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Comprendre la révolution de 1917 pour en réaliser une autre

Dans son nouveau livre, le philosophe Lucien Sève s’attache à déconstruire les discours dominants à propos de Lénine et de la Révolution russe.

Court, pédagogique mais riche et éclairant… Octobre 1917 prend de front un enjeu important pour le présent1. Comme s’agissant de Robespierre pour dénigrer la Révolution française, l’assimilation de Lénine à la terreur sert à condamner toute ambition transformatrice, toute révolution, aujourd’hui. En établissant une continuité entre le communisme de Marx et les crimes staliniens.

Lénine et la violence

Sève contredit des historiens faisant autorité – Hélène Carrère d’Encausse, Nicolas Werth, André Grazioni – qui, au-delà de leur différence, ont en commun d’avoir affirmé que le régime bolchévique fut dès les premiers mois la mise en œuvre d’une « culture de guerre civile, marquée par un refus de tout compromis ». Pour l’auteur, il n’est pas vrai que la terreur fut l’instrument central du projet politique léniniste. Au contraire, Lénine est « foncièrement étranger au culte de la violence dont on le prétend adepte ». Et de rappeler que la Révolution russe n’est pas intervenue dans un paysage de paix (euphémisme) : ce fut une période de « violence ordinaire incessante, violence extraordinairement féroce dès les premiers temps de la révolution, violence déchaînée de la contre-révolution militairement organisée et internationalement financée ». Sève cite Lénine : « Messieurs les capitalistes, c’est vous les coupables. Si vous n’aviez pas opposé une résistance aussi sauvage, aussi insensée, impudente et désespérée ; si vous n’aviez pas fait alliance avec la bourgeoisie du monde entier, la révolution aurait revêtu des formes plus pacifiques ». Il ne s’agit pas de nier la violence de la Révolution russe, mais de souligner que le recours à la violence fut lié au fait que les classes possédantes ne se laissent pas déposséder sans la plus féroce résistance. Ce fait là, incontestable, est souvent censuré dans le débat public. Et, au passage, disons qu’il mériterait d’être médité pour aujourd’hui, la fuite en avant néolibérale des gouvernants ayant désormais pour pendant une dérive antidémocratique et une répression de plus en plus assumée des insoumis de tous poils.

On oublie souvent ce qu’était l’ordre ancien avec lequel la Révolution russe a permis de rompre, et on ne cite pas les transformations émancipatrices opérées entre novembre 1917 et janvier 1918.

Dans la même veine, Lucien Sève aborde l’assimilation de la dictature du prolétariat au refus de tout compromis, au nom de la pureté révolutionnaire. D’abord, « L’emploi du mot dictature dit une violence, c’est incontestable, mais violence politique qui n’est pas de soi violence physique, violence sanglante ». Ensuite, Lénine ne fut pas inflexible, même aux moments clefs où se jouent l’avenir de la révolution. Sève cite, entre autres, la proposition faite par Lénine aux menchéviks et aux socialistes révolutionnaires de « former un gouvernement sans participation bolchévique afin d’assurer si possible ‘‘la progression pacifique de la révolution’’ [citée par Sève, l’expression est de Lénine, NDLR] ». Au-delà, c’est le glissement entre une révolution fondée en principe sur le pouvoir du peuple et la dictature d’un parti sur la société qui conduisit à l’échec.

Les avancées de la Révolution

On oublie souvent ce qu’était l’ordre ancien avec lequel la Révolution russe a permis de rompre : « la monarchie, les castes, la propriété terrienne et la jouissance du sol, la situation de la femme, la religion, l’oppression des nationalités » (Lénine). Et le plus souvent, on ne cite pas les transformations émancipatrices opérées entre novembre 1917 et janvier 1918 : « abolition du vieux système judiciaire, séparation de l’Église et de l’État, établissement du mariage civil, octroi aux femmes de droits égaux à ceux des hommes, institution d’une orthographe simplifiée pour faciliter l’étude de la langue à des millions d’illettrés, abolition de toutes les divisions en castes (nobles, marchants, paysans) et de tous les titres et privilèges, institution de l’assurance en cas de maladie ou de chômage, établissement du contrôle ouvrier sur les entreprises, création du Conseil supérieur de l’économie nationale, nationalisation de toutes les banques privées, proclamation de l’égalité de tous les peuples de la Russie, de leur droit à disposer d’eux-mêmes jusques et y compris à la séparation et la constitution en État indépendant (…), abolition de tous les privilèges nationaux et religieux, libre développement des minorités et groupes ethniques ». À cette liste établie par l’historien Jean Bruhat, Lucien Sève ajoute l’abrogation de toutes les mesures discriminatoires envers les Juifs. Au total, « En se refusant à considérer la grandeur de l’œuvre positive de la révolution bolchévique, on s’interdit de bien mesurer la grandeur négative de la contre-révolution qui en est l’immédiate contrepartie ».

Entre Lénine et Staline, rupture et non continuité

Lénine ne s’est pas simplement battu, alors même qu’il était très malade, pour tenter de mettre à l’écart Staline, dont il entrevoyait le danger de la prise de pouvoir. On doit surtout prendre en compte des conceptions et des pratiques politiques opposées. Selon Lucien Sève, Lénine a une conception « essentiellement démocratique » du pouvoir, il ne cesse d’argumenter, soutient un fonctionnement du parti bolchévique « exclusivement à la conviction majoritaire ». Pour lui, la cohésion, la fermeté et la discipline doivent relever d’une volonté commune.

Outre le glissement d’une révolution fondée en principe sur le pouvoir du peuple à une dictature d’un parti sur la société, c’est le décalage entre l’ambition du communisme et « l’immaturité de ses présupposés fondamentaux » qui conduisit à l’échec.

Pour Lucien Sève, la différence essentielle entre Lénine et Staline concerne le rapport à l’histoire, et tout particulièrement la volonté ou non de « forcer l’histoire elle-même », avec des conséquences dramatiques en terme de brutalisation de la société. Ainsi, « les grandes mesures de la politique bolchévique, la paix sans annexions, la nationalisation de la terre, le contrôle ouvrier, la séparation de l’Église et de l’État… » ne relèvent pas d’une « brutalisation dictatoriale de l’histoire ». Sève souligne aussi que Lénine porta, dès qu’il put, une politique opposée à la violence exercée envers les paysans, qui s’explique par l’offensive contre-révolutionnaire, avec la mise en œuvre de la NEP, cette "nouvelle politique économique" consistant à soutenir un « capitalisme de petite production ». Ainsi, Lénine a « une conscience aiguë de l’impossible en histoire, et par conséquent de l’interdit » - capable d’assumer un recul en direction du capitalisme -, là où Staline imposa sa politique contre la société russe. Lucien Sève rappelle en outre que Lénine se préoccupa grandement de la dérive bureaucratique du pouvoir bolchévique.

Au lieu que la révolution soit une prise de pouvoir du peuple, c’est le pouvoir du parti sur la société qui s’est institué. Mais, plus fondamentalement, pour Sève, l’explication clef de l’échec de la Révolution russe, c’est l’immense décalage entre l’ambition d’un « dépassement communiste de la société de classes » et « l’immaturité persistante de ses présupposés fondamentaux ». Ainsi, en 1917, en l’absence d’un « développement multilatéral de tous les individus des deux sexes, devenant capables de prendre directement en mains toutes leurs affaires sociales » (Sève, en filiation avec Marx), la possibilité concrète d’une appropriation populaire généralisée des pouvoirs n’existait pas.

Réhabiliter oui, ressusciter non

En démontant bien des accusations lancées à l’encontre de Lénine - et en proposant un choix de textes significatifs de celui-ci -, il ne s’agit vraiment pas de considérer qu’une révolution façon 1917 serait souhaitable aujourd’hui. Au contraire, Lucien Sève souligne qu’il s’agit d’une conception politique périmée, avant d’évoquer les enjeux contemporains à affronter. Il évoque ainsi « l’impressionnante croissance de ce qui rend possible une toute autre civilisation », qui « répond à l’intérêt non plus seulement d’une classe fût-ce la plus nombreuse mais de la société et de l’humanité entières ». Pour lui, comme pour nous, « un réformisme révolutionnaire de l’immense majorité » est plus que jamais possible.

1. Lucien Sève, Octobre 1917 - Une lecture très critique de l’historiographie dominante, Les éditions sociales, août 2017, 14 €, 170 p..