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Mystère flambé

Lénine, mythe et contre-mythe

Lénine ne rêvait pas de finir embaumé dans un mausolée. Le petit homme rouquin, légèrement bedonnant, à qui on allait rendre visite, couché dans son sarcophage sur la Place rouge, devint pourtant un mythe pour des millions d’hommes et de femmes. Tel qu’on le voit sur l’affiche soviétique : plus grand que nature, guidant les peuples opprimés, le bras tendu vers l’horizon. Ou de manière beaucoup plus humaine, assis sur les marches d’une estrade, dans la fumée d’une assemblée révolutionnaire, en train de prendre des notes sur ses genoux. Homme simple, entré dans l’Histoire en costume de ville pour la bouleverser et assurer le triomphe des "simples gens" : les prolétaires.

Pour nous, jeunes militants des années soixante-dix, (dans la période du centenaire de sa naissance) tout ce qu’il avait dit, écrit ou fait, était parole d’Évangile. Autant l’histoire de l’Union soviétique ensuite (de Staline à l’intervention en Tchécoslovaquie) était sujette à débats, autant Lénine nous paraissait intouchable.

Depuis, beaucoup d’historiens et d’idéologues se sont attachés à déboulonner sa statue.

Pour la plupart, (à quelques notables exceptions près, par exemple celle du philosophe Slavoj Zizek) Lénine serait à jeter.

Mais en détruisant un mythe, on en crée un autre: celui du Lénine opportuniste et comploteur, auteur d’un putsch qui devait déboucher sur la dictature. Lénine, en pair et en père de Staline.

C’est la thèse que développe, parmi d’autres, le Lénine de Dominique Colas1.

Il y a évidemment matière à accréditer cette image sombre de Lénine. En historien, Dominique Colas cite des faits (par exemple la répression contre les SR ou les dégâts du communisme de guerre à la campagne) qui sont avérés. Mais quels sont les faits que l’on choisit ? Ceux que choque aujourd’hui la violence révolutionnaire font par exemple souvent l’impasse sur cet autre fait : la Révolution d’Octobre a mis fin au massacre qui a fait cinq millions de morts parmi les soldats russes. Et quel est l’éclairage que l’on donne aux faits ? Sous quelle lumière les place-t-on ? Peut-on faire comme si le contexte (l’agression étrangère, l’échec des mouvements révolutionnaires en Europe, la faiblesse même des bolcheviks et du prolétariat) ne comptaient pour rien ?

C’est une difficulté dont Rosa Luxemburg semble avoir été tout à fait consciente. Dans ses notes sur la Révolution russe2, écrites en prison, elle exprime, dès 18, les critiques les plus fortes à l’égard des bolcheviks. Elle voyait dans le dépérissement de la démocratie dans et hors le parti, le danger de la dépolitisation des masses et de l’échec final. (Son opposition au fait de donner la terre aux paysans ou d’accorder le droit à l’autodétermination nous laisse plus sceptiques, aujourd’hui). Mais dans le même temps, elle concède qu’ils ne peuvent sans doute pas faire autrement. Si elle porte ce regard contradictoire, c’est qu’elle est avec les bolcheviks. Malgré tout. L’histoire révolutionnaire, quand on la vit, mais même quand on la revisite après coup, n’est pas un objet froid. D’un côté comme de l’autre, l’idéologie et la passion y ont leur place.

Aujourd’hui, il serait bien nécessaire de déconstruire le nouveau mythe du Lénine croquemitaine.

D’abord parce qu’il est irrecevable, moralement. Chacun est responsable de ses actes. Lénine ne peut être tenu pour coupable des 680 000 victimes de la répression des années 30.3^

Sortir du mythe et du contre-mythe est une nécessité pour aujourd’hui(...) tant pour comprendre l’histoire des révolutions du siècle passé, que pour définir une stratégie.

Ensuite parce qu’il est plus que contestable, intellectuellement. Le principe de la matriochka ne marche pas. Si on dévisse la tête de Staline, le Lénine censé se cacher dedans est nettement plus grand que son successeur. Il n’entre pas dans la poupée… Lénine fut non seulement un homme d’action mais un penseur de premier plan. Et son comportement fut fort différent. Dans Me Ti ou le livre des retournements, comparant les deux, Brecht note que Lénine avait beaucoup d’ennemis mais passait son temps à convaincre ; Staline en avait beaucoup moins et ordonnait.

Sortir du mythe et du contre-mythe est une nécessité pour aujourd’hui. Les communistes français sont passés d’une certaine "léninolâtrie" à son rejet de fait, suite à l’abandon sans doute justifié de la référence au "marxisme-léninisme". Guillaume Roubaud-Quashie4 fait ainsi remarquer que dans les treize années qui ont suivi, aucun des dirigeants du PCF n’avait écrit sur Lénine…

Il serait de la plus haute importance d’essayer de se livrer à un inventaire aussi lucide que possible des apports et des limites de Lénine. Ceci, tant pour comprendre l’histoire des révolutions du siècle passé, que pour définir une stratégie.

Au titre de ses apports, il y a sans doute son sens de l’initiative historique. La vie de Lénine est un démenti à l’interprétation "déterministe" du marxisme. Si Lénine avait suivi Kautsky et Plekhanov, il aurait attendu que les conditions du socialisme soient mûres… Mais plus on attend, plus elles s’éloignent… Il est animé d’une terrible détermination mais, contrairement à l’idée qu’on s’en fait habituellement aujourd’hui, celle-ci s’accompagne d’une vraie obsession démocratique. Même dans le feu des événements, il transporte avec lui un petit cahier bleu dans lequel il écrit L’Etat et la Révolution. Et toute sa réflexion est animée d’une volonté : œuvrer au dépérissement de l’État pour instaurer l’autogouvernement du peuple.

Contrairement à la nouvelle vulgate, Octobre ne fut d’ailleurs pas un putsch. C’est une insurrection qui est venue achever le processus engagé en février 17. Les bolcheviks, qui n’ont pris le pouvoir qu’après avoir gagné la majorité dans les soviets de Petrograd et Moscou, ont été portés par la vague révolutionnaire.

Mais il est vrai que sous la pression des événements, la pratique n’a pas toujours correspondu à la théorie. Exemple : le décret sur la presse qui proposait de couper le lien des journaux avec les puissances d’argent est vraiment démocratique et révolutionnaire. Mais dans les semaines qui suivent, tous les journaux non bolcheviks sont interdits. Autre exemple, la suspension du droit de tendance au Xe Congrès, en 1921, (alors que la situation commençait à se stabiliser) a certainement contribué à étouffer les débats au sein du parti. Elle a empêché le parti bolchevik de devenir sa propre opposition. Ce qui eut été vital. Et elle a ouvert la voie à la criminalisation de l’opposition, sous Staline.

Les mesures qu’envisage Lénine à la fin, quand il sent que cela prend mauvaise tournure, n’étaient manifestement pas suffisantes. Et il y eut sans doute chez lui sous-estimation des acquis de la démocratie formelle.

Tirer enseignement de cette histoire, en essayant de se dégager des mythes, est nécessaire pour définir un communisme démocratique et révolutionnaire. Pour cela, il convient de reprendre la question là où Lénine l’a laissée. Lénine rêvait que "la cuisinière" dirigeât les affaires de l’État. Cela n’a pas été. Mais cela n’arrivera pas non plus en s’enfermant dans le système parlementaire et représentatif. Pour dépasser l’aporie de la démocratie, il faut à la fois penser des institutions pluralistes – un peuple ne vit pas en permanence en état d’effervescence révolutionnaire - et renouer avec la pratique d’une démocratie directe, dans l’esprit des conseils, comme le préconisait déjà Lukacs5, en 1968. La révolution étant toujours auto-organisation du peuple.

1. Lénine politique, Dominique Colas, éditions Fayard.

2. Rosa Luxemburg, La Révolution russe, traduit et présenté par Gilbert Badia, réédition, septembre 2017, le Temps des Cerises.

3. Léo Figuères, La révolution en débat, réédition, septembre 2017, le Temps des Cerises

4. Lénine dans la Révolution, textes de Lénine écrits entre septembre et décembre 1917, choix de Francis Combes et Guillaume Roubaud-Quashie, le Temps des Cerises.

5. György Lukacs, Demokratisierung Heute und Morgen, 1968. Traduit par Gérard Cornillet pour les éditions sociales sous le titre : Socialisme et démocratisation, 1989.