolution, bien au contraire. Cela amène à souligner qu’elle a besoin de s’affranchir toujours davantage de concepts que plusieurs siècles de systèmes de domination et d’exploitation ont rendu évidents dans nos esprits. Et l’on revient à l’enjeu bien actuel de ce travail : quelle démo-cratie (j’en fais volontairement deux mots) oppose-t-on au système actuel ?

Paul Ariès : Je suis d’accord avec Pierre, la Révolution bolchevique n’était pas programmée pour engendrer ce monstrueux État-Moloch qui allait dévorer toute la société. Les bolcheviks, et notamment Lénine et Trotski, furent d’abord d’ardents défenseurs de la thèse du dépérissement de l’État, laquelle, depuis les leçons de la Commune de Paris, était au cœur de la théorie marxiste. La pression des événements sera considérable mais l’essentiel semble ailleurs : dans le choix effectué par l’équipe dirigeante d’imposer la dictature alors qu’une autre voie était possible comme l’atteste la proposition, lors du VIIIe Congrès du PC(b)R, en mai 1919, d’Evgueni Preobrajensky, membre du Politburo, de dissoudre le Parti bolchevique devenu superflu, en raison de la démocratie des soviets et de la possibilité d’avancer vers un socialisme démocratique. Les archives désormais ouvertes montrent que c’est d’abord sur le terrain économique et industriel que ce basculement se fera. Les bolcheviks imposeront bientôt dans les usines une "direction à la poigne de fer" (zhëstkocrukovodstvo) afin de discipliner les ouvriers et de briser leur résistance. Le secteur économique permettra de justifier la dictature des chefs, bien avant que les bolcheviks ne puissent le justifier sur tous les autres fronts. C’est bien en raison du productivisme que la dictature (au sens actuel) est venue à la Russie, et non pas par le politique. Ce phénomène s’amplifiera avec la naissance d’une idéologie nationale-bolchevik, véritable ciment de la nouvelle classe (économique et politique) dominante. L’histoire économique russe donne donc raison au Boukharine de 1916 qui expliquait que le choix économique déterminerait le type d’État. À une économie productiviste (imposant la centralisation et le sacrifice) répond obligatoirement un État autoritaire car il faut gérer ce sacrifice obligatoire. À une économie vivrière largement décentralisée et répondant aux besoins de la population, comme voulait la construire le mouvement coopératif (très puissant) et les ‘‘désurbanistes’’, aurait pu correspondre un État-non-État.

Les rêves de la jeune Russie des soviets, Paul Ariès, Les éditions du bord de l’eau, 2017.