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Mystère flambé

Réinventer la courtoisie

La grossièreté et la brutalité d’une société... dans une société qui, depuis plusieurs siècles, se flattait de son sens de l’élégance, de ses traditions de courtoisie, de la légèreté de son esprit et de la qualité de sa culture.
La grossièreté et la brutalité d’une société... dans une société qui, depuis plusieurs siècles, se flattait de son sens de l’élégance, de ses traditions de courtoisie, de la légèreté de son esprit et de la qualité de sa culture.

Selon un récent sondage, plus de 50 % des femmes en France disent avoir été victimes de harcèlement. Le mot "harcèlement" désigne normalement des faits qui se répètent de manière intentionnelle. L’étymologie du mot vient de la herse (harceler s’écrivait autrefois "herseler") par comparaison avec les dents de la herse qui retournent la terre. C’est un mot fort. En l’occurrence, il désigne des faits qui peuvent aller du geste ou du propos déplacé à l’agression sexuelle caractérisée. Il faudrait donc sans doute y regarder de plus près ; mais le fait est que la plupart des femmes, ici et aujourd’hui, disent avoir été confrontées à ce genre de comportement, et pas qu’une fois.

La chose est-elle plus fréquente qu’hier ? Difficile à dire en l’absence d’éléments de comparaison. Est-ce la chose qui s’est aggravée, ou la conscience de son anormalité qui a progressé ? Ce n’est pas le premier phénomène de société à poser ce type de problème… Mais le fait est là.

Qu’elles en sont les raisons ? La "nature humaine" et plus précisément masculine ne saurait tout expliquer, la plupart des hommes n’agissant pas ainsi. La référence rituelle au "patriarcat" n’explique pas non plus grand-chose. Il convient d’interroger les causes actuelles de la grossièreté et de la brutalité dans une société qui, depuis plusieurs siècles, se flattait de son sens de l’élégance, de ses traditions de courtoisie, de la légèreté de son esprit et de la qualité de sa culture.

Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte. Il y a, d’abord, le sentiment de toute puissance que confèrent à certains le pouvoir et l’argent (qu’ils soient personnages publics, patrons ou petits voyous…). Qu’ils profitent de leur position dominante pour imposer un droit de cuissage rend leur comportement d’autant plus inacceptable. Il y a aussi le mépris organisé envers les femmes qu’expriment l’inégalité des salaires, dans l’accès aux responsabilités, ou devant l’embauche ("risques" de grossesse, etc.) ; le retour sur scène des conceptions les plus réactionnaires, liées aux religions ; l’inculture systématiquement cultivée par le monde actuel, le modèle "moral" d’une société fondée sur la consommation, l’égoïsme, la guerre de tous contre tous… Il suffit de voir le comportement des automobilistes en ville ou même la nature des échanges sur Facebook pour se rendre compte qu’il existe une forte tendance à la grossièreté et à la violence verbale. La formule « Balance ton porc » répond d’ailleurs à la grossièreté par la grossièreté. D’où sans doute son écho…

Que les bouches s’ouvrent est bon et nécessaire, mais pour quoi faire ? Engager une guerre des sexes ou promouvoir l’égalité et la solidarité ?

Le risque existe aujourd’hui qu’au sexisme machiste s’oppose une forme de néo-puritanisme à l’américaine, un "politically correct" dénué de tout humour. Un ami chef d’orchestre nous racontait récemment le cas d’un de ses collègues, pianiste canadien, interpellé par la police et interrogé longuement, à Los Angeles, parce qu’il avait tapoté l’épaule d’une femme assise devant lui pour lui demander de se taire pendant un concert. Geste assimilé à une agression. Un reportage télévisé confirmait qu’aux États-Unis, il est fortement déconseillé d’avoir des contacts physiques, par exemple de se faire la bise, sur le lieu de travail. Dans ce cas la politesse, nécessaire à la vie en société, prend la forme de l’indifférence affichée ; on ne se touche pas et on ne se regarde même pas. Nous n’en sommes pas là ? Lors du rassemblement, Place de la République, un manifestant interviewé jugeait que chaque homme avait sa part de responsabilité dans le harcèlement, car, lui-même, il lui arrivait, disait-il de « trop regarder les femmes » !

Une tendance existe qui pousse vers une société asexuée de la neutralité généralisée. Celle-ci est aux antipodes de la "société érotique" dont rêvaient beaucoup de jeunes et certains penseurs marxistes passés par la psychanalyse, dans les années soixante-dix (de Marcuse à Bernard Muldworf ; aussi différents et parfois opposés fussent-ils).

Nous devrions défendre une autre façon de voir, issue de l’histoire longue et complexe des relations entre sexes dans un pays comme le nôtre.

À plusieurs reprises en effet, dans le passé, un mouvement s’est développé dans la société pour lutter contre la grossièreté. Au XIIe siècle, à l’époque des Croisades, l’amour courtois a fait passer au second plan les valeurs guerrières pour placer l’honneur et la chevalerie dans le service de la Dame et de l’Amour. Ce qui n’empêchait pas les mêmes de trousser les femmes du peuple sans trop de ménagement… Mais on ne saurait nier le progrès que ce fut dans l’expression du désir et le raffinement des mœurs.

Que les bouches s’ouvrent est bon et nécessaire, mais pour quoi faire ? Engager une guerre des sexes ou promouvoir l’égalité et la solidarité ?

Au XVIIe siècle, après les trente-cinq ans d’horreur des guerres de religion, les salons des précieuses et précieux ont repris ce flambeau. La Carte du Tendre s’imposant de préférence aux cartes d’état-major… On a sans doute trop moqué (Molière compris) ce mouvement qui a joué un rôle si important dans l’accès des femmes à la vie sociale, à la "conversation", mais aussi au savoir et à l’écriture…

Il y a à dire de ce point de vue sur la tradition française de la galanterie. Lors de débats récents que nous avons eus autour du livre sur Kollontaï1, nous avons été frappés par le retour de cette question. Pour certains et certaines, le féminisme supposerait de rompre avec la galanterie. Comme si laisser retomber la porte sur le nez d’une femme était un signe de progrès dans la voie de l’égalité… Bien sûr, la galanterie est ambivalente et non dénuée de sexisme. La galanterie des hommes envers les femmes suppose que celles-ci constituent un sexe plus faible, pour lequel il faut avoir des égards. Le vocabulaire trahit cette dissymétrie sociale dans le traitement des sexes. Il paraissait bon qu’un homme fût galant, alors qu’une "femme galante" était une femme de mœurs légères… Mais la galanterie était d’abord une façon d’imposer aux hommes de la retenue quand ils pénétraient dans la ruelle d’une dame. Parfois, cela pouvait relever du néo-platonisme, de la pudibonderie religieuse à l’égard de la sexualité et du plaisir. Parfois cela fit au contraire bon ménage avec le libertinage. Toujours est-il que les mœurs en ont été changées.

En termes modernes, influencés par la psychanalyse, on pourrait dire que la latence imposée au désir est un grand facteur de civilisation, elle pousse à la sublimation… Mais le refoulement et la répression durables de ce désir (masculin comme féminin) créent des névroses… Elle est une cause de frustration, de dépression et de violence.

Dans la galanterie, le désir est domestiqué mais pas nié. Elle est d’ailleurs pour les hommes un moyen de séduction non dénué d’artifice. Montesquieu disait : « Le désir de plaire produit la galanterie qui n’est point l’amour, mais le délicat, mais le léger, mais le perpétuel mensonge de l’amour » Il ne faut pas oublier que "galant" vient du vieux verbe "galer", s’amuser. Il y a une part de jeu, de convention, une distance légèrement érotisée et souvent teintée d’humour, qui entre dans ce théâtre social.

Aujourd’hui, serait-il illégitime d’essayer de se rendre plus aimable ? Ne serait-ce pas un impératif auquel beaucoup devraient s’appliquer ? Il faudrait inventer non seulement une politesse, mais une courtoisie nouvelle, une nouvelle galanterie qui pourraient être le fait de tout individu, qu’il soit homme ou femme, et quelle que soit ses préférences et penchants, quitte à inverser parfois les rôles, comme dans l’amour. La galanterie nouvelle supposerait que sans renoncer à se faire aimer, on fasse preuve de tact envers l’autre, en le regardant comme un être humain et non une proie potentielle.

Et au-delà, il faudrait inventer, comme y ont invité les poètes, un nouvel amour, celui de l’égalité dans la différence.

1. Alexandra Kollontaï, La révolution, le féminisme, l’amour et la liberté, Le Temps des Cerises, 2017