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Guignolet-Kirsch

S Comme "Société civile"

À l’occasion de la constitution du gouvernement, on a vu fleurir un peu partout l’expression "société civile". À première vue, le terme de "société civile" serait dans la bouche de la plupart des commentateurs tout simplement synonyme de "société". On s’en servirait pour parler de ceux qui ne viennent pas du monde de la politique.

La société civile, telle que conçue aujourd’hui, n’est pas la société, mais la bourgeoisie

À y regarder de plus près, la plupart des nouveaux ministres issus de cette fameuse société civile sont, à l’exception d’une sportive et d’un ancien animateur télé, des personnes qui viennent du monde des affaires. Pas d’ouvrier, d’employé, de paysan. Pas non plus de syndicaliste, de scientifique ou d’artiste. La société civile, telle que conçue aujourd’hui, n’est pas la société, mais la bourgeoisie.

La notion de société civile a une histoire. C’est un concept de la pensée politique. Marx, par exemple, en parle à plusieurs reprises.

Dans sa Critique du droit politique de Hegel, il reprend cette notion utilisée par le philosophe allemand. Mais il esquisse les prémisses d’une analyse de classe. Il poursuivra cette réflexion dans sa critique de la Question juive de Bruno Bauer, montrant la contradiction entre l’idéologie juridique et les faits, l’affirmation d’une citoyenneté abstraite partagée par tous qui repose sur la division réelle des hommes entre eux.

Dans sa préface à sa Contribution à la critique de l’économie politique, il précise : « Les conditions juridiques et les formes politiques ne peuvent s’expliquer par elles-mêmes, ni par ce qu’on appelle l’évolution générale de l’esprit humain ; elles ont au contraire leur fondement dans les conditions de la vie matérielle que, suivant l’exemple des Anglais et des Français du XVIIIe siècle, Hegel appelle d’un nom générique, la "société civile" ; et c’est dans l’économie qu’il faut chercher l’anatomie de la société civile. »

Dans les conditions d’une société divisée en classes, la société civile est le lieu de cette division. Y recourir est présenté aujourd’hui comme une ouverture car cette société civile est censée être indépendante de l’État. Cette indépendance supposée est plus que douteuse car la bourgeoisie actuelle, même si elle prône, conformément à l’idéologie libérale, la réduction du rôle de l’État, ne cesse de vivre à ses crochets. Quant à l’État, il n’est nullement indépendant de cette société civile bourgeoise, comme le montre la réorganisation politique actuelle.

Le politologue Jérôme Sainte-Marie, l’auteur du Nouvel ordre démocratique, met l’accent sur le "vote de classe" qui a marqué selon lui les récentes élections. D’un côté, un vote des classes populaires (qui font les frais de la mondialisation ultralibérale), vote divisé entre Le Pen et Mélenchon et opposé du point de vue des perspectives (le retour en arrière ou la VIe République) mais dont les électeurs partagent le rejet du système et une aspiration à la souveraineté.

De l’autre, un vote de la bourgeoisie qui se réunifie au centre. Le système bipartisan qui lui a permis pendant des décennies de maintenir une alternance sans alternative, et la poursuite d’une politique dominée par les marchés, est aujourd’hui en crise. D’où le rassemblement autour de Macron pour faire front. Cette réunion politique de la bourgeoisie lui donne une force nouvelle et est lourde de menaces pour les salariés, leurs droits et leurs retraites, mais elle est en même temps un aveu de faiblesse. Le roi est nu. En mettant directement la finance aux affaires, elle se met en danger et les mêmes causes produisant les mêmes effets, elle favorise la montée potentielle des "extrêmes", pour reprendre le vocabulaire des tenants du système.

Dans ce contexte le recours à la notion de société civile est intéressant.

Pour (Gramsci), la société civile est l’ensemble des organismes privés qui concourent à instaurer une hégémonie idéologique et culturelle dans la société.

Le penseur marxiste et le théoricien de la politique qui a le plus utilisé et développé de façon positive la notion de société civile est Gramsci1. Il le fait pour une part parce qu’il est contraint dans ses Cahiers de prison de modifier la terminologie classique du marxisme afin d’éviter la censure, mais ce faisant, il produit du nouveau. Pour lui, la société civile est l’ensemble des organismes privés qui concourent à instaurer une hégémonie idéologique et culturelle dans la société. (Dans une formule, il écrit, dans ses Notes sur Machiavel en 1930, « État = société politique + société civile, c’est à dire hégémonie cuirassée de coercition ».)

La société civile est l’intermédiaire entre la structure des rapports de production capitalistes et la société politique qui assure la domination de la classe dominante. Elle est ce qui permet de cimenter autour d’elle un bloc historique qui se reconnaît dans une culture, une idéologie, une « foi », écrit-il même à plusieurs reprises.

Côté communiste, Gramsci a longtemps été ignoré. Et particulièrement cette insistance mise sur le rôle de la société civile. La notion n’est pas reprise par les marxistes soviétiques qui s’en tiennent à la critique classique et classiste. On peut penser que ce n’est pas pour rien dans cette vision du socialisme selon laquelle la société n’était pas autonome à l’égard de l’État et de la "société politique", pour reprendre le terme de Gramsci, c’est-à-dire du parti. Le refus de prendre en compte le rôle et l’autonomie de la société civile a certainement contribué à empêcher le progrès démocratique et l’avancée réelle dans la voie d’un dépérissement de l’État.

Il y a à cela des causes historiques et sociales. Déjà, réfléchissant à la révolution d’Octobre victorieuse en Russie et à la situation à l’Ouest, Gramsci notait la nécessité de passer de la guerre de mouvement à la guerre de position (dont il dit que Lénine l’avait pressenti). Il l’expliquait ainsi : « En Orient, l’État étant tout, la société civile était primitive et gélatineuse ; en Occident, entre État et société civile, il y avait un juste rapport. » Les sociétés occidentales modernes se distinguent selon lui par le caractère complexe et développé de leur société civile. D’où la priorité donnée au combat culturel et intellectuel pour que les classes subalternes gagnent une hégémonie dans la société civile.

Ici et aujourd’hui, devant le discrédit de l’appareil politique de la bourgeoisie, la société civile est appelée à la rescousse. Et il est frappant de voir comment Gramsci est utilisé et détourné par la droite, voire l’extrême-droite. On savait déjà que c’était une référence, côté Front national ou Sarkozy… Mais la vogue du terme "société civile" montre que cela va beaucoup plus loin.

Pour ceux qui veulent changer la société, disputer l’hégémonie culturelle dans la société civile est donc bien la tâche de l’heure.

On peut affirmer que les communistes français ont longtemps fait du "gramscisme sans le savoir". À l’époque stalinienne où ils jouissaient d’une autorité dans les milieux intellectuels et culturels. Les noms d’Aragon, Eluard, Picasso, Joliot-Curie, Langevin ou Wallon et bien d’autres en témoignent. Et ce n’est pas un hasard si ce sont aussi les années de vraie influence populaire, avec non seulement des résultats électoraux, mais une influence structurée dans une multitude d’ "organisations de masse", des Pionniers aux Vieux de France. Même si ce furent, paradoxalement, des années aussi marquées par le sectarisme, (mais celui-ci a survécu au stalinisme).

Curieusement, quand les communistes français ont voulu se dégager du stalinisme, ils ont aussi rompu avec ce "gramscisme" là en délaissant ces activités de masse et en se ralliant en pratique, suite à une certaine interprétation du Comité central d’Argenteuil, à une conception dépolitisée de la culture. Aujourd’hui, pour ceux qui, dans la tradition marxiste veulent transformer la société, ne pas laisser Gramsci aux mains de la droite impliquerait une tout autre stratégie, qui passerait par une repolitisation de la question culturelle et par le simple fait d’être présent dans le rassemblement populaire en formation, au lieu de rester sur le bas-côté de la route.

1. Voir Gramsci, Textes choisis et présentés par André Tosel, Le Temps des Cerises éditeurs.