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Les gâteaux

Jack Ralite, un homme océan

Jack Ralite est parti, homme rare, d’une curiosité sans bornes, qu’il a partagée avec beaucoup. Un militant généreux et libre, fidèle aussi. Rencontres proposées par Philippe Stierlin.

"Monsieur Jack", au second plan une photo de Jean Vilar et Gérard Philipe.
"Monsieur Jack", au second plan une photo de Jean Vilar et Gérard Philipe.

Jack Ralite nous a quittés en ce dimanche pluvieux de novembre, et comme des milliers de gens, je suis triste. Jack, c’était un Monsieur. Et un Monsieur rare, qui a donné et appris à beaucoup. Cela rend sa mort un peu plus supportable. D’une grande culture, Jack était un homme libre, fidèle, droit, dense. Il est le seul responsable communiste (il n’aimait pas le mot de dirigeant) que je ne suis jamais arrivé à tutoyer. C’était ainsi. Une forme de respect.

La première fois que je l’ai rencontré, j’étais étudiant à Saint-Ouen dans les années 80. J’étais allé à un meeting pour une élection, municipale ou législative, je ne sais plus. Paulette Fost était la candidate communiste. Les interventions étaient combatives, mais convenues. Un homme à la tribune faisait tournoyer nerveusement les branches de ses lunettes, après avoir corrigé dix fois le discours qu’il allait faire. C’était Jack Ralite. Il lança ce jour-là que « le socialisme, c’était non seulement du pain, mais aussi des fleurs, celles qu’on doit pouvoir s’acheter au marché le dimanche matin. » Il avait lu des poètes. Mon histoire affectueuse avec lui commença ce jour-là.

Le président de l’UNEF d’alors, Régis Piquemal, aujourd’hui médecin, m’avait de son côté parlé de sa rencontre décapante avec le Ralite ministre de la Santé. « L’état de grâce, il n’y a rien de pire. Quand les gens attendent au lieu de se mobiliser », lui avait-il glissé. Cette phrase rapportée m’avait marqué. Ralite à la Santé, c’était la bataille pour l’égalité d’accès aux soins, la Charte de la santé, un budget inégal pour lutter contre les inégalités. Une psychiatrie différente aussi. Son discours profondément humain et désaliéniste du 12 octobre 1981 à la préfecture de Rouen avait marqué la profession. Ces batailles, il ne les gagnera pas toutes, obligé notamment d’édulcorer sa réforme hospitalière sur la suppression du secteur privé à l’hôpital.

Plus tard, je croiserai Jack Ralite dans les allées de la fête de L’Huma où nous parlions théâtre, au festival d’Avignon, où nous parlions politique, au Vieux-Colombier, où nous n’avons pas parlé. Je saisissais ce que je pouvais de ce temps précieux qui lui appartenait. Parfois, je tombais sur lui par hasard dans un cinéma à Paris, un film de Guitry, tiens ! Ils étaient Neuf célibataires, une histoire sur la façon de s’affranchir d’un décret d'expulsion qui menace d'extradition immédiate les étrangers non régularisés présents sur le territoire français…

Jack était comme Hugo, un homme-océan. Il rendra hommage à l’écrivain-poète qui voulait détruire la misère lors d’un discours que nous reproduisons dans ces colonnes. Jack était un infatigable militant de la culture. Le théâtre était son jardin, la littérature sa cour, la poésie sa fleur à la boutonnière. Créatif, il aimait les artistes, il était de leur famille, sans démagogie. Ils avaient confiance en lui et eux en lui, loin des récupérations de toutes sortes. Il les aura politiquement défendus jusqu’au bout et partout, de manière visible et invisible.

Jack aimait la banlieue, sa ville d’Aubervilliers, « rude et tendre », où il habitait et qui est remplie de chagrin, comme sont remplies de chagrin d’autres villes-monde. Ses interventions sur cette « banlieue qui veut tout » et sur l’état d’urgence marquaient. Ce combat inouï était son quotidien. Son discours tonique sur Plaine-Commune était un emblème. Il cherchait sans cesse le commun dans le neuf et le neuf dans le commun.

Le commun justement. Jack était communiste. Ses convictions étaient profonde, lointaines. Toujours une idée à soumettre sur le plan politique. Il était inclassable. Les étiquettes, ce n’était pas son truc. Critique, vigilant, il ne se voyait pas quitter le parti d’Aragon. « J’ai de l’affection pour le parti », me confiera-t-il lors d’une rencontre en 2011 au Sénat. Libre, fidèle, toujours cette ligne de conduite. Je lui trouvais un petit côté évêque rouge et œcuménique, parfois intemporel. Avais-je tort ? Mon parcours de la JOC au PCF l’intéressait.

Lire aussi "Conversation avec Jack Ralite" ici.

Ce midi d’août 2011 au Sénat, il faisait une chaleur éprouvante. Lors de nos échanges, je n’avais pas eu le temps d’aborder son passage au ministère de la Santé. Je ne savais pas comment lui en parler sans le froisser. Ce qui n’avait pas été accompli, les avancées mais aussi certains reculs. Il avait tout de suite compris le sens politique de ma question et m’avait dit : « Tu sais, j’ai fait ce que j’ai pu. » Une phrase très aragonienne.

Nous étions sortis de la buvette après y avoir pris un sandwich et une bière. « Ce n’était pas un repas luxueux », m’avait-il dit, comme pour s’excuser. Jack quitterait le Palais du Luxembourg dans quelques semaines :
- Ça ne vous fait pas quelque chose de quitter le Sénat ? lui avais-je demandé.
- Si. Je me sens comme une guêpe à laquelle on va arracher les ailes et qui ne pourra plus piquer.
- Une guêpe ? Vous êtes plutôt une abeille non ?
- Oui, tu as peut-être raison.

Ce midi d’incendie, nous n’avons pas parlé de la mort. Nous avons bien fait. Celle-là, il fallait la tenir à distance pendant encore six ans.

Complicités

Ce n’est pas un hasard si Jack Ralite fut pendant des années l’élu d’une ville chantée par Prévert : Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. En 1959, Jack Ralite y devient l’adjoint à l’Enseignement et à la Culture, avant d’accéder en 1984 à la fonction de maire, mandat qu’il exercera jusqu’en 2003. Dans cette ville, il entreprit le chantier-aventure du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.

Une envie non exprimée par la population

Lire "La culture n’est pas affaire de suffrage universel, mais de démocratie", débat avec Jack Ralite ici.

En 1959, le maire communiste André Karman, ouvrier fraiseur, dont Jack Ralite était l’adjoint, engagea avec Gabriel Garran la création du théâtre en question. Du maire rouge, Jack Ralite eut feu vert et carte blanche. La ville avait une ébauche d’école de musique, un démarrage de centre d’arts plastiques, une petite bibliothèque en sous-sol et une salle des fêtes où se donnaient des bals et venaient parfois les tournées Tichadel.

Au début de la télévision et de ses "dramatiques" réalisées en direct, chaque mois dès 1956, à la salle des fêtes équipée d’une vingtaine de postes de télévision, la population (jusqu’à 600 personnes parfois) venait discuter avec l’équipe artistique de la dramatique venue des Buttes-Chaumont. Jack Ralite a vécu là des dialogues extraordinaires. « On ne dira jamais assez la qualité du lien social de la télévision d’alors au plan des fictions. Des dramatiques furent, avec la complicité de certains enseignants, inscrites dans les programmes des écoles, Les Misérables, Jacquou le Croquant. » Parallèlement, naissait à Aubervilliers un ciné-club que baptisa Michel Auclair.

Gabriel Garran créait en 1959 le groupe Firmin Gémier avec 70 jeunes amoureux de théâtre. « Ils furent ferments et révélateurs de ce qui sourdait dans la population, une sorte d’envie même non exprimée de théâtre. Ce sont dans nos venelles d’Aubervilliers que Gabriel Garran, avec sa fine intelligence et son grand respect de la banlieue, leur donna un débouché : le Festival d’Aubervilliers. Il dura quatre ans, rencontrant la première fois 1|500 partenaires, la quatrième fois 12 000 », raconte Jack Ralite.

Jack Ralite sait aussi que ce théâtre a presque été imposé aux Albertvillariens. Entre la construction d’une crèche, de logements, les colonies de vacances… et un théâtre, comment la priorité pourrait-elle être donnée à un espace pour saltimbanques ? entend-il ici et là. La ville est animée par les communistes. Elle a un besoin criant, urgent, vital… d’équipements de toutes sortes. Mais Aubervilliers veut tout. Elle aura raison. Elle aura raison de tout.

Dans un débat en 2004, au Centre culturel suisse, Jack Ralite citera Jean Vilar : « Il faut avoir l’audace et l’opiniâtreté d’imposer au public ce qu’il ne sait pas qu’il désire ».

Une tache d’encre sur un buvard

« Nous commencions à avoir l’avenir de nos souvenirs et ressentions une sorte de "tout est possible"  ». D’autant que, « comme une tache d’encre sur un papier buvard » naissait le Studio, premier cinéma de banlieue permanent et public, s’épanouissait l’École de musique, aujourd’hui Conservatoire national de région avec La Courneuve, se construisaient quatre bibliothèques (Saint-John-Perse, André-Breton, Henri-Michaux, Paul-Eluard), que préfigura un bibliobus. Plus tard, s’ajouta le studio d’enregistrement John-Lennon, fréquenté par des dizaines de groupes musicaux, le centre d’arts plastiques Camille-Claudel. « Toutes ces démarches n’étaient pas indifférentes entre elles et donnaient un style, un ton à plusieurs voix contribuant à l’identité ouverte d’Aubervilliers. »

Quand Jack Ralite parlait de sa ville, c’était en amoureux. Une ville d’adoption - il était né à Châlons-sur Marne en 1928 -, mais on se demandait qui avait adopté qui.

Une rumeur de colère

Lire "De la dignité en politique", discours de Jack Ralite sur les banlieues populaires ici et "Faire du commun neuf" .

Jack Ralite est aussi l’homme d’une autre vision de la banlieue, souffrant comme ses habitants et certains élus de ces caricatures qui blessent, de ces regards qui divisent. Député de la 3e circonscription de Seine-Saint-Denis de 1973 à 1981, avant de devenir sénateur de ce département en 1995, Jack Ralite aime la banlieue, la revendique, la défend. Il voudrait tant la changer et qu’on y vive mieux à partir du terreau humain, économique et social. Les quartiers "sensibles" ou "chauds", pour reprendre ces mots réducteurs et spontanés, écrits et repris, Jack Ralite les pense d’abord populaires. Il souffre de ce périphérique séparant, géographiquement et dans les têtes, Paris du reste de l’Île-de-France, cette idée de "la France qui fait beaucoup pour les banlieues", comme si la banlieue n’était pas la France. Pour lui, la banlieue ne se plaint pas, elle porte plainte. Elle veut tout, elle aussi. Jack Ralite, avec d’autres, invente. Avec la naissance de Plaine-Commune, lui et huit autres maires de Seine-Saint-Denis commencent à retisser avec détermination des liens sociaux, économiques, culturels, urbanistiques.

Jack Ralite, au Sénat.
Jack Ralite, au Sénat.

Pour Jack Ralite, la banlieue est un défi rude et quotidien. Un enjeu de société avant d’être un problème dans la société pour des villes où rien ne tombe du ciel, même pour les croyants. Un monde d’où monte depuis tant d’années une rumeur de colère annonciatrice. Un monde qui ne veut pas être à part. Un monde où l’habitat indigne reste à quai et une part de la population assignée à résidence. Des habitants qui ne veulent pas être des femmes et des hommes dépréciés, intermédiaires, oubliés, citoyens de l’entre-deux, humiliés parfois. En 2005, après plusieurs jours d’émeutes, l’état d’urgence y est déclaré et prolongé. Résistant à la facilité sécuritaire face à une situation grave, Jack Ralite, 77 ans, prononcera au Sénat, un discours digne et d’une grande modernité ; il réclamera l’état d’urgence sociale.

Jack Ralite avec Louis Aragon
Jack Ralite avec Louis Aragon

À la lumière des poètes et des écrivains

Lire "Détruire la misère", Jack Ralite sur Victor Hugo ici.

A comme Aragon, B comme Charles Baudelaire ou Marc Bloch, C comme Paul Claudel ou René Char, D comme le poète palestinien Mahmoud Darwich, G comme l’angevin Julien Gracq, H comme Hugo, « l’homme du progrès social et humain » (sénateur comme Jack Ralite et à qui ce dernier rendit un vibrant hommage au Palais du Luxembourg), M comme l’inventeur de mots Henri Michaux, N comme le chilien Pablo Neruda, S comme Stendhal, T comme Elsa Triolet et Marina Ivanovna Tsvetaieva, W comme l’écrivaine allemande Christa Wolf … on n’en finirait pas d’énoncer, comme un inventaire à la Prévert, les noms des poètes et des écrivains du Panthéon littéraire et si vivant de Jack Ralite. « Ralite, écrit Didier Hassoux dans Libération du 4 avril 2003,c’est une anthologie à lui tout seul », distillant quelques lignes plus haut un : « Au moins, la poésie le préserve de la langue de bois. »

Prenons Stendhal. Pour Jack Ralite, Le rouge et le noir, découvert à quatorze ans, est le livre-phare, le préféré, qu’il gardera toujours, qu’il relit. « Peut-être suis-je amoureux de Madame de Rênal, je ne sais… En tout cas, elle m'a séduit très jeune », dit-il, amusé. « Cela dure toujours, ce livre est en moi tout le temps », raconte-t-il, que ce soit lors d’une journée d’études de l’OEIL (Observatoire de l’Écriture, de l’Interprétation et de la Lecture)1 ou lors d’une conférence au Théâtre du Vieux-Colombier à Paris. « C’est le livre qui m’a le plus marqué à cette période de ma vie ; et qui demeure pour moi le sommet », confie-t-il à la revue Diasporiques2.

Pour Jack Ralite, l’érotisme, c’est quand le héros de Stendhal, Julien Sorel, prend la main de Mme de Rênal, dans le jardin, le soir. « Quand le mari marche dans l'ombre et qu'il ne voit rien, pour moi, c'est la plus belle et profonde scène érotique. Il y a un jeu de mains extraordinaire ! Parlez-moi de cet érotisme-là ! Il me fait penser à Vitez faisant répéter Bérénice au Conservatoire et disant aux femmes et aux hommes, quand ils se disputent : "Ne la touche pas ! Ne la touche pas ! Frôle-la ! Frôle-la !" Et d'un seul coup tout ce que d'aucuns, par une espèce de geste impudique font prendre pour le nec plus ultra, disparaissait, et ce frôlement devenait... un sommet du désir et du plaisir. »

La main ! La main chez Jack Ralite est celle qui unit le monde du travail et le vaste univers des artistes, toutes deux forces de création. Aux intellectuels - comédiens, avocats, psychanalystes, chercheurs, journalistes, enseignants… - avec qui il a signé un "Appel contre la guerre à l'intelligence" initié par Les Inrockuptibles et ayant recueilli 20 000 signatures en une semaine (« une belle insurrection mentale », dira-t-il), il fait une remarque de complice affectueux dans L’Humanité3 du 18 février 2004 : « De tous ces mouvements profonds,(…) n'oubliez pas le monde du travail. Vous avez en commun avec lui la main, la main qui écrit, la main qui, pour accomplir le moindre geste, suppose une connaissance aiguë de toute la chaîne du travail, la main qui caresse aussi. » Revoilà la main stendhalienne. Aux samedis du Vieux-Colombier, le 24 juin 2006, Jack parlera de la main qui sculpte - celle qui tient le burin comme celle qui tape avec le marteau -, et du cerveau à l’autre bout de la chaîne. Des mains claudeliennes. De Camille Claudel ciselant la douleur dans le marbre.

Et puis, il y a le poète Saint-John Perse et sa phrase « La poésie, c'est le luxe de l'inaccoutumance », qui lui donne des réponses. « C'est un beau mot d'ordre, dit Jack Ralite. Exactement le contraire de traiter le pauvre dans l'homme. C'est traiter l'homme dans le pauvre. » Il se souvient également qu'Ariane Mnouchkine, dans une manifestation de "théâtreux", du temps de Maurice Druon, avait mis, avec des lumières, cette parole du poète sur le mur de la rue de Valois.

Jack Ralite a une passion pour la lecture, l’écriture, la langue et la poésie. « Je ne suis pas écrivain, dit-il, je n'ai écrit que des discours, mais c'est un bonheur. » Pour lui, la langue elle-même, aide à trouver des points de convergence. « L’écriture donne des passerelles aux pensées, mais exige du travail. » Pour lui, la question de la langue va très loin, y compris en politique. Neuf ans député, seize ans sénateur, Jack Ralite est frappé que les parlementaires, ayant conquis d'avoir trois collaborateur  - ce qu’il trouve bien - aient chargé l'un d'entre eux, jeune femme ou jeune homme sortant souvent de Sciences-Po et « venant faire là une petite foulée », d'écrire leurs discours.

« Le mardi, vous voyez arriver un parlementaire qui, au moment de son intervention, reçoit de son collaborateur son discours. Or, c'est tout à fait important d'écrire soi-même. Si on n'écrit pas, on ne pense pas. L'essentiel de la pensée sort de cette bon dieu de main écrivante, et si elle est liée à une tête qui a déjà pas mal lu, c'est mieux. C'est-à-dire qu'il y a des parlementaires qui n'écrivent plus. Et donc, je pèse mes mots, qui ne lisent plus, ou peu. »

Évidemment, on ne peut s’empêcher de penser à l’ex secrétaire d’État au Commerce de Sarkozy, l’UMP Frédéric Lefebvre, dont le livre préféré, celui dans lequel il se replonge souvent est sans hésitation… "Zadig et Voltaire", quand Zadig et Voltaire est une marque de vêtements. Les Misérables "de Hugo Boss" ne sont pas loin.

Pour Jack Ralite, la lecture et l’écriture sont mêlés, en osmose. Pour lui, l’une des raisons de l’affaiblissement du Parlement, outre la Constitution, vient du fait que les parlementaires ne parlent plus leur langue à eux. « Ils ont une langue dont je ne dirais pas qu'elle est achetée dans les grandes surfaces car ce serait méchant pour Sciences-Po, mais qui fait entendre les mêmes discours. »

Si Jack Ralite pense que les poètes et les écrivains sont une lumière pour nous aider à changer la vie, à comprendre cette société capitaliste sans rivages et nous aider à la transformer, il étend son éclat aux créateurs, artistes, comédiens, metteurs en scène, cinéastes… Parmi eux, les deux V du théâtre, Antoine Vitez et Jean Vilar, et qui occupent une place à part.

Jack Ralite leur consacra l’un de ses rares livres : Complicités avec Jean Vilar et Antoine Vitez, paru aux éditions Tiresias en 1996. Maurice Béjart préfaça Complicités avec ces mots : « Merci Jack Ralite pour cet ouvrage qui remet bien des choses en place à une époque où les médias nous gorgent d’informations, mais où le contrecoup est qu’on oublie très vite. » De Jean Vilar et d’Antoine Vitez, Jack Ralite écrira : « Pleinement mêlé aux batailles et réflexions de la cité, j’ai comme une ombre - celle de Vilar - et comme un fantôme - celui d’Antoine - qui ne me quittent pas, et sont pour beaucoup dans le mouvement de ma vie  » Et plus loin, à la fin de son livre : « Avec Jean Vilar, c’était une amitié respectueuse. Avec Antoine Vitez, c’était une amitié affectueuse. Avec le premier, je partageais le civisme, le théâtre. Avec le second, en plus, le privé. Vilar n’était pas communiste, sans être anticommuniste. Vitez était communiste sans être enfermé dans le communisme. »

Pour Jack Ralite, ce n'est pas être archaïque, ni conservateur, ni réactionnaire que d'être attaché à certaines bases de la langue. Il lit et transmet Julien Gracq, qu’il connaissait bien, l’allant voir près de Nantes. « Une merveille cet homme, du point de vue de la langue, un bijoutier. » Il entend l’écrivain de Liberté Grande et du Rivage des Syrtes quand ce dernier écrit dans Le Monde : « Autrefois on apprenait le latin qui était une langue traversée par une culture, aujourd'hui on apprend l'anglais comme un espéranto qui aurait réussi et qui ne peut servir qu'à la rencontre triviale. C'est un passe-partout dont on paiera un jour les conséquences ». Julien Gracq et Jack Ralite partageaient un sentiment commun sur Stendhal. « La Chartreuse, ce n’est pas mal non plus », disait-il dans les conversations, « mais Le rouge et le noir , ah ! Le rouge et le noir ! », rapporte Jack Ralite dans la revue Diasporiques.

Jack Ralite a lu Claudel et « sa langue prodigieuse ». Il se souvient quand Antoine Vitez monta Le soulier de satin, à Avignon. « Des gens parfois, parlant des spectateurs enveloppés à partir de minuit dans des couvertures, disaient : Regardez ! Ils dorment ! Moi je ne pouvais accepter cela, parce que ce n'était pas vrai, ils ne dormaient pa ! Ils nageaient dans la langue de Claudel, dans la mer de ses mots ! »

Et puis, il y a le continent Louis Aragon. Jack Ralite lira La Semaine Sainte dès sa parution en 1958, ce roman sur « l’empoignade historique et vertigineuse de 1815 ». Il a gardé de ce rendez-vous découverte, comme il le rapportera lors du colloque "Aragon, la parole ou l’énigme" au Centre Beaubourg, le 12 juin 2004, « le souvenir d’une ivresse de lecteur, d’une jubilation incroyable et somptueuse, d’un plaisir physique, d’une épopée foisonnante de pensées, de songes, de tensions vibrantes, de "souvenirs de demain". » Car il aime particulièrement cette phrase d’Aragon, sous forme de paradoxe : « Il faut se souvenir de l’avenir », à elle seule tout un chapitre.

Jack Ralite, au théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, avec Dominique Blanc pour évoquer Louis Aragon , en octobre 2013.
Jack Ralite, au théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, avec Dominique Blanc pour évoquer Louis Aragon , en octobre 2013.

Quant au Fou d'Elsa, paru en 1963, « un livre géant ! », il le relit souvent. Le Fou d'Elsa est cet immense chant, poème et roman à la fois, écrit sur la foulée d’une certaine idée de Grenade, dans le contexte dramatique de la chute de la ville, andalouse à la fin du XVe siècle, vers 1492, dans une société métissée de musulmans et de juifs pétris de rationalisme. Ce souffle ardu met en scène le Fou, ou plutôt le Medjnoûn, qui adresse des paroles idolâtres à une femme qui existera 4 siècles et demi plus tard. Le Fou d’Elsa est ce total engagement intellectuel d’Aragon pour s'approprier la culture comme l'histoire du monde arabe et musulman, le concept d’un peuple qui pense différemment de nous. Jack Ralite se souvient à ce sujet d'un professeur arabe de la Sorbonne, en retraite, lui disant, lors d'une exposition Aragon à Aubervilliers : « C'est étonnant. Nous qui sommes arabes, nous ne comprenons pas que cet homme en trois ans ait réussi à accumuler une connaissance sur le monde arabe d'une finesse et d'une exactitude qui nous époustouflent ! »

Un matin, le député Jack Ralite rencontre Aragon et lui dit : « Hier soir, à l'Assemblée, je t'ai fait quelque chose de pas très honnête. Je me rends compte que je t'ai cité sans te citer. » Aragon lui répond tout net : « Tu n'as pas donné mon nom ? Si tu savais comme j'en suis heureux ! L'essentiel pour un écrivain, c'est d'être pillé. Donc je suis pillé. » Aragon ajoute : « Mais je vais te dire une chose, je suis un pillard ! ». Et Jack Ralite de faire l’éloge du pillage4 : « En vérité c'est, pillez-vous les uns les autres ! Quand on peut piller, chez Apollinaire, ou chez Aragon (…) et bien je trouve que si tous les voleurs étaient comme ça, vive le vol ! Vive le vol ! »

24 décembre 1982 : le poète et communiste Louis Aragon meurt au 56 rue de Varenne… Jack Ralite est présent avec Georges Marchais, Jean Ristat poète et compagnon, Maria la servante… Émus. Bouleversés. Certains ont vu cette image télé en haut des marches de l’escalier. Plus de vingt ans plus tard, Jack Ralite, dira au colloque "Aragon, la parole ou l’énigme" : « Ayant eu sur de longues années des responsabilités passionnées dans le domaine de la culture et des arts je vous assure qu’Aragon (Elsa n’était pas loin) fut parmi mes irremplaçables souffles, je n’ai pas dit souffleur. »

Jack Ralite est maintenant cet irremplaçable souffle.

Merci aux sources mentionnées et aux auteurs éventuellement oubliés.

1. Actes des Journées d’études de l’Observatoire de l’Écriture, de l’Interprétation et de la Lecture de novembre 2003 "La Lecture, une pratique impensable ?" Communication de Jack RALITE "Le luxe de l’inaccoutumance".

2. Diasporiques n°13 – mars 2011 – propos recueillis et retranscrits par Philippe Lazar.

3. L’Humanité – 18 février 2004 "Il faut refuser le règne de la moyenne et du juste milieu."

4. Journée d’études de l’Observatoire de l’Écriture, de l’Interprétation et de la lecture.