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Mystère flambé

Que nous disent les jeunes poètes ? (1)

La génération en noir et rouge

Biennale internationale de la poésie, soirée Jeunes poètes, Ivry.
Biennale internationale de la poésie, soirée Jeunes poètes, Ivry.

Le 17 novembre dernier, au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry, la Biennale des poètes tenait son ultime grande soirée intitulée "Dernier métro pour la poésie", lors de laquelle ont lu une vingtaine de poètes français de moins de quarante ans1. L’idée de cette rencontre était née d’une interrogation : dix-sept ans après le début du XXe siècle, comment se présente le paysage poétique des nouvelles écritures ? Il semble que nous ne soyons pas en train de rejouer les débuts du siècle précédent. Apparemment pas de groupes qui pourraient être l’équivalent des dadaïstes, des surréalistes ou des futuristes. S’ils existent, nous ne les connaissons pas… Alors, sommes-nous dans le simple prolongement de la fin du XXesiècle ou y a-t-il du nouveau ?

Le premier fait marquant est quantitatif. Il y a aujourd’hui un grand nombre de jeunes poètes, qui écrivent, qui publient (avec difficulté), qui prennent la parole sur scène, diffusent leurs poèmes par Internet, créent des revues. Et ce fait quantitatif a une valeur qualitative. Il nous dit que la poésie n’est pas morte.

Le deuxième fait, c’est évidemment la grande diversité des personnalités et des styles. Du point de vue formel, les nouvelles écritures sont multiples car après les révolutions formelles du siècle passé les jeunes poètes disposent d’une palette étendue de moyens d’expression. Peu de vers comptés et rimés (encore que quelques-uns les cultivent avec talent et parfois un peu de préciosité dans un esprit baroque), beaucoup de vers libres, avec, à défaut de rime, une forte présence de l’assonance, comme dans le rap. Pas mal aussi de textes qui ont la forme de proses rythmées, avec parfois des indications typographiques pour la mise en voix… Tout ceci montre que la "crise du vers" n’est pas terminée et qu’elle est toujours féconde.

Mais au-delà de cette diversité formelle voit-on se dégager des courants ? Un regard un peu rapide conduirait à penser qu’il y a deux grandes tendances : la performance et le lyrisme critique. Et il serait facile (et sans doute réducteur) d’y voir l’influence de poètes plus anciens, comme Charles Pennequin d’un côté ou Serge Pey de l’autre.

Leur poésie est souvent douloureuse et volontiers sarcastique. Le bonheur y est une denrée rare. Il y a pas mal d’énergie et aussi parfois de la rage. C’est une poésie souvent plus révoltée que révolutionnaire. (...) Le temps actuel n’est pas aux révolutions mais aux démolitions.

Ces deux tendances existent bien. Mais il n’est pas sûr qu’elles dessinent une ligne de partage véritable. Tous en effet accordent à l’oralité une place centrale. Et tous, plus ou moins, font poésie de la langue d’aujourd’hui, de ce français mouvant, mutant et parfois estropié qui est devenu le nôtre. Tous aussi font la part belle au "je" au sujet lyrique que les expériences formelles des années soixante-dix avaient parfois prétendu évincer au profit de la "mathématique du langage".

Si on demandait quelle est la couleur de cette génération, je dirais spontanément qu’elle est noire et rouge (le noir y dominant). La plupart des textes sont très ancrés dans la réalité sociale d’aujourd’hui, qui parait inévitable et étouffante à beaucoup. Ils expriment le quotidien d’une génération qui a souvent le sentiment qu’on lui ferme la porte au nez. Leurs poèmes naissent dans le décor de la vie urbaine, des transports, de la précarité, de la réalité économique (ils n’hésitent pas à traiter de réalités prosaïques, à parler de la merde et de l’argent, ce qui ne se faisait guère), et ils sont, dans l’ensemble, plus engagés dans leurs poèmes que leurs aînés. Leur poésie est souvent douloureuse et volontiers sarcastique. Le bonheur y est une denrée rare. Il y a pas mal d’énergie et aussi parfois de la rage. C’est une poésie souvent plus révoltée que révolutionnaire. Comment leur en faire grief ? Le temps actuel n’est pas aux révolutions mais aux démolitions. Parfois cette révolte a des accents nihilistes. Parfois non.

Peut-être, si une ligne de partage existe vraiment tient-elle à l’existence de deux attitudes opposées. Un incident qui s’est produit dans la préparation de cette soirée l’a révélé. Quelques-uns (notamment parmi les performeurs) mettant en avant la question du "cachet" (qu’ils jugeaient incertain ou insuffisant), se sont déclarés "grévistes" et ont tenté, sans grand succès, de faire de cette grève un événement. Certains d’entre eux se considèrent visiblement d’abord comme des gens de spectacle. Ce qui donne à réfléchir.

La poésie qui s’est remise à monter sur scène depuis les années quatre-vingt est parfois maintenant menacée par le spectacle. Emportée dans le tourbillon de la dissolution du sens, la poésie, importe finalement peu. Comme l’écrit A. C. Hello « le mot est dérisoire »… Les poètes français ont longtemps pensé, par sa marginalité même à l’égard du marché, que le poème était en quelque sorte préservé. Il n’en est rien. La poésie peut aussi être récupérée par le "libéralisme", devenir un spectacle où le bal des ego peut devenir payant. Il y a dans les parages de ce qu’on appelle l’art contemporain une tendance à cela, et de l’argent à la clef, pour une poésie non pas à compte d’auteur mais "à compte d’État", ou du privé, comme la fondation Vuitton. L’un de ces poètes, Marius Loris, dans une sorte de monologue bousculé, dit avec une certaine lucidité la contradiction de classe de la petite bourgeoisie : « -Tu es énervé. Mais ça lasse vite les gens. Tu n'en es que plus pathétique. Moi ? J'essaie juste de survivre. Tu vis sur le mode de l'agression permanente que veux-tu que je dise... Tout te blesse. Rien ne te satisfait... Pourtant tu croques plus que d'autres, tu as un travail une meuf un futur possible. Tu as le cul coincé entre la trahison de classe et la collaboration. »

Il y a eu dans cette action avortée (mais soutenue par certains vieux tenants de la "modernité" comme le site Sitaudis) une manifestation assez classiquement gauchiste de la "phrase révolutionnaire" qui se trompe d’ennemi. On croit faire la révolution en s’attaquant à un festival de poésie, parce qu’on l’imagine dirigé par un vieux stalinien…

Parfois, lors de la polémique à laquelle cette grève a donné lieu, s’est d’ailleurs exprimé ce qu’on pourrait appeler un mépris de classe à l’égard d’une initiative poétique qui se tenait en banlieue, comme dans le texte signé "Mouton" pour qui visiblement passer le périphérique, c’était déjà déchoir. Et par un phénomène grégaire accentué par les échanges sur Internet, ceux-là ont pu en entraîner d’autres légitimement inquiets pour leur rémunération ou leur reconnaissance.

Mais beaucoup néanmoins, jugeant la poésie plus importante que la solde, sont venus quand même, nonobstant les difficultés de la Biennale. Et pour manifester clairement leur solidarité avec une manifestation qui entendait donner la parole aux jeunes poètes. (Pour être juste, plusieurs "grévistes" pensaient sans doute aussi par leur action soutenir la Biennale confrontée aux coupes budgétaires).

Au fond, poétiquement, se sont exprimées deux positions distinctes. L’une qui tend à réduire le poème à son spectacle, l’autre qui considère que la poésie est autre chose que sa performance sur scène et qu’elle tient toujours au texte et au sens.

Il avait été demandé aux participants d’écrire une page pour préciser leur idée de la poésie. Une façon, dans une période où les occasions d’échanges théoriques sont rares, d’inviter au manifeste, ou au moins à la formulation. Le résultat est passionnant. Il montrera quand ces textes pourront être publiés que cette génération a lu et qu’elle a une vraie réflexion sur la poésie.

Plusieurs notent d’emblée que la poésie ne se confond pas avec le discours sur la poésie.

Par exemple Victor Blanc : « Quand nous en parlons, la poésie n’est pas là ; mais quand la poésie est là, nous n’en parlons pas. Perpétuel chassé-croisé. Exactement comme la mort, telle que la définit Épicure. ("Quand nous sommes, la mort n’est pas là ; quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas"). De sorte que la poésie et la mort sont vraiment des choses très similaires, si on me permet ce raccourci. Si on les prend dans l’absolu, elles sont inconnaissables. Mais ce que n’avait pas vu Épicure, c’est que la mort - et la poésie -, on vit avec. » Comment  ? On en parle la prochaine fois.

1. Le conseil général du Val-de-Marne ayant confirmé qu’il arrêtait sa subvention, la Biennale n’aura plus lieu. Lire ici. (NDLR)