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Argenteuil – Un moment d'Histoire du PCF

Argenteuil 1966 reste dans la mémoire communiste des grands débats au sein du PCF comme un "tournant". Mythe et réalité, écrit Roger Martelli dans l’étude qui accompagne la nouvelle publication des textes concernés. Une mise en perspective par Laurent Lévy.

Roger Martelli, Une dispute communiste : le Comité central d’Argenteuil sur la culture Les éditions sociales, avril 2017, 450 p., 22 €.
Roger Martelli, Une dispute communiste : le Comité central d’Argenteuil sur la culture Les éditions sociales, avril 2017, 450 p., 22 €.

Argenteuil. Dans la mémoire du Parti communiste, ce mot désigne moins la ville du Val d'Oise qui fut celle de Gabriel Péri qu'un moment de son histoire. Dire "Argenteuil", c'est évoquer la session historique du Comité central qui, réuni dans un gymnase de cette ville du 11 au 13 mars 1966, s'est penché sur la question "des intellectuels et de la culture". Le discours de clôture du secrétaire général, Waldeck Rochet, a fait l'objet d'une diffusion de masse à l'intérieur du parti sous le titre Le marxisme et les chemins de l'avenir et a longtemps été utilisé pour les besoins de la formation des militant-e-s. Un numéro spécial des Cahiers du communisme a été consacré aux travaux d'Argenteuil, avec la reprise de toutes les interventions qui y avaient été prononcées : une pratique habituelle pour rendre compte des congrès du parti, mais exceptionnelle pour une réunion du Comité central.

De l’Histoire réécrite à l’Histoire documentée

Cinquante ans plus tard, Roger Martelli publie une réédition de ces travaux, précédée d'une longue étude : Une dispute communiste : Le Comité central d'Argenteuil sur la culture. Réédition ? Voire. Car ce que l'on y apprend entre autres choses est que le numéro spécial des Cahiers du communisme n'avait publié que des interventions revues et corrigées. L'ouvrage aujourd'hui publié donne dans leur fraîcheur et leur spontanéité les interventions réellement prononcées, telles qu'elles ont été conservées dans les archives du PCF. Il y aurait tout un travail à faire pour les comparer point par point à celles qui avaient été publiées à l'époque, et évaluer les enjeux des modifications effectuées. Une histoire d'Argenteuil serait à ce prix, tant il convient de distinguer l'Argenteuil réel qui nous est aujourd'hui donné à voir et à comprendre, et l'Argenteuil retravaillé tel qu'il a façonné la culture interne du Parti communiste dans les années qui ont suivi, au point d'y devenir, pour reprendre la formule de Roger Martelli, « une référence et un mythe ». Mais quoi qu'il en soit, c'est dès le 13 mars, alors que la session se termine à peine, que Léo Figuères, directeur des Cahiers du communisme écrit au secrétariat du parti qu'il n'est selon lui pas envisageable de publier les interventions « dans la forme où elles ont été prononcées », et qu'il convient de « demander aux auteurs de revoir leurs textes pour en enlever les aspects polémiques visant les personnes ».

Le numéro des Cahiers du Communisme consacré aux travaux d'Argenteuil : une pratique habituelle pour rendre compte des congrès du parti, mais exceptionnelle pour une réunion du Comité central.
Le numéro des Cahiers du Communisme consacré aux travaux d'Argenteuil : une pratique habituelle pour rendre compte des congrès du parti, mais exceptionnelle pour une réunion du Comité central.

En philosophie, le parti devait avoir le dernier mot, parce qu’il est celui de la classe ouvrière, que le marxisme est sa théorie, et que la philosophie marxiste est en somme au cœur de l'édifice idéologique sur lequel se construit l'avant-garde.

Plusieurs questions convergent vers Argenteuil. Celles qui y sont expressément posées, et celles qui relèvent des efforts d'aggiornamento de la politique du PCF entrepris par Waldeck Rochet. Contextualiser Argenteuil est donc essentiel. Car si dans l'après coup, sa nouveauté a été à la fois survalorisée et contestée – comme souvent lors des différents "tournants" idéologiques, politiques ou culturels du PCF – elle ne prend sens que dans un regard qui ne se focalise pas de manière trop exclusive sur ce moment lui-même. Car Argenteuil vient de loin. Outre son introduction, Roger Martelli propose, pour le faire comprendre, une vaste chronologie historique, politique et culturelle, qui va de la mort de Staline en 1953 au lancement d'une nouvelle formule de La Nouvelle Critique dans l'après-coup d'Argenteuil, début 1967.

La philosophie marxiste,
un enjeu politique

C'est avant même que Waldeck Rochet ne remplace Maurice Thorez à la direction du parti, dès janvier 1962, qu'avait commencé à être posée la question d'une rencontre des intellectuels communistes pour débattre des questions générales de la culture. Cette réunion n'aura finalement pas lieu : courant 1965 est prise la décision de limiter le débat au Comité central, et la session est planifiée et organisée à partir de janvier 1966.

Dans les années qui précèdent, plusieurs débats connexes avaient agité la direction communiste, et en particulier sur la question de la philosophie – celle de sa nature et de son contenu, mais surtout celle des rapports du parti avec la philosophie. S'il était prêt à admettre – et ce sera l'objet même d'Argenteuil – que les artistes et créateurs sont et doivent être parfaitement libres de leur travail, il n'en allait pas de même en matière philosophique : ici, le parti devait avoir le dernier mot, parce que le parti est celui de la classe ouvrière, que le marxisme est sa théorie, et que la philosophie marxiste est en somme au cœur de l'édifice idéologique sur lequel se construit l'avant-garde.

« En général, les paroles intellectuelles sont plutôt rares dans les sessions de la direction communiste. À Argenteuil, elles ont le beau rôle. »

Or, certaines questions philosophiques étaient en débat, et même faisaient débat. Il n'est pas anodin que l'on trouve dans les travaux d'Argenteuil les interventions de cinq agrégés de philosophie, ce qui n'est pas peu pour un parti qui est encore essentiellement ou du moins très largement ouvrier dans son recrutement, et qui privilégie l'accession aux fonctions dirigeantes de cadres eux-mêmes issus de la classe ouvrière. Roger Martelli note ainsi : « En général, les paroles intellectuelles sont plutôt rares dans les sessions de la direction communiste. À Argenteuil, elles ont le beau rôle. »

Il raconte comment, loin en amont d'Argenteuil, dès 1961, un jeune philosophe de 35 ans avait mis « le feu aux poudres ». À propos de questions politiques, bien sûr – en l'occurrence celle de la "main tendue" aux chrétiens, à laquelle la direction du parti attachait une grande importance, Lucien Sève, puisque c'est de lui qu'il s'agit, attirait l'attention du comité de rédaction de la Nouvelle Critique sur le risque d'un « opportunisme doctrinal généralisé » dans les positions de Roger Garaudy, qui faisait figure de philosophe officiel au sein de la direction.

De façon significative, le texte de Sève était consacré à ce que l'on appelait dans le PCF la "démarche Aragon". La question du rapport avec les chrétiens rejoignait celle du « réalisme » à propos duquel Aragon, solidement épaulé par Garaudy, menait bataille depuis maintenant quelques années, et qu'il définira peu après comme « un réalisme ouvert, une réalité non académique, non fixée, susceptible d’évolution », ce que le philosophe qualifiera en 1963 comme la promotion d'un « réalisme sans rivage ». Sève voulait signifier là que ce qui est acceptable, voire souhaitable en littérature ne l'est pas et doit au contraire être combattu en philosophie, dans ce camp retranché où s'opposent des conceptions irréconciliables et où l'adversaire doit être vaincu.

Au coeur des contradictions
d'une déstalinisation chaotique

Il est difficile de concevoir, plus de cinquante ans plus tard, la portée et l'audace d'une telle démarche de la part d'un militant qui n'était pas même membre du Comité central, prenant de front un dirigeant prestigieux sur des questions théoriques aux enjeux politiques immédiats, en utilisant la plus infamante des qualifications dans la rhétorique classique du "marxisme-léninisme", "opportunisme". Et qu'il soit précisément entré au Comité central deux mois plus tard, à l'occasion du congrès où Garaudy devient membre titulaire du bureau politique, est sans doute un indice de ce que l'unanimisme censé régner dans le "parti de Maurice Thorez" n'était pas si absolu. On discutait dans le Parti communiste. On discutait même ferme. La seule limite, sans doute, était celle de "la ligne". On pouvait discuter dès lors que l'on ne pouvait pas être taxé d'opposition à la ligne politique elle-même, celle définie par les congrès et par les discours des dirigeants. Rappelons pour mémoire que cette période est précisément celle de l'éviction de Marcel Servin et de Laurent Casanova, trop "krouchtcheviens" au goût de la direction thorézienne. Nous sommes, dans ces débats du PCF, au cœur des contradictions d'une déstalinisation chaotique.

L'unanimisme censé régner dans le "parti de Maurice Thorez" n'était pas si absolu. On discutait dans le Parti communiste. On discutait même ferme. La seule limite, sans doute, était celle de "la ligne".

Il semble alors se jouer une course de vitesse entre l'orientation quant à la théorie portée par Sève et celle portée par Garaudy. Dès octobre, Léo Figuères qui a remplacé Laurent Casanova comme responsable aux intellectuels et à la culture prend fait et cause pour le premier, dont il juge « légitimes » les observations, même s'il a le tort de « réduire l'objet de la philosophie marxiste à la science de la pensée », là où la doxa officielle y voit une « conception du monde ». Quant à Garaudy, si un coup de chapeau formel est donné à son apport, Figuères souligne que « le dialogue avec les autres n'autorise pas tout » et n'est pas « l'unique moyen de notre lutte ». Il reprend à son compte l'idée d'un risque, avec ses positions, d'une « dérive opportuniste », et précise que Garaudy « gagnerait à tenir plus grand compte des remarques faites par Sève qu'il ne le fait ». Il insiste sur le « caractère précieux des observations de Sève (contre le dénigrement de certains) ».

Deux plaquettes faisant l’objet d’une diffusion de masse au sein du parti qui, à cette époque, entend garder la main sur les questions philosophiques
Deux plaquettes faisant l’objet d’une diffusion de masse au sein du parti qui, à cette époque, entend garder la main sur les questions philosophiques

Waldeck Rochet, dont Roger Martelli note qu'il s'efforce de pratiquer « l’équilibre entre Garaudy et Sève » insiste sur l'idée que le dialogue doit être conduit « avec une fermeté de principe absolue » mais « ne doit pas épuiser les tâches de nos philosophes ». Une réunion des philosophes communistes est organisée sur ces entrefaites, dont l'enjeu sera de trouver un équilibre entre le « dogmatisme appauvrissant » pourfendu par Garaudy et "l'opportunisme" qui lui est attribué. Les conclusions de cette réunion seront tirées par Waldeck Rochet, et largement diffusés dans une petite plaquette intitulée Qu'est-ce que la philosophie marxiste ? On ne peut plus clairement affirmer que c'est à la direction du parti qu'appartient cette question, et sa réponse. Pour Rochet, « en philosophie comme en politique, il y a lieu de se garder contre le double danger du révisionnisme et du dogmatisme » et on doit éviter de « commettre l'erreur de transposer indûment la thèse de la coexistence pacifique du domaine des rapports entre États sur le plan de la bataille des idées ». D'autres réunions des philosophes communistes suivront, jusqu'à la veille même d'Argenteuil, de plus en plus dominées par le débat autour des thèses de Louis Althusser qui prennent forme dans cette période.

Dans un monde qui bouge
des enjeux culturels et politiques

Il n'y a pas de solution de continuité entre cette première réunion des philosophes et Argenteuil, mais la vie politique comme celles de la théorie et de la culture suivent leur cours. Poursuite de la déstalinisation khrouchtchevienne avec le XXIIe congrès du PCUS, que Thorez se résigne à approuver, fin de la guerre d'Algérie, premières affirmations du PCF en faveur d'un programme de gouvernement établi en commun avec les socialistes et autres forces de gauche, renonciation à l'idée d'un "parti unique", même en régime socialiste, Concile de Vatican II, publication des premiers grands articles de Louis Althusser, entre autres sur le jeune Marx, sur la dialectique et sur la question de l'humanisme, bientôt rassemblés dans Pour Marx aux éditions Maspéro, schisme sino-soviétique, émergence de la "nouvelle gauche", premiers pas en France du structuralisme, remplacement en 1964 de Maurice Thorez par Waldeck Rochet à la direction du PCF, mise en ballottage de De Gaulle à l'élection présidentielle de 1965 par un François Mitterrand "candidat unique de la gauche", limogeage de Khrouchtchev et ascension de Brejnev en Union soviétique, tensions entre PCF et PCI, premiers travaux sur le capitalisme monopoliste d’État par une section économique du PCF restructurée...

C'est dans ce contexte qu'en janvier 1966, est formellement décidée la tenue d'une session du Comité central sur les questions de la culture. Une commission est désignée à cette fin, dont l'équilibre, bien précaire, est pesé au trébuchet. On y trouve de vieux garants de la légitimité thorézienne (François Billoux, Étienne Fajon...), des responsables ou anciens responsables du secteur "intellectuels et culture" du parti (Henri Krasucki, Léo Figuères...), des philosophes (Guy Besse, et bien sûr Roger Garaudy), d'autres intellectuels, enseignants, journalistes ou écrivains (Pierre Juquin, René Andrieu, André Stil...), et il est proposé à Aragon d'y participer : il y jouera de fait un rôle central. Absence, donc, de Lucien Sève ou de tout proche d'Althusser ou même de tout philosophe critique de Garaudy. Ce dernier, pourtant, juge que par sa composition, la commission ne lui est pas assez favorable. Deux collaborateurs du Comité central – Gérard Belloin et Jack Ralite – préparent un avant projet, largement retravaillé – et réduit en volume – sur la base de propositions d'Aragon. Le premier mars, raconte Roger Martelli, « Krasucki fait le bilan du débat complexe qui a eu lieu. Officiellement, il est satisfait : in fine la commission s’est accordée "unanimement" sur le texte. "Les seules réserves sont venues de Garaudy", ajoute-t-il ; même Aragon a souhaité qu’on n’en modifie plus l’équilibre. Le BP n’a plus qu’à entériner ».

1963, Roger Garaudy D’un réalisme sans rivages, préface d’Aragon et l’article de ce dernier dans les Lettres françaises.
1963, Roger Garaudy D’un réalisme sans rivages, préface d’Aragon et l’article de ce dernier dans les Lettres françaises.

En mars, le BP adopte donc le projet de résolution élaboré par cette commission, mais prend une décision inouïe, sans précédent dans les annales, et qui trahit les tensions persistantes et même aggravées entre les protagonistes de ce débat : la session d'Argenteuil aura lieu sans rapport introductif, malgré la lourde insistance de Garaudy pour en présenter un, dont il avait même officiellement proposé un avant projet. Mais on convient que Garaudy présentera la première intervention. Proposition singulière, dans la mesure où la première intervention fait généralement figure de rapport, et polarise le débat qui s'ensuit. Il s'agit ici d'affirmer que Garaudy – dont la proximité avec le PCI et ceux que l'on appelle les "Italiens" de l'Union des Étudiants Communistes (UEC) agace la direction, et qui en toute hypothèse est réservé sur le texte du projet de résolution – ne représente pas la position "officielle" d'un bureau politique – qui, de fait, n'en a pas. Aragon, proche de Garaudy mais jouissant de son propre prestige, et relativement détaché des enjeux politiques internes du parti, est chargé de présenter la résolution finale à l'équilibre de laquelle il a largement contribué.

Un incident intervenu alors que la session d'Argenteuil était en préparation va permettre d'en accentuer l'affirmation politique de la liberté d'expression et de création littéraire : la condamnation en Union soviétique des écrivains Siniavski et Daniel. Aragon dénonce alors dans L'Humanité et dans Les Lettres Françaises cette procédure, et inscrit dans la politique générale du PCF la logique de cette dénonciation – anticipant ainsi sur la résolution d'Argenteuil : « Il est à craindre […] qu'on puisse penser que ce genre de procédure est inhérent à la nature du communisme et que le jugement rendu ces jours-ci préfigure ce que sera la justice dans un pays qui aura aboli l'exploitation de l'homme par l'homme. Il est de notre devoir de proclamer que cela n'est pas et ne saurait être le cas, en France, au moins... »

Il reviendra sur cette affaire au cours de la session. Ce qui était une position de principe s'illustre dans une critique des pratiques soviétiques ; c'est là encore une nouveauté qui prendra tout son sens dans les années suivantes.

Si l’objectif d’Argenteuil est d’affirmer la liberté des artistes et créateurs, il est difficile d'y limiter celle des philosophes et théoriciens : la poussée de débats théoriques hors de toute tutelle est irrépressible.

À bien des égards, cela dit, Argenteuil va se présenter d'abord comme l'affrontement de ce que la direction est tentée d'analyser comme deux tendances, conformément à la tradition communiste : le dogmatisme et le révisionnisme, l'opportunisme de gauche et l'opportunisme de droite – toute cette grammaire marxiste-léniniste que l'on a vue à l’œuvre dans les procès de Moscou, qui a sans doute perdu de son mordant et de sa violence, mais qui demeure l'interprétation majeure des désaccords entre marxistes – interprétation dans laquelle la dialectique est volontiers simplifiée, quand elle n'est pas simplement oubliée. Ces deux tendances sont personnifiées par Althusser et Garaudy, et ce dernier dispose d'un atout majeur : emboîtant le pas de la direction khrouchtchevienne, la direction du PCF tend à voir dans le dogmatisme le "danger principal". Mais le jeu est plus subtil. Althusser est soupçonné de sympathies pour les chinois de Mao Zedong, et Garaudy pour les Italiens de Togliatti, là où la direction tient pour la position "orthodoxe" des Soviétiques. Jacques Arnauld, de la section des intellectuels et de la culture du PCF proposait ainsi en 1965 dans une note interne citée par Roger Martelli : « Mon sentiment est que l'on tient Althusser en réserve pour le condamner conjointement avec Roger Garaudy – l'un pour dogmatisme, l'autre pour révisionnisme ». En fait, les choses vont tourner différemment. La position stratégique de Lucien Sève s'en trouve modifiée. Dans un genre de billard à trois bandes, le jeu de Garaudy sera de l'assimiler à Althusser – une assimilation à bien des égards forcée mais qui ne manque pas de fondement – et celui de Sève sera de se démarquer d'Althusser dans la mesure nécessaire au maintien de son opposition à Garaudy. Althusser joue ainsi à son corps défendant un rôle qui n'est pas le sien, dans des débats auxquels il ne contribue pas mais où son ombre portée est décisive. Tout recul de Garaudy qui ne s'accompagnerait pas de sa propre condamnation sera pour lui et pour ce qu'il représente une victoire. Et tel sera le bilan final.

Dans La Pensée (1962) un article du "jeune philosophe" Sève : "La conception marxiste de la responsabilité" - Les premiers grands articles de Louis Althusser rassemblés dans Pour Marx aux éditions Maspéro.
Dans La Pensée (1962) un article du "jeune philosophe" Sève : "La conception marxiste de la responsabilité" - Les premiers grands articles de Louis Althusser rassemblés dans Pour Marx aux éditions Maspéro.

La liberté de création affirmée
la tutelle des débats théoriques ébranlée

C'est ainsi l'un des paradoxes d'Argenteuil. Parce que son objectif est d'affirmer, dans la ligne d'Aragon, la liberté des artistes et créateurs, il est difficile d'y limiter celle des philosophes et théoriciens. Pourtant, c'est seulement dans le domaine de la création artistique et littéraire que cette liberté est affirmée, mais la poussée de débats théoriques hors de toute tutelle – dont le travail d'Althusser est dans le champ du marxisme une illustration, mais qui s'expriment dans tout le champ nouveau des "sciences sociales" –, est irrépressible, même si la résolution finale affirme, comme dans un combat d'arrière-garde, que « la responsabilité de la théorie incombe aux partis marxistes-léninistes ». Ainsi, les débats philosophiques, qui ont dominé les années qui précèdent, prennent à Argenteuil une place prépondérante – qu'Aragon regrettera expressément dans son intervention finale. Et dans ce débat philosophique va s'affirmer – même en demi teinte – la défaite de celui des philosophes dont Aragon est le plus proche, parce qu'il est celui qui a le plus soutenu son orientation en matière esthétique, qui récuse le modèle jdanovien, Roger Garaudy.

« Il y a dans toute œuvre d’art comme dans toute découverte scientifique une part irréductible aux données et cette part, c’est l’homme lui-même […] La culture, c’est le trésor accumulé des créations humaines. »

Aragon a marqué de son empreinte le texte final de la résolution : « Il y a dans toute œuvre d’art comme dans toute découverte scientifique une part irréductible aux données et cette part, c’est l’homme lui-même […] La culture, c’est le trésor accumulé des créations humaines. » Roger Martelli note à ce propos : « En quelques phrases, balayant les inquiétudes et les doutes, Aragon clôt toute une période de contrôle et de tension et impose, comme un credo irréfragable, le respect absolu de la liberté de création. » C'est ce qui restera dans la mémoire communiste comme l'élément essentiel d'Argenteuil.

Mais de manière plus souterraine, ce sont les rapports de forces internes du PCF qui sont bousculés, dans un contexte où ceux que l'on qualifie de "dogmatiques" ou de "révisionnistes"» cherchent chacun à sa façon à sortir de la pensée stalinienne – et à en renvoyer l'essence au camp d'en face. Pour Althusser, le stalinisme est d'abord lié à un manque de rigueur philosophique, à une méconnaissance des exigences théoriques du marxisme. Pour Garaudy, la rigueur théorique est une illustration de ce même stalinisme – que personne encore n'appelle par son nom et que l'on tend à réduire à la question du "culte de la personnalité" et à celle des "violations de la légalité socialiste". Si Argenteuil ne peut apparaître comme la victoire totale d'une des deux conceptions philosophiques en présence contre l'autre, la sortie du stalinisme s'y amorce donc dans ses contradictions.

Dix ans plus tard, lors de l'affirmation eurocommuniste du PCF, Argenteuil sera présenté comme une anticipation de ce tournant – qui pourra donc se prévaloir d'une continuité historique.